L’Association des femmes cheffes d’entreprise du Maroc (Afem) soutient les femmes marocaines dans la création et le développement de leur entreprise, notamment via l’installation d’incubateurs. Entretien avec sa présidente, Asmaa Morine Azzouzi.

Sur les 15 000 femmes cheffes d’entreprise que compterait le royaume chérifien, 600 ont adhéré à l’Association des femmes cheffes d’entreprises au Maroc (Afem). Cette structure fonctionne comme un réseau, installe des incubateurs et fait du plaidoyer auprès des pouvoirs publics, comme l’explique sa présidente, Asmaa Morine Azzouzi.

 

Est-ce plus difficile pour une femme que pour un homme de monter son entreprise au Maroc ?

La société reste patriarcale, en effet, mais le problème des mentalités se pose de moins en moins. Le fait que des femmes mènent des entreprises s’est banalisé. Le nouveau statut d’auto-entrepreneur, entré en vigueur en 2015, remporte un vif succès : 47 % des personnes qui se font enregistrer sont des femmes.

Par ailleurs, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), la principale organisation patronale, dont l’Afem est membre, est dirigée par une femme. Miriem Bensaleh-Chaqroun est aussi l’une des fondatrices de  l’Afem.

En réalité, une autre contrainte explique le faible nombre de femmes qui créent des entreprises structurées, des SARL dont la gestion est plus contraignante et implique plus de temps. Le Maroc manque tout simplement de structures d’accueil pour les enfants en bas âge ! La responsabilité des enfants incombe en premier lieu aux mères, comme au Danemark ou ailleurs, des pays dotés de crèches publiques et de jardins d’enfants – contrairement au Maroc.

 

Des crèches privées n’existent-elles pas ?

Si, mais elles pratiquent des tarifs peu accessibles, environ 400 euros par mois, l’équivalent du salaire moyen d’une employée de bureau débutante. Le Smic ne dépasse pas 250 euros par mois et les salaires sont peu élevés.

Les familles élargies ne peuvent pas prendre le relais pour garder les enfants des mères qui travaillent, car de plus en plus, l’habitat urbain privilégie le modèle de la famille nucléaire. Dans les grandes villes, les jeunes couples vont s’installer dans les quartiers périphériques, et se heurtent à des difficultés de transport.

Il nous faut des crèches publiques, communales. Ce n’est pas une priorité des autorités pour le moment, mais nous faisons un plaidoyer pour que nos élues au Parlement, qui occupent 15% des sièges, puissent en parler.

 

 

L’accès au crédit est-il compliqué pour les femmes cheffes d’entreprises ?

Nous avons fait des enquêtes, et les femmes évoquent en effet cette difficulté. Certaines agences bancaires demandent des garanties supplémentaires aux femmes, mais si votre dossier est solide, il passe. Qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, l’accès au crédit pour une société qui démarre implique de sérieuses garanties. C’est pourquoi l’Afem a négocié avec la Caisse centrale de garantie un système qui couvre 80 % d’un crédit à l’investissement pour un projet entrepreneurial porté par une femme.

 

Est-ce aussi un handicap d’être femme quand on doit donner des ordres à des hommes ?

Si des femmes compétentes et reconnues donnent du travail à des hommes, ils seront bien contents de l’avoir ! Pour les ouvriers, avoir une femme pour patronne ne pose aucun problème. En revanche, il peut s’avérer un peu plus compliqué d’avoir des femmes cadres dans une petite structure. Dès que l’on passe à des entreprises de taille supérieure, bien structurées, plus personne ne pense en termes d’homme ou de femme, mais de compétence et d’efficacité.

 

Quels sont les stéréotypes qui vous irritent le plus sur la place des femmes dans votre pays ?

Le Maroc n’est pas la France, qui n’est pas non plus la Finlande ! A chacun son niveau de développement, sa propre culture et ses blocages.

Ce qui nous mine vraiment, c’est le taux d’analphabétisme encore très élevé dans un monde rural marocain où la femme trime toute sa vie sans revenus. Elle travaille 18 heures par jour, mais ne figure pas dans les statistiques des femmes actives du Haut commissariat au plan (HCP), parce qu’elle le fait pour sa famille. C’est l’homme qui va vendre la marchandise au souk ou le marché de gros. C’est à pleurer : les femmes rurales ne travaillent pas aux yeux des statistiques nationales alors qu’elles sont à l’œuvre du matin jusqu’au soir.

 


Pourquoi l’Afem a-t-elle lancé un réseau d’incubateurs d’entreprises ?

Il s’agit pour nous d’une mission citoyenne, qui vise à combler une lacune, en encourageant spécifiquement les jeunes femmes marocaines à créer leur entreprise pour leur donner plus de chances de réussir.

L’Afem mène donc un travail de sensibilisation dans les écoles, les universités et les instituts professionnels pour renseigner les jeunes femmes sur la création d’entreprise. Ensuite, nous menons des campagnes de recrutement, en utilisant beaucoup les réseaux sociaux. Nous sélectionnons des projets et les élues sont prises en charge gratuitement pendant dix-mois mois, pour bénéficier d’un accompagnement global, juridique financier commercial.

 

Quelle est l’ampleur de ce réseau ?

Nous avons commencé par lancer en 2006 le réseau Maroc Pionnières, avec l’aide de plusieurs bailleurs de fonds. Actuellement nous bénéficions du soutien de la coopération belge (programme Min Ajliki de l’APEFE), de la fondation marocaine OCP (Office chérifien des phosphates), du ministère marocain de la Famille et l’Agence du développement social (ADS).

L’incubateur Maroc Pionnières a été lancé par l’Afem un an après la fondation de Paris Pionnières par Frédérique Clavel. Depuis, nous avons lancé quatre incubateurs au féminin à Tanger, Rabat, Meknès et El Jadida. Deux autres seront bientôt ouverts à Marrakech et Tétouan.

A ce jour, nos pionnières ont créé plus de 300 entreprises, pour la majorité dans les services – une tendance lourde du marché : 80 % des entreprises fondées par des femmes opèrent dans le secteur tertiaire.

 

Quels services proposez-vous aux femmes qui sont membres de l’Afem ?

Des formations en développement personnel, en management, en transformation digitale, ainsi que des missions d’affaires à l’étranger. L’Afem fournit également aux femmes cheffes d’entreprise des informations sur les programmes d’appui aux entreprises – qu’ils soient nationaux ou internationaux, menés notamment dans la filière agroalimentaire par l’Organisation des Nations unies pour le développement de l’industrie (Onudi).

 

Quels sont les grands axes de votre plaidoyer ?

L’autonomisation de la femme, aussi bien par l’augmentation de l’employabilité que par l’entrepreneuriat. Le problème, encore une fois, ce sont les structures d’accueil pour les enfants. Les femmes doivent être sensibilisées à la possibilité de  prendre leur destin en mains et de travailler.

 

 

Qu’attendez-vous des bailleurs de fonds ?

Qu’ils accompagnent l’Afem sur le plan financier pour la gestion des incubateurs, et nous aident avec des prêts et des subventions à créer de nouvelles structures du même type.

S’ils pouvaient contribuer à la mise en place de structures d’accueil pour les enfants en bas âge, ce serait aussi formidable.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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