Le jeune ingénieur belge Ruben Bäumer pilote l’initiative Sénérgie, une entreprise sociale qui entend améliorer l’accès à l’électricité au Sénégal grâce à la vente de kits solaires. Il revient sur le potentiel et les défis d’un tel projet.

Ruben Bäumer, Project Engineer Energy & Environment
Ruben Bäumer, Project Engineer Energy & Environment

 

Quel était votre objectif de départ quand vous avez lancé Sénérgie ?

Je voulais travailler dans la solidarité et le développement, en faisant quelque chose de concret sur le terrain dans mon domaine, l’ingénierie. On a démarré une entreprise sociale au Sénégal, Sénérgie, pour vendre des petits panneaux solaires conçus en Allemagne par la société Fosera et fabriqués en Thaïlande. Ces kits de haute qualité, que nous vendons environ 250 euros, sont équipés de quatre lampes LED, d’un chargeur de téléphone portable et d’une radio. Nous avons formé un partenariat avec Caurie, une institution locale de microfinance, pour permettre d’étaler l’achat du produit sur dix-huit mois, avec une garantie de trois ans pour le kit solaire, y compris la batterie au lithium.

Par où avez-vous commencé ?

Pourquoi avez-vous choisi le Sénégal ?

En Afrique de l’Ouest, le marché de l’énergie solaire n’est pas aussi développé qu’en Afrique de l’Est ou australe. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons commencé au Sénégal.

Une Sénégalaise avec qui nous avions travaillé sur un projet précédent nous avait parlé du potentiel de l’énergie solaire au Sénégal et, avec une organisation partenaire, nous avons examiné sur le terrain ce potentiel. Au Sénégal environ cinq millions de personnes n’ont pas accès à l’électricité, en majorité dans les zones rurales. Nous avons donc été dans la région de Thiès, la troisième ville du pays, pour faire des démonstrations la nuit dans les villages sur le fonctionnement de l’énergie solaire, des lampes, du chargeur de téléphone et de la radio. Nous avons constaté que ce qui se trouvait sur le marché était plutôt de mauvaise qualité, avec de gros problèmes de pannes et de service après-vente.

L’enthousiasme que nous avons rencontré nous a poussés à aller plus loin. Nous avons commencé à acheter des équipements de très bonne qualité avec des batteries au lithium qui durent beaucoup plus longtemps. Nous voulions apporter un bon service et construire de la confiance autour de l’énergie solaire.

Quid du côté financier de votre business qui s’adresse à des populations pauvres ?

Nous travaillons avec Caurie, une institution de microfinance de Thiès, et nous testons le règlement par téléphone mobile – un moyen de paiement répandu en Afrique de l’Est, mais pas encore en Afrique de l’Ouest. Si les essais sont concluants, le kit solaire sera activé par un code SMS que nous enverrons aux clients lors des paiements. Les règlements peuvent s’étaler sur 18 à 20 mois, pour un montant mensuel minimum de 8000 francs CFA (12 euros). Notre service après-vente est conçu pour être efficace : un technicien se déplace pour réparer le matériel. Nous avons un manager local et trois employés à Thiès.

Cherchez-vous à grandir ?

Nous souhaitons lever du capital pour augmenter la taille de notre business et avoir plus d’impact. Nous avons commencé à une petite échelle, ce qui était une bonne stratégie. Nous voulions voir si c’était faisable et viable

Nous avons vendu soixante-dix équipements cette année, avec un seul commercial. Chaque kit solaire dessert une famille d’environ dix personnes. À long terme, nous pensons à faire assembler les kits localement au lieu de les importer entièrement montés. Cela permettrait de mieux les adapter aux besoins du marché.

Faites-vous des profits ?

Non, pas encore. Mais nous croyons en notre business model, qui peut générer une activité auto-suffisante, puis profitable si elle croît.

Pourquoi avoir lancé une entreprise sociale plutôt qu’une ONG ?

À mon sens, l’entreprise sociale combine les points forts des ONG et des sociétés commerciales. C’est l’avenir, si l’on veut faire du développement durable, qui repose sur des modèles économiques viables et un impact plus fort au fil de la croissance de ces entreprises. Cela étant, nous avons fait l’expérience de certaines limites, qui nous poussent à dire qu’il faudrait soutenir bien plus activement les entrepreneurs sociaux, au Nord comme au Sud.

Au Sénégal, nous n’avons pas eu droit, en tant qu’entreprise, aux exemptions de droits de douane dont bénéficient les ONG sur le matériel importé. Nous n’avons pas non plus les mêmes facilités de financement que les ONG, parce que notre projet est trop petit pour solliciter des bailleurs de fonds tels que l’Union européenne (UE). Il faut aussi une grande connaissance des procédures bureaucratiques et une certaine expertise pour écrire une bonne proposition afin de recevoir des financements. Pour les petits projets, ce n’est guère possible.

Pourtant, nous nous sentons proches du monde des ONG dans notre raison d’être, car nous cherchons à relever des défis et à apporter des solutions. Combiner les deux mondes de l’ONG et de l’entreprise s’est avéré le plus difficile.

Quelles seraient vos recommandations aux bailleurs de fonds ?

La création de savoir sur place, dans les pays en développement, devrait sans doute être moins négligée… Les pays occidentaux sont très centrés sur la recherche et le développement, les nouvelles technologies, mais les pays en développement ne sont pas capables de participer à ces processus, ce qui renforce le fossé entre les deux mondes.

Il faut construire de la création de connaissance dans les pays en développement, qui peuvent faire leur R&D très efficacement s’ils en avaient les moyens, avec des solutions sans doute très créatives.

Quand on évoque les questions d’économie circulaire, l’objectif ne devrait pas se limiter à en construire une en Europe, au risque de voir cette alternative laisser de côté des continents entiers qui dépendent souvent des exportations de matières premières. Ils doivent aussi pouvoir développer leurs produits en fonction de leur culture, de leur savoir et de leurs besoins. Un exemple : au Sénégal, les ménages veulent beaucoup de lampes compris dans le kit solaire, mais au Mozambique, non – seulement deux lampes suffisent.

Le fait que vous soyez jeune est-il un obstacle ?


 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda