Les liens entre le manque d’assainissement et d’hygiène et le statut nutritionnel sont de plus en plus documentés. Pourtant sur le terrain, peu d’acteurs du développement intègrent la nutrition à leurs interventions en eau et assainissement. Pourquoi ce manque de prise en compte ? Vouloir adresser tous les sujets dans une même action de développement ne risque-t-il pas de conduire à n’en adresser aucun ? Ces questions ont été débattues à l’Agence Française de Développement.

Organisateurs

En 2013, le 19 novembre a été officiellement décrété Journée mondiale des toilettes par l’ONU, faisant enfin la lumière sur cet enjeu de santé publique trop souvent délaissé et sous-financé. Bien que l’accès à l’assainissement soit un droit de l’Homme, les chiffres sont alarmants et l’objectif du millénaire sur l’assainissement n’est pas atteint en 2015 : 2,4 milliards de personnes dans le monde n’ont toujours pas accès à des installations sanitaires de base, soit 1 humain sur 3, avec des conséquences dramatiques pour la santé, la dignité, la sécurité, l’environnement et le développement économique et social.

Cette année, l’ONU a décidé de dédier cette Journée mondiale à la thématique « Assainissement et Nutrition ». Rappelons que la sous-nutrition provoque plus de 3 millions de décès d’enfants de moins de 5 ans par an. Les liens entre le manque d’assainissement et d’hygiène et le statut nutritionnel sont de plus en plus documentés. Parmi les impacts directs, on note un risque accru de diarrhées, lesquelles entraînent une perte d’appétit, une déshydratation et donc, souvent, une phase de sous-nutrition. Le manque d’accès aux toilettes entraine également un risque accru d’infections parasitaires intestinales, qui peuvent causer de l’anémie et aggraver la sous-nutrition sous ses diverses formes. Ainsi, selon l’OMS, 50% des cas de sous-nutrition infantile dérivent de diarrhées à répétition et d’infections intestinales.

Pourtant sur le terrain, peu d’acteurs du développement intègrent la nutrition à leurs interventions en eau et assainissement. Pourquoi ce manque de prise en compte ? Quelles sont les barrières ?  Lier davantage assainissement et nutrition permettrait-il de réduire significativement la malnutrition ?   Vouloir adresser tous les sujets dans une même action de développement ne risque-t-il pas de conduire à n’en adresser aucun ?

Date

mardi 17 novembre 2015

Heure

17h30 - 19h30

Lieu

Agence Française de Développement
5 rue Roland Barthes
75012 Paris

La conférence sera animée par Emmanuelle Bastide, journaliste à RFI, avec la participation de :

  • François LOMPO  (en visioconférence), Ministre de l’agriculture, des ressources hydrauliques, de la sécurité alimentaire du Burkina Faso
  • Cassilde BRENNIÈRE, chef de la division Eau et Assainissement à l’AFD
  • Jean LAPÈGUE, référent secteur Eau Assainissement Hygiène à la Direction Scientifique et Technique d’Action Contre la Faim France
  • Frédéric NAULET, chargé de programmes eau potable et assainissement au GRET

 

Alors qu’un humain sur trois n’a pas accès à des installations sanitaires de base, la question de l’assainissement constitue un enjeu de santé publique qui n’est pas traité à sa juste mesure. Pourtant, l’assainissement est fondamental pour la prévention de la sous-nutrition, « maladie mortelle à l’origine de 45 % des décès des enfants de moins de 5 ans » (Jean Lapègue). La capacité à articuler les deux problématiques se heurte néanmoins aux spécificités de chaque secteur.

La nutrition, l’eau et l’assainissement, des enjeux interdépendants

« Ce qui lie l’environnement sanitaire et les symptômes nutritionnels » relève « d’un cercle vicieux qu’il faut briser ». En effet, « la sous-nutrition détruit l’immunité de la personne » atteinte, désormais « sensible à toutes les infections, et particulièrement aux infections hydriques ». Or, le manque d’hygiène et d’accès à l’eau potable crée un terrain propice à l’émergence de pathologies ­– diarrhées, vers intestinaux, entéropathie environnementale – qui entretiennent la sous-nutrition : « une personne qui souffre d’infections diarrhéiques va perdre l’appétit, se déshydrater et faire du catabolisme (c’est-à-dire que les nutriments passent directement dans les selles) » (Jean Lapègue).

Toutes les observations faites sur le terrain confirment l’engrenage : au Burkina Faso, « on estime que 50 % de la malnutrition est associée à des infections, à des conditions d’hygiène insuffisante ou à l’insalubrité de l’eau et à l’inexistence de l’assainissement » (Joséphine Ouedraogo). Dans une région du Sud-Kivu en RDC, l’AFD a constaté la présence d’« un lien clair et même temporel entre le nombre de cas de choléra dans la ville et les défaillances d’alimentation en eau » (Cassilde Brenière).

