Comment décrypter la nature, l’évolution et les stratégies de ces groupes armés ? Comment agir pour lutter contre ce phénomène pluriel, à la fois politique et religieux, et économique et social ?

Organisateurs

Boko Haram, rebaptisé Islamic State’s West Africa (ISWA) depuis son allégeance à Daech, est sorti de son cadre local initial nigérian et projette une violence armée régionale, du Nigeria au Niger, du Tchad au Cameroun.

La percée de ce groupe radical met au défi la communauté internationale. Elle remet en cause les approches de ce phénomène armé tant chez les chercheurs, les militaires que les développeurs. Elle teste enfin les capacités de réaction des organisations d’aide au développement face à l’ampleur nouvelle des besoins et l’usage illimité de la violence. L’insécurité grandissante caractérise aujourd’hui cette région qui voit le plus important déplacement de populations du continent (le HCR comptait 1,4 million de personnes déplacées en 2015 pour le Nord du Nigéria seulement). Les bouleversements démographiques exacerbant les tensions communautaires, la crise alimentaire et l’absence de perspectives pour ces populations appellent une réponse urgente pour en limiter les effets et contribuer à lutter contre Boko Haram.

Comment décrypter la nature, l’évolution et les stratégies de ces groupes armés ? Comment agir pour lutter contre ce phénomène pluriel, à la fois politique et religieux, et économique et social ?

 

Face à Boko Haram, comment agir dans le bassin du lac Tchad ?

Date

mercredi 22 juin 2016

Heure

17h30 - 19h30

Lieu

Agence Française de Développement (Mistral)
3 Place Louis Armand
75012 Paris

La conférence sera animée par Serge Michel, journaliste au Monde Afrique.

Avec la participation de :

  • Susanne MALLAUN, RResponsable Afrique orientale, occidentale et australe, Océan indien à ECHO
  • Marc-Antoine PÉROUSE de MONTCLOS, Chercheur à Chatham House (Londres) et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, Paris)
  • Christian SEIGNOBOS, Géographe et directeur de recherche émérite à l’IRD
  • Hélène VIDON, Chef de projets développement rural, AFD

Interventions des panélistes

Echange avec la salle

Les échanges ont été animés par Serge MICHEL, journaliste au Monde Afrique. Sont intervenus : Susanne MALLAUN, responsable Afrique occidentale et centrale, océan Indien au service de la Commission européenne à l’aide humanitaire et à la protection civile (ECHO) ; Marc-Antoine PÉROUSE de MONTCLOS, chercheur à Chatham House (Londres) et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, Paris) ; Christian SEIGNOBOS, géographe et directeur de recherche émérite à l’IRD et Hélène VIDON, chef de projets développement rural, AFD. Cette conférence a été organisée en partenariat avec Le Monde Afrique et Afrique Contemporaine.

 

Une crise multidimensionnelle

Le conflit qui oppose Boko Haram au Nigeria, au Niger, au Tchad et au Cameroun a déclenché une crise humanitaire aigue dans la région du lac Tchad, où le groupe terroriste est aujourd’hui replié. Cette crise est d’abord démographique : « Dans la zone, nous décomptons environ 2,8 millions de personnes déplacées, dont 2,2 millions pour le seul Nord-Est du Nigeria » (S. Mallaun).

Elle est également alimentaire : « On estime que plus de 6,7 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire extrême dans cette zone » (S. Mallaun). Les mesures de rétorsion économique appliquées par les États de la région privent les populations locales d’importants moyens de subsistance : « L’armée du Niger, par exemple, applique des sanctions économiques qui interdisent la production agricole dans la région de Diffa, à l’extrême Est du pays. Elle a fermé la frontière avec le Nigeria, où s’écoulait 80 % de la production agricole régionale » (M.-A. Pérouse de Montclos).

Les infrastructures de base sont également touchées par le conflit : « À la malnutrition aigüe s’ajoutent des besoins énormes en termes d’accès à la santé de base, à l’eau, á l’assainissement et la protection » (S. Mallaun). Ce problème est d’autant plus criant que « certaines régions des quatre pays ont été longtemps négligées par les États » (H. Vidon).

Enfin, la crise générée par le conflit est également politique. Les exactions commises par les forces armées de la région ont exacerbé le conflit.

Multidimensionnelle, la lutte contre Boko Haram implique une réponse complexe, à la fois humanitaire, militaire et de développement de la part des États et de la communauté internationale.

 

Les défis de la réponse humanitaire

La responsabilité primaire de fournir une aide á leurs populations reste celle des Etats du bassin du Lac Tchad. L’aide internationale ne peut être que complémentaire. Cependant, en raison de la dimension de la crise, l’aide humanitaire internationale doit être renforcée pour répondre aux besoins des populations les plus vulnérables. Cela nécessite d’abord de lui donner davantage de moyens financiers : « Nous sommes face à une crise humanitaire majeure qui ne reçoit pas assez d’attention internationale […]. Cette année, le montant de l’aide octroyée par la Commission européenne est de 57 millions d’euros : c’est important, mais ce n’est rien comparé aux besoins des populations » (S. Mallaun).

