Il est essentiel aujourd’hui de doter le secteur du textile de règles contraignantes pour permettre l’émergence d’une industrie vraiment responsable et contribuer au développement des pays producteurs.

Des travailleurs dans une usine de produits textiles en banlieue d’Ho Chi Minh Ville au Vietnam. © ILO/Aaron Santos
Des travailleurs dans une usine de produits textiles en banlieue d’Ho Chi Minh Ville au Vietnam. © ILO/Aaron Santos

Dans les pays en développement, l’industrie du textile est une importante source d’emplois. Si elle a permis de sortir de l’extrême pauvreté plusieurs millions de travailleurs et de travailleuses – les femmes constituent 85 % de la main-d’œuvre mondiale du secteur –, ces derniers sont venus grossir les rangs des travailleurs pauvres à travers le monde. L’extension des chaînes de valeur encouragée par la mondialisation libérale, l’externalisation pratiquée par les multinationales à la recherche des plus bas coûts de production, l’absence de régulation et la trop grande confiance dans l’action volontaire des entreprises ont aussi conduit à la persistance de violations systémiques des droits fondamentaux au travail. Au niveau national comme international, poussées par les consommateurs et la société civile, des législations contraignantes voient cependant le jour et devraient, à terme, être la condition à l’émergence d’une industrie responsable.

Cette évolution est indispensable car le déploiement de la sous-traitance dans le textile s’est traduit par une dégradation massive des conditions de travail et une stagnation des salaires dans les pays de production. La fin des Accords multifibres, en 2005, a achevé de libéraliser le secteur et a accéléré la mise en concurrence des travailleurs et le dumping social. Ce sont les droits humains au travail, encadrés en particulier par les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui sont les plus souvent bafoués.

 

Violations généralisées des droits humains au travail

L’effondrement du Rana Plaza en 2013 au Bangladesh est emblématique des promesses trahies de l’industrie textile. Disposant d’une main-d’œuvre à très faible coût et d’une grande capacité de production, le pays s’impose dans les années 2000 comme le nouvel eldorado des donneurs d’ordres. Le salaire minimal du secteur y est, encore aujourd’hui, un des plus bas au monde (80 dollars mensuels).

Le drame du Rana Plaza interroge la pertinence des modèles de développement car, au lieu d’investir dans une industrie créatrice d’emplois rémunérateurs, le Bangladesh, encouragé par des accords de libre-échange bilatéraux, a fondé son avantage comparatif sur le coût de sa main-d’œuvre : si, en 2012, l’industrie textile représentait 45 % de l’emploi industriel, elle ne contribuait qu’à hauteur de 5 % au revenu national du pays. Ce modèle montre les limites de l’hyperspécialisation, encouragée par la mondialisation libérale, de pays dans des secteurs à faible valeur ajoutée, tournés vers l’exportation.

 

 

La persistance de violations massives des droits humains au travail dans les pays de sous-traitance textile montre l’échec des politiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Le drame du Rana Plaza survient en effet près de vingt ans après la généralisation des codes de conduite et des audits sociaux,  à la suite du scandale Nike en 1996. Les codes de conduite des grands donneurs d’ordre internationaux, non contraignants, font en général peser le risque et la responsabilité sur le tiers, fournisseur ou sous-traitant. En refusant de toucher au modèle économique du secteur – pression sur les coûts et les délais, flux tendus, volumes, etc. –, très lucratif, les initiatives volontaires de RSE ne se sont ainsi traduites que par des améliorations mineures.

 

Une vulnérabilité sociale accrue par le Covid-19

De plus, les salaires de pauvreté sont la norme dans les pays de production, bien en deçà du salaire vital – qui permet au travailleur de subvenir à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille (logement, santé, nourriture, éducation, transport, épargne, etc.). Selon le Fair Wage Network, quel que soit l’indicateur de salaire vital choisi, les salaires minimaux dans les pays de production textile sont inférieurs de deux à cinq fois au salaire vital. Les salaires de pauvreté sont intrinsèquement liés au modèle économique actuel de l’industrie textile, qui repose sur la production de collections à bas prix constamment renouvelées – la fast fashion –, donc à faible coût de production.

L’actualité nous rappelle sans cesse les violations des droits des travailleurs qui existent dans le secteur. En 2019, le think tank Australian Strategy Policy Institute (ASPI) dévoilait ainsi dans le rapport Uyghours for Sale l’existence de travailleurs forcés ouïghours produisant en Chine des vêtements pour des enseignes majeures du marché occidental. La pandémie de Covid-19 a, en outre, rappelé l’extrême vulnérabilité des ouvrières et ouvriers de l’industrie textile : en Asie, plusieurs millions d’entre eux, privés de salaires suite à l’annulation de commandes, se trouvent au seuil de la famine.

Dès lors, la capacité du secteur textile à participer à l’émancipation des populations des pays en développement est légitimement remise en question. Et il est essentiel aujourd’hui de le doter de règles contraignantes pour permettre l’émergence d’une industrie responsable.