 

Favoriser l’approche multisectorielle : une solution efficace…

La mise en évidence de ces causalités a entraîné un changement de paradigme dans la perception de la sous-nutrition : si l’unique réponse longtemps apportée à ce phénomène était la fourniture d’aide alimentaire, « aujourd’hui, la vague est favorable pour faire monter le secteur eau-assainissement dans la prévention de la sous-nutrition ». De fait, chez Action contre la faim, « 34 % des projets travaillent de manière intégrée l’eau, l’assainissement et la nutrition » (Jean Lapègue). L’association développe notamment des stratégies globales comme le WaSH-in-nut, qui voit l’articulation systématique d’un volet « eau, assainissement et hygiène » avec tous les programmes de lutte contre la sous-nutrition.

Au Burkina Faso a justement été lancée la phase pilote d’un programme d’actions WaSH-in-nut : pour prendre en charge «  des enfants de moins de 5 ans souffrant de malnutrition aigüe, des femmes enceintes et des femmes allaitantes », « nous avons distribué des kits WaSH aux familles, construit des latrines dans les foyers, sensibilisé au lavage des mains ». Le bilan est satisfaisant : « Les interventions en matière d’accès à l’eau-assainissement-hygiène ont une incidence de près de 45 % sur la réduction de la malnutrition » (Joséphine Ouedrago).

 

… mais qui se heurte à des spécificités structurelles

« Il faut que la planification de l’assainissement et de la nutrition soient liées et coordonnées sur le terrain comme dans les institutions » (Cassilde Brenière), tel que cela se met en place au  Burkina Faso : « avec les ministères de la Santé, de l’Action sociale et de l’éducation, nous essayons d’élaborer une stratégie d’intervention commune pour améliorer la lutte contre la malnutrition » (Joséphine Ouedrago). Mais cette approche est encore trop peu répandue : le Gret constate que « les pouvoirs publics responsables des stratégies et politiques nationales échangent peu », tout comme les ONG et les partenaires financiers, qui « [travaillent] aussi beaucoup en silo ».

Quelles sont les raisons d’une telle segmentation ? Les deux secteurs n’impliquent pas le même type de circuit économique : l’accès à l’eau, l’activité d’assainissement impliquent « un rapport marchand entre les fournisseurs d’un service et les usagers bénéficiaires » quand la nutrition relève d’une autre sphère nécessitant moins d’infrastructures lourdes. Les deux secteurs font aussi appel à des acteurs différents : l’assainissement amène à travailler « aux côtés de communes et de services techniques des gouvernements locaux [….] et la nutrition « plutôt avec les établissements de santé qu’avec les communes » (Frédéric Naulet).

Par ailleurs, le degré d’intégration des problématiques eau, assainissement et nutrition ne fait pas l’objet d’un consensus absolu. L’AFD plaide pour une approche au cas par cas, selon les projets : « on risque sinon la confusion des genres, qui empêche en partie le passage à l’échelle » (Cassilde Brenière). Pour le Gret, les programmes intégrés ont un intérêt « d’autant plus marqué dans les territoires qui cumulent les handicaps (grande pauvreté, forte prévalence nutritionnelle, isolement) ». Mais dans ces zones où les institutions sont souvent fragiles, « il est très difficile de garantir la pérennité des services d’assainissement et la durabilité des programmes de sensibilisation hygiène et nutrition ». Le Gret milite donc pour les « fertilisations croisées », qui consistent à « identifier dans chaque secteur […] les problématiques partagées et les innovations qui peuvent bénéficier aux uns et aux autres » (Frédéric Naulet).

 

Dans le secteur de l’assainissement, des handicaps particuliers

Il faut enfin noter que certains enjeux demeurent spécifiques au secteur de l’assainissement. D’abord celui du financement : « très peu de projets d’assainissement sont présentés aux bailleurs de fonds » dans la mesure où pendant longtemps, la priorité a été donnée à l’accès à l’eau (Frédéric Naulet). De fait, « si l’on regarde l’aide au développement globale sur le secteur eau-assainissement-hygiène, 75 % est consacré à l’eau, 24 % à l’assainissement et 1 % à l’hygiène » (Jean Lapègue). Trouver des solutions de financement pérennes pour l’assainissement revêt un caractère d’urgence si l’on veut passer à l’échelle : « donner accès [à des installations sanitaires de base] à 2,5 milliards de personnes ne sera pas possible avec des petits projets intégrés dans les villages » (Cassilde Brénière).

L’autre grand enjeu est celui de l’implication des populations. Des sujets tels que les latrines ou l’hygiène relèvent encore du tabou : pour le moment, l’assainissement « n’est pas une demande assez forte de la part des communautés ». Il y a une « nécessité de changements des comportements » (Joséphine Ouedrago). Parallèlement à l’aménagement d’infrastructures, il faut mener des actions de sensibilisation du public, d’autant que les plus élémentaires d’entre elles peuvent avoir des effets très importants : la chercheuse Lorna Fewtrell a ainsi montré que pour réduire la morbidité et la mortalité, notamment diarrhéiques, « la première action à mener est le lavage des mains au savon ». Or, vu le manque de moyens, « il faut prioriser des actions efficaces et peu chères » (Jean Lapègue).

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Sur le même thème

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda