L’économiste politique et spécialiste des inégalités, Jason Hickel, a publié en 2017 The Divide: A Brief Guide to Global Inequality and its Solutions. Il expose des solutions pour inverser la tendance du développement et enrayer la pauvreté mondiale.

Dans votre livre, The Divide, vous parlez du « mythe du rattrapage », de quoi s’agit-il ?

L’histoire dominante transmise par les technocrates et les médias nous dit que la pauvreté dans le monde diminue rapidement grâce à la mondialisation du marché. Mais ce récit repose sur un seuil de pauvreté très bas, estimé à 1 dollar par jour. Si nous examinons des seuils de pauvreté plus précis, la réalité est plus complexe. Le nombre de personnes vivant avec moins de 5 dollars par jour (PPA de 2005), minimum nécessaire pour une bonne nutrition et une espérance de vie normale, a considérablement augmenté depuis les années 1980, en particulier à l’époque des ajustements structurels. On estime aujourd’hui que 4,2 milliards de personnes vivent avec moins que cette somme, soit près de 60 % de la population mondiale. Ceci est une condamnation sans appel de l’économie mondiale. Cela suggère que notre conception habituelle du développement a fondamentalement échoué.

 

Pourquoi la pauvreté massive persiste-t-elle dans un monde d’abondance ?

Nous avons tendance à imaginer que la pauvreté des pays pauvres est liée à leurs problèmes internes comme la corruption ou à la faiblesse des institutions. Bien sûr, cela a quelque chose à voir. Mais nous ignorons trop souvent les forces extérieures beaucoup plus importantes qui perpétuent la pauvreté. Prenons le système de la dette. Les pays pauvres doivent se plier aux souhaits des créanciers et des investisseurs, qui interdisent l’utilisation des droits de douane, des subventions, des contrôles des capitaux et des réglementations. Autant d’outils essentiels que les pays occidentaux ont utilisés pour bâtir leur propre économie. À la Banque mondiale et au FMI, des déséquilibres horribles existent dans le pouvoir de vote. Résultat ? Une poignée de pays riches parviennent à dicter la politique macroéconomique à une grande partie des pays en développement et émergents. À l’OMC, le pouvoir de négociation est déterminé par la taille du marché, de sorte que les pays riches peuvent imposer des politiques qui leur sont avant tout bénéfiques. Nous aimons penser que les riches pays donateurs aident les pays pauvres à grimper l’échelle du développement. Mais c’est le contraire qui est vrai : comme l’a dit Ha-joon Chang, économiste à Cambridge, les pays riches éloignent l’échelle dont ils se sont eux-mêmes servis pour gravir les échelons du développement.

 

Dans The Divide, vous écrivez que ce sont les pays pauvres qui concourent au développement des pays riches.

Tout à fait. En 2017, l’ONG Global Financial Integrity a publié un rapport sur l’argent qui circule entre le Nord et le Sud. Il constate que le Sud reçoit environ 1 300 milliards de dollars par an du Nord, sous forme d’aide, d’investissements directs à l’étranger, d’envois de fonds. Alors qu’en parallèle, 3 300 milliards de dollars s’écoulaient dans l’autre sens sous forme d’intérêts sur la dette, de bénéfices rapatriés par des sociétés multinationales et, surtout, de flux financiers illicites. Ainsi, le Sud est un créancier net du Nord. Conclusion : les pays pauvres développent les pays riches, et non l’inverse. Pour chaque dollar d’aide reçu par le Sud, 24 dollars sont perdus en sorties nettes. Le discours sur l’aide au développement dit l’exact contraire de la réalité.

 

Quelles évolutions préconisez-vous pour favoriser un échange plus égal ?

Il est illusoire de croire que l’aide au développement est une solution valable aux problèmes de la pauvreté et des inégalités mondiales. Il s’agit de problèmes politiques qui exigent des solutions politiques. Nous devons passer d’un paradigme de la charité à un paradigme de la justice pour mettre fin à la pauvreté. Nous devons trouver des moyens de rendre l’économie mondiale fondamentalement plus équitable pour la majorité.

À quoi cela ressemble-t-il ? Eh bien, pour commencer, il est temps d’annuler les dettes impayables et de libérer les pays pauvres des diktats politiques des créanciers. Nous devons démocratiser les institutions de la gouvernance économique mondiale – la Banque mondiale, le FMI et l’OMC – afin que les pays pauvres aient leur mot à dire dans les politiques qui les concernent. Nous devons autoriser les pays pauvres à utiliser les droits de douane, les subventions et les contrôles de capitaux sans que les pays riches réagissent à ces mesures avec des sanctions écrasantes. Nous devons réformer l’accord ADPIC – accord multilatéral en matière de propriété intellectuelle, entré en vigueur en 1995 – pour que les pays pauvres puissent accéder aux technologies et aux médicaments dont ils ont besoin à des prix abordables. Et nous devons mettre un terme à l’évasion fiscale en fermant les paradis fiscaux, dont la plupart sont contrôlés par les gouvernements des pays riches.

Dans The Divide, j’examine un certain nombre d’autres solutions passionnantes, notamment la manière dont nous pourrions mettre en place un salaire minimal mondial et même un revenu de base universel pour tous les êtres humains de la planète.