 

Industrie du textile : un cadre contraignant pour changer de modèle

Face à l’insuffisance des mesures volontaires pour prévenir les atteintes aux droits fondamentaux et à l’environnement, la nécessité de régulations contraignantes tend à faire consensus. Toutefois, nombre d’acteurs économiques y résistent encore.

L’absence de responsabilité juridique existant entre le donneur d’ordre et sa chaîne de sous-traitance est, dans ce contexte, une aberration. Adoptée en mars 2017, la loi française relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre apporte une première réponse à cette défaillance. Elle s’appuie sur les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme. Adoptés en 2011, ceux-ci établissent la responsabilité des États à protéger les populations des atteintes liées aux activités économiques, et celle des entreprises à respecter les droits fondamentaux. Surtout, ils reconnaissent aux multinationales une obligation de vigilance sur l’ensemble de leurs relations d’affaires.

Ainsi, la loi française impose désormais aux grandes entreprises présentes en France d’identifier et de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités, mais aussi de celles de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Pour notre association, collectif Éthique sur l’étiquette (ESE), la mise en œuvre de leurs obligations dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance devrait d’ailleurs constituer une condition à tout soutien financier public aux entreprises concernées.

 

Pour que l’industrie du textile contribue au développement des pays

Sur la base de ce nouveau cadre international et national, le collectif ESE a formulé un ensemble de recommandations destinées aux multinationales. Elles doivent mettre fin à l’opacité entretenue sur les chaînes de valeur, qui encourage les mauvaises pratiques et ne permet pas au consommateur de faire des choix éclairés. Il faut au moins fournir une information claire et détaillée sur le niveau des salaires pratiqué, la durée hebdomadaire travaillée, les heures supplémentaires, la présence d’organisations syndicales. Ces informations doivent concerner l’entreprise et l’ensemble de ses fournisseurs et sous-traitants.

Par ailleurs, les multinationales doivent mettre en œuvre leur devoir de vigilance, des procédures visant à identifier, prévenir et remédier aux atteintes aux droits fondamentaux et à l’environnement sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. Elles doivent publier une cartographie exhaustive des risques, pays par pays.

Aucune entreprise ne peut prétendre assurer son devoir de vigilance sans identifier de quelle manière son modèle permet, encourage ou tire profit des situations de moins-disant social dans les pays où elle opère. Surtout, elle doit élaborer des mesures pour les prévenir.

 

Respect des droits humains : la responsabilité cruciale des multinationales

Un enjeu central : les multinationales doivent assurer le droit à un salaire vital aux ouvrières et ouvriers de l’habillement, en cessant les pratiques d’achat conduisant à une pression sur les salaires. Elles doivent fixer leurs prix en se basant sur le salaire vital, qui peut être déterminé à partir d’un indicateur crédible et transparent, comme celui développé par l’Asia Floor Wage Alliance et encourager les négociations tripartites permettant l’augmentation des salaires dans les pays de production. Plus largement, c’est le modèle économique reposant sur la fast fashion qu’il faut enrayer.

Elles doivent enfin permettre le respect de la liberté syndicale et du droit à la négociation collective : l’expérience montre que les mécanismes de surveillance les plus efficaces sont ceux qui incluent les représentants des travailleurs. Les accords internationaux et les accords sectoriels, comme celui signé en 2013 sur la sécurité des usines au Bangladesh, sont des outils d’amélioration des droits. Les donneurs d’ordre doivent user de leur influence pour exiger l’exercice de ces droits chez leurs fournisseurs et sous-traitants, ou privilégier ceux dans lesquels existent des syndicats indépendants.

C’est aux niveaux européen, à travers une directive sur le devoir de vigilance, et international, à travers le traité sur les multinationales et les droits humains en négociation depuis 2014 au sein des Nations unies, que se discute désormais l’élaboration de normes responsabilisant les acteurs économiques. Plutôt que d’en entraver le développement, ces derniers ont tout intérêt à soutenir les initiatives visant à encadrer la mondialisation, au risque de se trouver à contre-courant d’une prise de conscience internationale.

 

L’industrie textile, potentiel creuset de modèles alternatifs

Afin qu’elle puisse se traduire par une élévation du niveau de vie des populations les plus vulnérables, une transformation radicale de l’industrie est nécessaire. Au-delà du devoir de vigilance, il faut remettre en cause les modèles fondés sur le couple faible coût/gros volumes, qui conduisent, pour privilégier la performance financière, à la généralisation des violations des normes internationales du travail et des atteintes à l’environnement.

Aujourd’hui synonyme d’impacts sociaux et environnementaux considérables, l’industrie du textile peut pourtant, comme le montrent de nombreuses initiatives, aussi être le creuset de modèles alternatifs et de pratiques exemplaires. Les consommateurs ne s’y sont pas trompés, ils se détournent de plus en plus des enseignes dont les modèles ont un impact trop important sur l’homme et l’environnement, pour encourager celles aux pratiques responsables.

 

 

Cet article est paru dans le dernier numéro de Secteur Privé & Développement, la revue de Proparco.

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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