Santé, démographie, sécurité nationale  : Alhassane Halid, directeur de la Société nigérienne d’électricité (Nigelec), principal distributeur  au Niger, revient sur les défis de l’électrification dans son pays.

Pour que 80 % de la population ait accès à l’électricité d’ici 2035, le Niger doit mobiliser environ 1 000 Mds de FCFA.Photo © ISABELLE BONILLO / AFD
Pour que 80 % de la population ait accès à l’électricité d’ici 2035, le Niger doit mobiliser environ 1 000 Mds de FCFA.Photo © ISABELLE BONILLO / AFD

Interview réalisée par Thomas Hofnung,
Rédacteur en chef d’iD4D


Quel est le taux d’électrification au Niger ?

Halid Alhassane : Il faut bien distinguer le taux d’accès à l’électricité, qui correspond au nombre de personnes qui résident dans un lieu où l’électricité est disponible, du taux d’électrification qui désigne le nombre de personnes qui ont réellement accès à l’électricité. Au Niger, le taux d’accès à l’électricité tourne autour de 30 à 35 % de la population totale, tandis que le taux d’électrification est d’environ 13 %.

Comment s’explique la faiblesse de ce taux d’électrification ?

Il résulte de la conjugaison de plusieurs facteurs. Tout d’abord, il faut insister sur la physionomie de notre pays qui est très vaste. Cela nous impose de créer une ossature de réseau composée de lignes très longues, s’étendant sur plusieurs centaines de kilomètres. Rapporté à des pays de plus petite taille tels que le Rwanda, Maurice ou le Cap Vert, l’effort consenti par le Niger depuis plusieurs années aurait déjà permis d’atteindre un taux d’électrification de près de 80 %.

Après avoir beaucoup investi dans la construction de l’ossature du réseau, il s’agit désormais de procéder aux extensions et aux raccordements. Nous pensons pouvoir atteindre un taux d’électrification de 26 % de la population dans trois ans et de 80 % à l’horizon 2035 comme prévu dans la Stratégie nationale d’accès à l’électricité (SNAE). Pour y parvenir, il faudra mobiliser environ 1 000 milliards de francs CFA (1,5 milliard d’euros) sur les 15 prochaines années, dont 30 % au moins sont déjà acquis.

 

Quels sont les autres facteurs auxquels vous faisiez allusion ?

Le taux de croissance démographique a une importance primordiale. Il est de l’ordre de 3,9 % par an au Niger. C’est l’un des plus grands défis auxquels nous devons faire face dans notre pays. En vérité, même en faisant 100 000 branchements par an et en raccordant du même coup 600 000 à 700 000 personnes, on court après la croissance démographique : la population augmente en effet de 800 000 personnes par an !

 

L’électrification est-elle une priorité pour le gouvernement du Niger ?

Les investissements publics en matière d’électrification sont encore insuffisants, force est de le reconnaître. Au pouvoir depuis 2011, le gouvernement de Mahamadou Issoufou avait prévu d’électrifier 500 localités durant le premier quinquennat et 1 000 durant le second mandat. Mais dès son arrivée au pouvoir, les questions de sécurité ont bouleversé l’ordre des priorités: en 2011, il a dû faire face à la crise libyenne, puis à la crise au Mali en 2012 et 2013 et à la menace Boko Haram à l’Est.

 

 

Résultat, l’effort financier en faveur de l’électrification dans notre pays est mené en grande partie grâce aux fonds propres de Nigelec que je dirige et grâce au concours des bailleurs de fonds comme l’Union européenne, la Banque mondiale, l’AFD,  la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Avec les perspectives d’exportation du pétrole à partir de 2022, nous pensons que les ressources de l’État vont augmenter et que des investissements massifs seront faits dans le secteur de l’électricité en vue de rattraper les retards.

 

Au regard des questions sécuritaires, diriez-vous que l’électrification s’apparente, elle aussi, à un investissement stratégique ?

Absolument. Dans les villes, elle apporte la sécurité et réduit le banditisme qui est un vrai fléau. C’est aussi un moyen de lutter contre les migrations : quand les habitants ont accès à l’électricité, ils sont en capacité de développer des activités économiques. Sur le plan de la santé, l’électricité est bien évidemment essentielle dans les centres de soins.

Et on le sait moins, mais l’électricité est aussi un moyen de réduire la croissance démographique : dans un pays où la polygamie est permise, il est prouvé que le nombre de naissances augmente dans les localités sans électricité, là où il y a peu d’activités et où les habitants vont se coucher vers 20h-21h. L’électrification a donc des impacts transversaux. Après la décolonisation, on aurait dû commencer par là comme l’ont fait les pays du Maghreb par exemple. Mais c’est seulement maintenant que la prise de conscience a lieu, même au niveau des bailleurs de fonds. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

 

Aujourd’hui, votre pays continue d’importer en grande partie son électricité…

Notre pays est un pionnier en termes d’interconnexion électrique en Afrique. La première ligne d’interconnexion avec le Nigeria a été inaugurée en 1976, la seconde en 1994. Ces lignes, qui nous ont permis de garantir une péréquation à l’échelle nationale à un tarif abordable, sont aujourd’hui saturées. Ainsi, alors qu’à une époque, nous importions 80 % de notre électricité, nous sommes aujourd’hui entre 60 et 70 %. La production locale couvre la demande supplémentaire et d’année en année, nous réduisons la part des importations.

 

Le photovoltaïque est-il l’énergie de l’avenir à vos yeux ?

Jusqu’ici, nous assurons l’appoint en électricité par le diesel thermique. C’est en train de changer : le photovoltaïque est devenu plus accessible et nous avons un projet de construction d’une centrale solaire hybride à Agadez. C’est aussi le cas à Niamey, la capitale. Si nous comptons bien développer le solaire, il ne doit pas dépasser 20 à 30 % du total de notre production électrique pour des raisons de stabilité du système. Le solaire étant par nature intermittent, il ne permet pas de réguler les fluctuations du réseau. Il faut donc « l’accrocher » à un réseau plus stable, l’hydraulique ou le diesel.

 

Cela dit, le diesel est très polluant. Que répondez-vous à ceux qui vous dissuadent d’y recourir ?

Nous sommes partie prenante des accords internationaux climatiques. Mais des arrangements sont nécessaires pour permettre à nos pays de réaliser les fondamentaux en matière d’investissement pour satisfaire la demande d’électricité. Nous avons un fort potentiel dans le domaine du charbon, aujourd’hui  « prohibé », et nous avons du mal à mobiliser les bailleurs de fonds pour des projets recourant à ce type d’énergie carbonée.

Toutefois, si nous ne l’exploitons pas, nous serons contraints de recourir au diesel. Un pays ne peut compter que sur les ressources dont la nature l’a doté. C’est pourquoi nous avons dans notre programmation des projets de construction de centrales à charbon, dont les coûts de production sont bien moins onéreux. Nous ne pourrons pas attendre trop longtemps compte tenu de nos impératifs d’amélioration de l’accès à l’électricité dans le pays.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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