L’acheminement de l’aide est également un enjeu fondamental. L’accès aux populations est difficile, ce qui pose des problèmes de détournement. « Les organisations comme Médecins sans frontières (MSF) s’implantent dans les villes mais ne peuvent pas accéder aux zones rurales. On ne sait pas si la nourriture va là où elle devrait aller » (M.-A. Pérouse de Montclos). Néanmoins, « depuis la fin 2015, davantage d’organisations internationales se sont tout de même installées dans le Nord-Est du Nigeria, ainsi que dans l’Extrême-Nord camerounais. Nous avons donc plus d’opportunités d’allouer des fonds et d’aider ces populations vulnérables » (S. Mallaun).

Cet enjeu concerne également les camps de déplacés autour de Maiduguri: « Ils sont verrouillés par l’armée, avec les agences d’urgence de l’Etat nigérian […] qui empêchent toute vérification indépendante. L’armée est donc aussi dans le viseur pour les enjeux d’aide d’urgence » (M.-A. Pérouse de Montclos).

 

Les enjeux de la riposte militaire

Le succès de la coalition internationale, composée du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun, dans sa lutte contre Boko Haram, dépendra de plusieurs facteurs. Le premier est financier : l’opération menée sur le terrain est « l’une des rares opérations multinationales qui soit purement financée par des pays africains. Or trois d’entre eux (le Nigeria, le Niger et le Tchad) subissent aujourd’hui la baisse du prix du baril » (M.-A. Pérouse de Montclos).

Cet enjeu d’un soutien militaire international est aussi institutionnel : « Le Nigeria ne veut pas que l’Union africaine prenne les commandes. Or l’Union européenne ne peut négocier pair à pair qu’avec son homologue, l’Union africaine » (M.-A. Pérouse de Montclos).

Le second facteur concerne les exactions des forces armées des États de la région. « Quand on tue des civils, on génère du ressentiment, notamment chez les jeunes, qui vont parfois rejoindre Boko Haram pour venger leurs parents tués par l’armée, ou par peur d’être torturés à mort par les soldats à leur tour. Les troupes sont perçues comme des troupes d’occupation […]. La société est déchirée et tant que ces brutalités se perpétueront, elles nourriront le conflit » (M.-A. Pérouse de Montclos).

Enfin, l’accès à et le partage d’informations sera un facteur décisif dans la lutte contre Boko Haram. « L’endroit où nous sommes les plus démunis est le lac : l’information ne passe pas du tout, on ne sait pas ce que Boko Haram y fait. Il faut dire que les services de renseignements de la région n’en sont pas. Les comités de vigilance ont aussi peur de l’armée et de la gendarmerie que de Boko Haram, donc il n’y a que des agents doubles » (C. Seignobos).

 

Quelle stratégie d’aide au développement ?

L’aide au développement est en cours de déploiement dans la zone du lac Tchad. « Sur le terrain, des organisations non gouvernementales ont déjà commencé à mener des actions de résilience : redonner du petit bétail aux familles, remettre en place des activités agricoles… L’idée est désormais de passer à une plus grande échelle » (H. Vidon).

De son côté, l’AFD travaille sur un important projet régional, ciblant les quatre pays riverains du lac. Compte tenu de la difficulté d’accéder aux populations et du contexte sécuritaire, ce projet prévoit de travailler en priorité « en périphérie des zones de crise, dans des zones de relative stabilité qui accueillent des populations déplacées » (H. Vidon). « Il sera accompagné par d’autres projets – nouveaux ou déjà en cours – et, à moyen terme, de projets d’investissement plus structurants pour accompagner le développement économique et encourager une meilleure répartition des ressources entre les différentes régions des pays impliqués » (H. Vidon).

Deux défis seront particulièrement importants pour garantir le développement durable de la zone. Le premier concerne la redistribution des ressources : « À ce stade, des services de l’État sont présents dans les zones touchées par le conflit, et ils sont de bonne volonté. Mais ils ont très peu de moyens. Un travail de longue haleine doit être mené pour rééquilibrer les ressources publiques, en lien avec les États centraux » (H. Vidon).

Le second défi sera de dissocier aide au développement et lutte contre le terrorisme. « Une partie de l’aide au développement est conçue comme un volet de la lutte contre le terrorisme. C’est dangereux, car les temps d’inscription ne sont pas les mêmes […]. Militariser l’aide au développement peut aussi créer des risques pour les acteurs humanitaires, qui se retrouvent associés à un grand dispositif stratégique et perçus comme le bras social d’une armée » (M.-A. Pérouse de Montclos).

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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