Alors que les taux de scolarisation augmentent dans le monde, les jeunes restent parmi les plus touchés par le chômage. Comment y remédier ? Véronique Sauvat expose quelques solutions pour faciliter l’insertion des jeunes sur le marché du travail.

Quel lien y a-t-il entre éducation, formation et accès à l’emploi ?

L’éducation, la formation et l’accès à l’emploi sont de formidables leviers d’émancipation des personnes, de mobilité sociale et de réduction des vulnérabilités. Ces leviers contribuent à la construction de valeurs communes, favorisent l’émergence de la citoyenneté et la cohésion sociale. Ils sont une des conditions pour construire un monde durable et des économies vertes, à la fois sobres et prospères. Aucun changement rapide des comportements et des modes de consommation et de production n’est possible sans éducation et sans formation.

Au plan économique, l’éducation et la formation sont des investissements incontournables pour construire des économies compétitives, innovantes, inclusives et pour faciliter la mobilité professionnelle. Rappelons qu’une année supplémentaire de scolarité augmente les revenus futurs d’un individu de 10 % et même de 20 % pour les femmes.

 

 

Malgré un taux de scolarisation en forte hausse, le chômage des jeunes reste endémique dans le monde. Quels sont les principaux freins à leur insertion sur le marché du travail dans les pays en développement ?

Un certain nombre de freins à l’insertion professionnelle des jeunes demeurent en effet. J’en distingue au moins quatre. Le premier est l’employabilité des individus. En raison d’une éducation de qualité encore trop médiocre, ils ont des compétences insuffisantes, ou des qualifications inadaptées. Le problème est particulièrement préoccupant en Afrique subsaharienne où plus de 60 % des jeunes travailleurs n’ont pas le niveau d’instruction requis par les employeurs, selon les données du BIT.

Le deuxième frein, observable partout, quel que soit le niveau de développement des sociétés, est lié aux aspirations des jeunes générations, parfois incompatibles avec le marché de l’emploi. Une grande partie des jeunes aspirent à des emplois en décalage par rapport à leurs compétences ou à ce que peut leur offrir l’économie locale, phénomène générateur d’angoisse et de frustrations.

La coupure entre la formation et le marché de l’emploi est le troisième frein. Elle nuit à l’insertion professionnelle de jeunes diplômés. Comment se présenter sur le marché du travail ? Comment rédiger un CV ? Comment préparer un projet professionnel ? Les établissements de formation ayant souvent peu d’échanges avec les acteurs économiques, les jeunes ne sont pas suffisamment préparés et accompagnés après leurs études.

Enfin, le quatrième frein, c’est la difficulté des économies à se diversifier et à créer de l’emploi. Car l’emploi ne se décrète pas. Il est d’abord le fait des entreprises et l’aboutissement de processus multidimensionnels – financiers, économiques, technologiques, territoriaux, normatifs…

 

L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient connaissent des taux de chômage très élevés chez les 15-24 ans. Comment peut-on l’expliquer ?

Les économies de la région sont peu dynamiques et marquées par de fortes inégalités sociales. La jeunesse n’y trouve pas les moyens de s’émanciper malgré des exigences importantes. Ce qui explique l’ampleur des frustrations qui se sont notamment exprimées pendant les Printemps arabes, et un chômage de masse : 40 % des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur sont sans emploi.

Phénomène auquel il faut ajouter les NEET (Neither in Employment, Education or Training), ces jeunes qui, n’étant ni en formation ni en emploi, risquent l’exclusion durable du marché du travail : plus de 30 % des 15-29 ans dans le monde arabe. De plus, gardons à l’esprit que l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient affichent les écarts les plus marqués de taux de chômage entre les hommes et les femmes.

 

 

Les enjeux en Afrique subsaharienne sont-ils différents ?

Avec un taux de chômage inférieur à 11 %, la jeunesse d’Afrique subsaharienne est apparemment moins touchée par le chômage que celle du monde arabe. Mais ce chiffre est un trompe-l’œil induit par l’ampleur du sous-emploi. La pauvreté des jeunes travailleurs en est la conséquence :  en 2016, 70 % des 156 millions de jeunes vivant avec moins de trois dollars par jour dans le monde habitaient en Afrique subsaharienne.

En dépit d’une croissance annuelle qui avoisine les 4 %, il est probable que la création d’emploi ne suffise pas à absorber les nouveaux arrivants sur le marché du travail. De 2018 à 2035, environ 20 millions d’emplois devraient être créés dans la région chaque année, soit le double de ce qu’elle a créé en moyenne sur les 5 dernières années.

 

Comment lutter concrètement contre le chômage des jeunes dans ces pays ?

Renforcer l’employabilité des jeunes est clé, c’est augmenter leur valeur sur le marché du travail. Mais renforcer l’accompagnement vers l’insertion professionnelle est également nécessaire pour agir à la fois sur l’offre et sur la demande de travail. L’intermédiation entre besoin et offre de compétences est encore trop peu développée, même si les choses bougent. Au Maroc, par exemple, des professionnels de l’intermédiation se déplacent dans les régions pour informer les populations.

Enfin, il faut évidemment des mesures d’accompagnement pour augmenter la quantité des emplois. Cela passe par la présence de services publics dans les zones rurales pour inciter les entreprises à s’y installer, par des systèmes de financement de l’investissement plus efficaces, par des politiques de soutien à l’entrepreneuriat…

 

Les économies locales ont-elles la capacité d’absorber des millions de jeunes diplômés supplémentaires ?

Le plein emploi est difficilement réalisable. 340 millions de personnes vont arriver sur le marché du travail dans les dix prochaines années alors que l’on compte déjà 190 millions de chômeurs dans le monde.

Les formes du travail sont diverses : à côté de l’emploi salarié qui est notre norme implicite, le travail indépendant et la pluriactivité représentent des masses de travailleurs, dans le secteur formel ou informel. 2,5 milliards de personnes travaillent aujourd’hui dans l’économie informelle. C’est une tendance lourde qui va s’accentuer et qu’il faut accompagner pour améliorer les conditions de travail et la protection de ces personnes.

Le besoin de compétences s’exprime à tous les niveaux. En Afrique de l’Ouest, 60 % de la population active travaille dans le secteur agricole : le développement des territoires ruraux et des activités agricoles et para-agricoles est une priorité pour l’emploi des jeunes. En outre, de nouveaux emplois liés au numérique, à l’économie verte, à l’expansion des services apparaissent. Les transitions soulèvent des enjeux de reconversion importants dont les impacts sociaux ne sont pas encore mesurés. Tout un environnement prenant la mesure de ces évolutions et accompagnant les transformations du travail reste à mettre sur pied.

 

 

Peut-on concilier création d’emploi et normes sociales de qualité ? Quels sont les leviers pour réussir ?

C’est précisément ce que vise l’objectif de développement durable (ODD) n°8, intitulé « Travail décent et croissance économique ». Comme tous les ODD, il donne un cap, en particulier pour une agence de développement comme l’AFD. L’expérience montre que les pays ayant le plus investi dans la qualité de l’emploi (sécurité au travail, protection sociale…) ont vu leur niveau de vie s’améliorer plus rapidement.

Dans un contexte de globalisation des chaînes de valeur, d’évolutions technologiques de l’économie et de contraintes écologiques, les enjeux relatifs à l’emploi et à la justice sociale renvoient fondamentalement au politique, aux rapports de force, à la régulation et aux choix de société.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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