Le retour sur l’histoire plurielle des féminismes doit amener à réfléchir et décrypter les ancrages idéologiques et politiques des institutions, et leur permettre ainsi de positionner leurs stratégies et leurs interventions avec plus de clarté et d’efficacité.

Une manifestation pour la Journée internationale des droits de la femme à Barcelone en mars 2019. Photo par Paul Barrena / AFP
Une manifestation pour la Journée internationale des droits de la femme à Barcelone en mars 2019. Photo par Paul Barrena / AFP

L’engagement féministe des institutions, tant internationales que nationales, publiques que privées, s’inscrit dans une histoire faite d’aspirations, d’avancées, de reculs, de controverses, de caricatures, de résistances, de stéréotypes et d’instrumentalisations. Il ne saurait donc y avoir de neutralité du mot féminisme, surtout lorsqu’il est employé au singulier. En revanche, le retour sur l’histoire plurielle des féminismes doit amener à réfléchir et à décrypter les ancrages idéologiques et politiques de ces institutions et leur permettre de positionner leurs stratégies et leurs interventions avec plus de clarté et d’efficacité.

 

Les « vagues » féministes dans l’histoire contemporaine

Il est communément admis de parler de plusieurs « vagues » du féminisme. La première, au tournant du XXe siècle, a vu les luttes des femmes se concentrer sur la reconnaissance formelle de l’égalité des droits fondamentaux (droit de propriété, de vote et d’éligibilité, droit à l’éducation) sans remise en cause fondamentale des rôles sociaux de sexe.

La seconde, qui a connu son apogée dans les années 1960-1970, a fait de la sphère privée une affaire publique, et de la maîtrise du corps des femmes par elles-mêmes, via la contraception et l’avortement, un enjeu des politiques publiques visant à questionner et à déconstruire les rapports sociaux de sexe.

La troisième vague, à partir des années 1980, souligne l’oppression multidimensionnelle des femmes au sein de minorités sexuelles, ethniques, raciales, de handicap, via une critique radicale d’une pseudo-identité « femme » et une contestation polémique des normes et des valeurs patriarcales.

 

 

La quatrième vague, plus récente, insiste sur la dénonciation médiatisée des formes de harcèlement et d’une culture systémique du viol dans l’espace public, de la rue aux campus universitaires, en passant par les transports, les lieux de travail, ou encore les médias et les réseaux sociaux numériques.

Ces différentes « vagues féministes » visent à questionner une conception essentialiste de LA femme car c’est en fait une grande diversité de courants qui compose les espaces conceptuels et les activismes féministes.

 

Une grande diversité de courants féministes

Le féminisme libéral revendique l’obtention de l’égalité en droit entre les femmes et les hommes via des évolutions législatives et sociopolitiques, sans forcément mener une analyse systémique de la domination masculine.

Par opposition à cette vision universaliste, le féminisme différentialiste revendique la différence de nature entre les deux sexes, qui implique la reconnaissance de spécificités féminines de l’intimité, du désir, du rapport au corps et de l’expérience différenciée de l’égalité.

Le féminisme radical vise la remise en cause en profondeur des systèmes de domination patriarcale et leurs cortèges de violences masculines qui en constituent le socle. Il entend libérer les femmes des assignations qui les entravent en matière de maternité, de famille, de sexualité, de travaux domestiques et de contraintes professionnelles.

Le féminisme matérialiste s’inspire du marxisme pour démontrer que l’exploitation économique des femmes et l’invisibilisation du travail domestique et du « care » sont le fondement de l’organisation sociale capitaliste. Il critique le néolibéralisme, présenté comme une exacerbation de la mise en infériorité et en vulnérabilité des femmes : précarité des emplois, discriminations salariales, harcèlement et violences sur le lieu de travail.

 

 

Le féminisme pro-sexe acte une rupture en défendant, en particulier, la liberté sexuelle des femmes hors des cadres et des valeurs conservatrices et la réappropriation économique et politique de la prostitution comme travail revendiqué du sexe socialisé. En contraste, le féminisme abolitionniste considère la prostitution comme une manifestation anthropologique ultime de la violence faite aux femmes.

Le féminisme intersectionnel entend démontrer que diverses discriminations « en situation » (raciale, sociale, ethnique, d’âge, de handicap) s’articulent au genre pour renforcer les rapports de domination pesant sur les femmes. Il critique le féminisme universaliste pour lequel la sujétion des femmes est un phénomène universel et la meilleure arme universelle reste la lutte pour les droits des femmes, en particulier en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs.

Le féminisme décolonial remet en question la critique universaliste occidentale du patriarcat pour l’insérer dans les structures économiques et sociales encore très largement marquées par la colonisation et l’impérialisme et montrer comment beaucoup de sociétés sont restées structurellement racistes et sexistes. L’afroféminisme, en articulant explicitement les enjeux du racisme et du sexisme, entend se démarquer des luttes féministes occidentales qui ont largement dominé la structuration de l’agenda international entre la décennie 1970 et le début du XXIe siècle.

