Fréquentes en Turquie, les violences conjugales concernent toutes les classes sociales. Elles constituent pour la carrière des femmes un obstacle supplémentaire qu’il incombe aux entreprises d’éradiquer, affirme l’universitaire Melsa Ararat.

United States Mission Geneva - Intl. Day for Elimination of Violence Against Women - Picture: Eric Bridiers
United States Mission Geneva - Intl. Day for Elimination of Violence Against Women - Picture: Eric Bridiers

Vous avez récemment mené avec l’université Sabanci une recherche sur les violences domestiques dont sont victimes en Turquie les femmes employées à « col blanc » et sur leur impact dans l’entreprise. Ces violences sont-elles très répandues ?

Nous savions que les violences domestiques constituaient un sérieux problème en Turquie depuis 2008, date d’une première enquête au niveau nationale. Mais il y avait cette perception que les violences domestiques sont principalement un problème pour les ménages à faibles revenus et les femmes disposant d’un faible niveau d’éducation. Notre recherche a prouvé le contraire.

Le point de départ de notre recherche, c’est que nous voulions comprendre les obstacles rencontrés par les femmes dans leur ascension des différents échelons de l’entreprise, vers les postes de cadres supérieurs, de membre du conseil d’administration ou de P-DG. Sur la seule base de nos observations, il nous est apparu que les violences domestiques sont peut-être un problème pour des femmes éduquées, qui gagnent un salaire plutôt plus élevé que la moyenne des employées.

Nous avons donc réalisé notre enquête, en 2014. Les femmes interrogées étaient pour la plupart des « cols blancs ». La majorité d’entre elles avaient un diplôme universitaire, quand ce n’était pas un master ou une thèse. Et le résultat a été un choc. 75 % des femmes interrogées ont affirmé avoir subi une forme de violence conjugale au moins une fois dans leur vie.

Bien sûr, nous avions inclus dans l’enquête toutes sortes de violences : physique, sexuelle, psychologique, économique. De surcroît, 22 % ont dit avoir subi au moins une fois des violences physiques, et plus de 10 % affirment avoir été victimes au moins une fois de violences sexuelles. Et il s’agit là de femmes qui peuvent être votre manager, ou qui dirigent une équipe ou même une compagnie, et qui doivent en même temps gérer un problème que les hommes ne connaissent pas ou dont ils sont la cause.

 

 

Comment ces violences interfèrent-elles dans la carrière professionnelle de la victime ?

Evidemment, les conséquences sont négatives aussi bien pour la femme elle-même que pour l’entreprise. 99 % des femmes interrogées ont estimé que les violences domestiques affectaient leur travail, de différentes façons. La victime ne parvient pas à se concentrer sur son travail, ou elle se sent mal psychologiquement, ou bien elle peut avoir d’autres inquiétudes…

Mais le plus important, en termes de progression vers les plus hauts échelons de la hiérarchie professionnelle, c’est qu’elles trouvent très difficile d’assumer davantage de responsabilités ou de se fixer des objectifs ambitieux. Et bien sûr, cela affecte aussi le lieu de travail, parce que les gens se rendent compte que leur collègue ne va pas bien, et cela influe sur le moral au sein de l’organisation, cela affecte la productivité, l’efficacité, la sécurité au travail.

 

Les victimes recherchent-elle de l’aide auprès de l’entreprise ou de leurs collègues ?

Non. C’était aussi un résultat surprenant. N’oubliez pas qu’il s’agit femmes éduquées. Elles pensent probablement qu’elles peuvent gérer ce problème seules et qu’elles n’ont pas besoin d’aide. Selon notre enquête, dans la plupart des cas, elles pensent au bien-être de leur enfant, elles évaluent les problèmes économiques qui pourraient survenir si elles persistent dans cette relation abusive, éventuellement elles envisagent de mettre un terme à cette relation.

Mais en général, elles parlent à leurs amis, à leur famille, leur père ou leur mère, les parents de leur partenaire, mais rarement à la compagnie et rarement à la police. Il y a un manque de confiance à l’égard de la compagnie et de ses dirigeants, du DRH. Ce n’est pas accepté qu’une femme vienne expliquer ses problèmes au département des ressources humaines.

 

 

Votre rapport plaide justement pour une implication de l’entreprise quand des violences sont détectées.

En effet, parce que pour ces femmes, ce qui compte le plus, c’est leur travail et leur indépendance économique. Si elles veulent sortir du cercle vicieux de leur relation abusive, elles doivent s’accrocher à leur travail. Elles doivent conserver leur indépendance et elles ont besoin d’une sécurité de l’emploi. Il est donc impératif qu’elles puissent parler avec leur compagnie de leurs problèmes et demander de l’aide pendant cette phase, jusqu’à ce qu’elles trouvent une solution ou mettent fin à leur relation.

Même après une rupture, elles ont en fait encore besoin d’aide car l’auteur des violences poursuit en général sa victime après la séparation. Il est très fréquent en Turquie que l’homme n’accepte pas la volonté de séparation de la femme qu’il pense posséder. Dans sa tête, c’est inacceptable. C’est là que les choses deviennent vraiment moches, et le lieu de travail doit prendre des précautions pour que l’ex-mari ou l’ex-compagnon ne puisse pas accéder à l’employée. La sécurité doit être adaptée pour prendre en compte ce risque.

Ce type de politique doit être écrite et rendue publique, de sorte que tout le monde au sein de l’entreprise sache que celle-ci ne tolère pas les violences domestiques et qu’elle soutient ses employées qui en sont victimes. Une fois ce point bien établi, les femmes se sentiront plus à l’aise pour évoquer (leur problème) à la personne de leur choix au sein de l’organisation. Ces femmes seront clairement plus dévouées à leur travail que les autres, et les compagnies qui soutiennent de la sorte leurs employées bénéficieront bien sûr d’une loyauté accrue de ces dernières, voire d’une plus grande productivité et de meilleures performances.

 

Existe-t-il en Turquie des entreprises qui appliquent déjà des préceptes ?

Nous avons mis au point l’an dernier un code de conduite, que nous avons présenté en décembre. Nous avons invité des entreprises à jouer un rôle de pilotes dans le cadre d’une première phase, de sorte que nous puissions observer l’efficacité de notre guide. Nous prévoyons aussi d’organiser un atelier à la fin de l’année pour écouter les compagnies pilotes, apprendre de leurs expériences, ajouter peut-être quelques « bonnes pratiques » ou avertissements sur certains échecs, puis de publier une version révisée de notre document.

 

 

Le sujet ne relève-t-il pas au moins autant de la loi et de l’application de la loi que de la bonne volonté des entreprises ?

En termes de législation, nous ne sommes pas mal placés, je pense. La Convention d’Istanbul est probablement la loi la plus avancée dans le monde que peuvent adopter les pays pour lutter contre les violences domestiques. Et la Turquie est l’un des 13 pays qui l’ont signé. Donc, nous avons un très bon cadre légal qui impose à l’État de prendre toutes les précautions pour protéger les femmes des violences. En outre, la convention impose à l’État de coopérer avec d’autres acteurs, comme le monde de l’entreprise, qui sont de ce fait aussi placés sous les projecteurs comme parties prenantes avec l’État dans la résolution de ce problème. Mais avoir une loi sur le papier est une chose, l’appliquer et la faire appliquer en est une autre. Ce que je sais de mon expérience dans la recherche, c’est qu’avoir une loi qui n’est pas appliquée et qu’on ne fait pas appliquer est pire que de ne pas avoir de loi du tout.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD

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