Deux milliards de personnes ont un emploi informel et leurs situations sont très variées. Pour beaucoup, passer à l’économie formelle est un défi difficile à relever à court terme. Pour Philippe Marcadent, à terme, il faut garantir les conditions d’un travail décent.

Le travail informel recouvre-t-il les mêmes réalités dans les pays en développement et les pays développés ?

Non, et les différences sont énormes. En Afrique par exemple, 93 % des travailleurs indépendants sont en situation d’informalité, contre 20 à 30 % dans les pays européens. L’agriculture emploie 55 % de la force de travail en Afrique subsaharienne, et jusqu’à 70 % dans certains pays de l’arc sahélien. Ce secteur fait très largement appel aux travailleurs informels, notamment au sein des familles. Dans un contexte de pauvreté, l’emploi informel est souvent une condition de survie pour les travailleurs et leur famille. Il est d’ailleurs significatif que le PIB et le travail informel soient inversement corrélés. Plus l’un est important, moins l’autre a tendance à l’être… L’importance de l’informalité est directement liée au contexte local des pays en développement : économique, social, mais aussi législatif et réglementaire.

 

Quels sont les leviers à actionner pour limiter le travail informel ?

Un faible niveau d’éducation augmente considérablement le risque d’être en emploi informel. Plus on est éduqué, plus on y échappe. L’accès à la formation est donc essentiel. D’autres facteurs sont la faiblesse des cadres réglementaires et sociaux, et l’absence de confiance dans les institutions : l’informalité interroge la relation entre les citoyens et l’État, elle renvoie à la citoyenneté.

Par exemple, l’acceptabilité d’un système de protection sociale est faible dans des environnements politiques où sont tolérés la corruption, le détournement d’argent public… Pourquoi payer des cotisations à un système de protection sociale qui ne verse jamais de prestations ? À l’inverse, le travail informel est très faible dans les pays nordiques, où la fiscalité est pourtant très forte. Car accepter de payer des impôts démontre la confiance dans les institutions et l’existence d’une véritable citoyenneté partagée. Les échanges contributions-prestations sont visibles, valorisés et jugés équitables. Renforcer les processus démocratiques et la gouvernance, et financer les services publics comme l’éducation sont des moyens efficaces de limiter le travail informel dans tous les pays.

 

 

Quelles actions peuvent contribuer à améliorer la situation des travailleurs informels ?

Les pistes sont multiples et diverses. Il faut d’abord repenser les systèmes qui s’appliquent encore aujourd’hui dans nombre de pays en développement et qui sont souvent issus de l’héritage colonial. Les exigences réglementaires adoptées en Afrique, par exemple, découlent parfois de normes européennes inadaptées aux contextes économiques et sociaux locaux. La transposition mécanique de règlements pensés pour les grandes entreprises sur des petites structures peu organisées ne peut pas fonctionner.

Le cœur du travail consiste donc à créer les conditions pour améliorer la situation des entreprises et travailleurs informels et les amener à entrer dans l’économie formelle. Cela passe par l’instauration d’institutions politiques et sociales légitimes, par la lutte contre la corruption, par l’établissement d’un cadre législatif et réglementaire adapté, par des incitations économiques. Mais il n’y a pas de recette miracle. Tout le monde n’avance pas à la même vitesse et il n’y a pas de catalogue d’actions prêtes à appliquer partout. Pour être efficace, il faut décomposer les réalités qu’on souhaite modifier, les comprendre dans leur diversité. Il est impossible de faire autrement, car les situations rencontrées sont multiples, complexes et diffèrent d’un pays à l’autre. En parallèle, il faut aussi agir sur des facteurs transversaux : étendre la couverture des systèmes de protection sociale, améliorer et renforcer les institutions publiques, (re)créer des liens de confiance avec les citoyens sans lesquels rien ne peut se faire… C’est sur ces bases qu’il est alors possible de proposer des politiques spécifiques, locales et adaptées.

 

Y a-t-il une dimension culturelle dans la perception du travail formel et informel ?

Certainement. Elle est même prépondérante dans certains cas. Il faut travailler sur les comportements, les perceptions… Par exemple, dans les pays en développement, les travailleurs domestiques vivent souvent chez leurs employeurs, sont isolés les uns des autres, et connaissent rarement leurs droits. Il faut les aider à s’organiser, leur expliquer et leur montrer qu’un cadre différent peut exister, qu’ils ont des droits humains et sociaux, et qu’ils peuvent avoir une rémunération équitable. Ce travail pédagogique doit aussi être mené avec les employeurs. On ne peut pas imposer un système de valeurs et de fonctionnement qui s’oppose aux cultures traditionnelles. Il faut informer, former, partager la connaissance, permettre un développement social du travail endogène. Dans les mines de cobalt africaines, l’informalité se traduit par la subordination des mineurs, parmi lesquels beaucoup d’enfants. Ils ne négocient pas leurs conditions de travail, alors même qu’ils travaillent dans un environnement sécuritaire et sanitaire plus que lamentable. Il faut qu’ils sachent que leur situation n’est pas une fatalité. Une fois qu’ils sont informés, conscients, organisés, on peut les accompagner dans une démarche pouvant améliorer les conditions de décence de leur travail.

 

Une recommandation de l’OIT de 2015 propose une approche pour faciliter la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle.

Tout à fait. Son premier impact a été de sensibiliser les pays en développement à cette problématique. À court terme, il s’agit avant tout d’aider les populations concernées à vivre mieux, en jetant par exemple les bases d’un socle de protection sociale et sanitaire. Car avant même de penser à éradiquer l’emploi informel, elle donne des pistes pour se rapprocher des standards de travail décent en termes de conditions de travail et de prévention des risques. D’ailleurs, à ce jour, des dizaines de pays ont pris des mesures politiques et législatives inspirées par ce texte pour améliorer la situation.

La reconnaissance du droit humain qu’est la sécurité sociale est un acte fondateur d’une politique de transition. Aujourd’hui, de nombreux pays comme l’Afrique du Sud ou la Thaïlande ont lancé des programmes en ce sens. La volonté politique émerge et les différents acteurs comprennent qu’il est possible de faire beaucoup, même avec peu de moyens. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la prévention. Expliquer les dangers des produits phytosanitaires ou fongicides à des agriculteurs, leur apprendre à se protéger, ne coûte pas grand-chose, mais sauve des vies, protège la santé, rend ces personnes plus productives… Et on peut multiplier les exemples !

 

La transition entre économie informelle et formelle est-elle un impératif ou les deux systèmes peuvent-ils coexister ?

Il faut évidemment tendre vers l’économie formelle, qui seule peut garantir un travail décent, protégé et correctement rémunéré. L’assurance sociale et ses couvertures maladie, chômage et retraite ne fonctionnent que dans un cadre formel. Les entreprises doivent être enregistrées et payer des cotisations qui doivent elles-mêmes être bien gérées, c’est aussi une condition d’une compétition juste entre elles.

Établir ce socle de protection sociale pour tous les travailleurs, quel que soit leur statut, est souvent la première étape. Il faut ensuite renforcer l’assurance sociale gérant les déclarations, les cotisations et les prestations sociales, et installer un processus local de contribution adapté. Par exemple, le modèle de prélèvement mensuel ne peut pas fonctionner dans des environnements agricoles où l’argent ne rentre que deux fois par an. Il faut donc d’abord écouter, dialoguer, ce qui n’est pas toujours simple, d’autant qu’il n’y a pas forcément de représentants de l’économie informelle.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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