 

 

Quel devrait être le rôle des agences de développement ?

Les agences de développement doivent clairement se concentrer sur autre chose que l’aide et s’attaquer aux déterminants structurels de la pauvreté et des inégalités mondiales. Et elles doivent trouver les moyens de créer un discours public nouveau et plus percutant. Au lieu de représenter la pauvreté comme un problème qui est là-dehors, sans lien avec le monde riche, il faut aider les gens à comprendre que la pauvreté est en grande partie le fruit des règles du système économique mondial et que nous pouvons et devrions travailler ensemble pour changer ces règles.

 

D’après vous, le PIB est un mauvais indicateur pour définir le progrès. Que suggérez-vous ?

Le problème évident du PIB est qu’il n’inclut pas de comptabilité analytique. Si vous détruisez une forêt et vendez le bois, le PIB augmente, mais cela ne dit rien du coût que représente la perte de cette forêt en tant que puits de carbone, qu’habitat pour des espèces en danger ou que ressource future. En fait, même les économistes qui ont conçu le PIB ont averti qu’il ne devrait jamais être utilisé comme outil de mesure du progrès. Et pourtant, c’est exactement ce que nous faisons aujourd’hui. Nous avons cruellement besoin d’un indicateur plus sain. L’indicateur de progrès véritable (IPV) est une des alternatives les plus fréquemment utilisées. Il part du PIB et en retranche la valeur estimée des dégâts sociaux et environnementaux. Si nos politiciens avaient la tâche de poursuivre quelque chose comme l’IPV plutôt que le PIB, ils seraient incités à améliorer les avantages sociaux tout en minimisant les dommages écologiques. Nous devons opérer ce changement de toute urgence pour mettre fin à la pauvreté.

 

 

Est-il possible d’éradiquer la pauvreté alors que nous avons déjà dépassé les limites environnementales de notre planète ?

Oui c’est possible de mettre fin à la pauvreté ! Nous savons qu’il est possible d’atteindre des niveaux élevés de développement humain avec un impact écologique relativement faible : certains pays comme le Costa Rica et Cuba l’ont déjà fait. Ils doivent devenir des modèles à imiter pour d’autres. En matière de développement durable, les pays pauvres représentent la partie facile. Ce sont les pays riches qui sont la partie difficile.

« En matière de développement durable, les pays pauvres représentent la partie facile. Ce sont les pays riches qui constituent le véritable défi de développement du 21ème siècle »
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Je m’explique. À l’échelle mondiale, nous dépassons déjà un certain nombre de limites planétaires clés. Il est important de rappeler que la grande majorité de ces dépassements sont dus à une consommation excessive dans les pays riches. Si nous voulons éviter l’effondrement écologique, les pays riches vont devoir réduire considérablement leur empreinte écologique. Est-il possible d’opérer de telles réductions tout en poursuivant la croissance du PIB ? La réponse est non, selon toutes les études disponibles. Cela signifie que les pays riches doivent adopter un modèle économique complètement différent, un modèle qui, au lieu de compter sur une croissance sans fin, permet l’épanouissement humain en l’absence de croissance.

Cela change complètement le discours sur le développement : il ne faut plus mettre l’accent sur les échecs des pays pauvres mais sur les excès violents des pays riches. Ce sont les pays riches qui constituent le véritable défi de développement du xxie siècle. Si nous n’arrêtons pas notre trajectoire vers la rupture écologique, nous nous dirigerons vers des souffrances humaines massives et les gains des dernières décennies en matière de lutte contre la pauvreté seront anéantis.

 

 

Quelle est la marche à suivre pour construire une alternative au modèle de croissance sans fin ?

Nous devons comprendre que notre monde est un territoire d’abondance avec plus qu’assez pour chacun. Le problème est la répartition très inégale. La première étape consiste donc à partager plus équitablement ce que nous avons déjà, pour que nous n’ayons pas besoin de piller davantage la planète. Nous pouvons mettre fin à la pauvreté dès maintenant, sans croissance additionnelle, simplement en modifiant les règles de l’économie mondiale pour que les pays pauvres obtiennent une part plus juste du revenu mondial.

La deuxième étape est que les pays riches adoptent un modèle économique post-croissance. Il y a de nombreuses façons de progresser dans cette direction. Par exemple, une semaine de travail plus courte nous permettrait de réduire l’activité économique socialement inutile (le marketing, les produits dérivés, les produits à usage unique) sans provoquer une hausse du chômage. Un revenu de base universel permettrait aux gens de s’éloigner de ce que David Graeber nomme les bullshit jobs, les « emplois à la con », qui ont une valeur sociale faible voire négative. La démarchandisation des biens sociaux fondamentaux tels que la santé, l’éducation et peut-être même le logement, permettrait aux gens d’accéder aux ressources dont ils ont besoin pour vivre bien sans avoir besoin d’augmenter indéfiniment leurs revenus.

Il y a des dizaines d’idées intéressantes qu’il est temps de commencer à expérimenter. Il est temps d’évoluer vers quelque chose de mieux que le capitalisme : quelque chose de plus attentionné, de plus intime, de plus beau et de plus écologique.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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