L’écoféminisme développe une pensée articulant statut et conditions de vie des femmes avec les enjeux de préservation des ressources naturelles et de la biodiversité au travers d’une critique combinée du système patriarcal et du système capitaliste néolibéral qui se renforcent l’un l’autre.

 

Le féminisme institutionnalisé : entre accommodement et transformation

Ce survol des principaux courants de pensées féministes permet de prendre conscience de la diversité, des convergences mais aussi des oppositions, quelquefois irréductibles, des systèmes philosophiques et idéologiques de celles et ceux qui s’en revendiquent.

Il est de plus en plus avéré que les inégalités femmes-hommes ne sont plus fondées juridiquement, socialement, économiquement, politiquement et moralement. Cependant, les systèmes patriarcaux traditionnels, qui les justifient et les maintiennent, restent les modèles dominants.

Au-delà de l’objectivation souvent fantasmée ou instrumentale DU féminisme, quels sont les agendas possibles pour les institutions se revendiquant comme féministes et qui ne peuvent faire l’économie d’une réflexion préalable sur leur ancrage conceptuel ? En d’autres termes, s’agit-il d’agendas de statu quo, réformiste, émancipateur ou à portée transformatrice ?

L’outil méthodologique de la dissonance cognitive permet de catégoriser deux types de positionnement pour les organisations en général.

  1. L’accommodement

Il s’agit là d’un engagement minimal face aux enjeux d’égalité femmes-hommes, au prétexte que les combats au nom du genre ont déjà été menés et qu’ils sont déjà dépassés, puisque les femmes ont déjà obtenu les droits égaux à ceux des hommes. Ce positionnement se trouve résumé par la question « Mais que veulent-elles de plus ? ». Ainsi, au lieu d’ouvrir une perspective vers un contrat social novateur et intégrateur en termes de genre, le statu quo, tout en apaisant les tensions dissonantes, rend de fait impossible l’évolution réelle vers des conditions concrètes d’égalité.

L’accommodement va jusqu’à accepter théoriquement le discours de la déconstruction des stéréotypes et des injonctions de genre, des processus de domination, mais sans aller jusqu’à une articulation concrète avec des modalités de changement individuel et collectif autres que l’affirmation/renforcement des droits politiques, civils et professionnels.

  1. La transformation

L’engagement et le soutien à un agenda féministe transformatif, par et dans les institutions, passe par des politiques publiques et des changements juridiques qui susciteront et/ou accompagneront des évolutions sociétales significatives et qui prendront en considération toutes les dimensions, y compris les plus contradictoires ou controversées DES courants féministes. En s’inspirant des luttes contre le changement climatique, les catégories d’adaptation et d’atténuation, il est possible de tracer quelques perspectives concrètes d’engagement au-delà des discours et des déclarations d’intention.

 

Transformations de « rattrapage » : entre politiques des quotas et mesures de pénalisation

Dans une approche réaliste de limitation des inégalités femmes-hommes, les interventions des institutions féministes cherchent à réduire (autant que c’est possible dans des sociétés données) des phénomènes multiséculaires de domination : métiers « interdits », traite des femmes et marchandisation de leur corps, prostitution et toutes les formes de violences basées sur le genre. Elles s’efforcent de les combattre par tous les moyens possibles qui vont des politiques de quotas, de discriminations positives, de parité, jusqu’à la pénalisation des clients des prostituées et des actes mutilatoires.

 

Transformations radicales : entre effectivité des financements et soutien à la diversité des féminismes

Dans une optique d’atténuation, il s’agit pour les institutions et les organisations qui s’engagent dans une transformation des rapports sociaux de sexe :

  • de dépasser l’illusion performative des déclarations et de s’assurer que celles-ci s’inscrivent dans la matérialité des interventions et dans l’effectivité des financements ;
  • de s’engager résolument dans une féminisation des structures, un rééquilibrage effectif des rapports de pouvoirs et de savoirs et un recalibrage des mécanismes décisionnels ;
  • d’assurer la visibilité effective des femmes dans les lieux dont elles ont été exclues (art, politique, culture, économie et tous les types d’espaces publics en général) ;
  • de faire évoluer les visions stéréotypées que les hommes ont sur les femmes (et sur eux-mêmes !), qui ont toutes un point commun : la dévalorisation du féminin et son corollaire : la justification des inégalités entre les femmes et les hommes.

Ainsi, les institutions, qui se déclarent féministes, s’engagent dans un combat véritablement politique. Au-delà des circonstances et des possibles instrumentalisations, ce combat devrait reposer sur la prise en compte de toutes les tendances des luttes féministes et sur le soutien le plus large possible, en particulier financier, apporté à leurs nécessaires et complémentaires mobilisations.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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