Avant la conférence de financement du Partenariat mondial pour l’éducation, Carole Coupez rappelle que l’éducation mondiale a besoin d’engagements financiers.

Classe de CE2 du professeur Maxime Sou, à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Reportage réalisé en décembre 2017, dans le cadre du partenariat entre l’Agence Française de Développement et le Monde Afrique. Photo : @ SophieGarcia

On estime que 264 millions d’enfants et de jeunes ne sont pas scolarisés dans le monde. Cette crise mondiale de l’éducation peu visible n’en est pas moins cruciale pour l’avenir des sociétés, le développement économique et l’épanouissement de millions d’enfants, futur.e.s adultes. Dans son rapport mondial 2018 sur le développement, la Banque mondiale évoque une « crise de l’éducation » : près de 330 millions d’apprenants quittent l’école sans maîtriser un minimum de savoirs de base pour leur vie personnelle et leur insertion professionnelle.

 

 

Face à cette crise, le président français Emmanuel Macron a dit vouloir faire de l’éducation une priorité absolue. Il coprésidera ainsi aux côtés du président sénégalais Macky Sall, le 2 février 2018 à Dakar, la troisième conférence de refinancement du Partenariat mondial pour l’éducation (PME) qui s’annonce d’une ampleur sans précédent.

Ce coup de projecteur médiatique sur la cause de l’éducation mondiale doit permettre un véritable sursaut, notamment financier. Car comme pour le climat, il nous faut concrétiser les promesses et les engagements pour éviter de perdre la bataille. Lors de cet événement, la France sera à nouveau sur le devant de la scène internationale et il se jouera pour elle plus qu’une simple contribution financière au PME. Il s’agira de mesurer la détermination politique de notre pays à faire de l’éducation, jusque-là parent pauvre de notre politique de développement, une vraie priorité d’action.

 

« Nous devons bâtir une école qui libère les esprits et non qui les enferme, c’est pourquoi l’éducation sera la priorité absolue du nouveau partenariat que je vous propose. »

Emmanuel Macron, discours de Ouagadougou, 28 novembre 2017

 

« Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance »

Si l’éducation connaît aujourd’hui une crise mondiale, c’est tout d’abord parce qu’elle manque cruellement de financement. Au rythme et aux volumes actuels des financements, nous avons déjà cinquante ans de retard dans l’atteinte de l’Objectif de développement durable numéro 4 (ODD 4) sur l’éducation, prévu pour 2030 par les Nations unies. Combien de générations ne fréquenteront pas les bancs de l’école avant que le monde politique ne se réveille et comprenne le puissant levier que constitue l’éducation pour la paix, la santé, le développement économique ? Les preuves des effets vertueux de l’éducation ne manquent pas. Pourtant, la part qui lui est allouée, dans le total de l’aide au développement mondiale, continue à baisser. Elle est passée de 10 % en 2009 à 6,9 % en 2015.

 

 

L’Unesco estime à 39 milliards de dollars par an le déficit de financement extérieur nécessaire pour assurer une éducation préprimaire, primaire et secondaire de qualité à tous les enfants d’ici 2030. En comparaison, les 250 millions d’enfants n’apprenant pas les bases à l’école font perdre l’équivalent de 129 milliards de dollars par an à la communauté mondiale. Abraham Lincoln en tirait la conclusion suivante il y a déjà 150 ans : « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance. »

La France, à travers la voix d’Emmanuel Macron, affiche l’éducation comme priorité de la coopération internationale française. Enfin ! Car depuis dix ans l’aide internationale de la France à l’éducation n’a connu qu’une trajectoire descendante : elle a été divisée par deux entre 2007 et 2015, passant de 2,134 milliards d’euros à 1,110 milliard d’après les chiffres du Comité d’aide au développement de l’OCDE.

Si la France peut s’enorgueillir du fait que l’éducation soit aujourd’hui le deuxième secteur en volume de son APD bilatérale (1 milliard d’euros, soit 16 % en 2015), c’est notamment grâce à des effets d’écriture comptable qui gonflent la réalité d’un secteur relativement peu investi jusque-là. D’après l’Observatoire de l’aide française à l’éducation dans les pays en développement de la Coalition Éducation, l’éducation de base, qui comprend le primaire mais aussi le préprimaire et l’alphabétisation des adultes, ne représente en effet que 2,5 % de l’APD bilatérale française, soit 160 millions d’euros.

Pourquoi ? Parce que les deux tiers restants sont affectés à l’enseignement supérieur (740 millions d’euros), notamment aux frais de scolarité. Le problème n’est pas l’accueil d’étudiants étrangers en France, mais le fait que si peu d’argent est consacré à l’éducation de base. Par ailleurs, ces écolages ne sont pas toujours attribués en priorité aux étudiants des pays les moins avancés ou d’origine socio-économique modeste. Une analyse de l’impact réel de ces dispositifs de bourses sur la réduction de la pauvreté et des inégalités dans les pays partenaires doit être menée.

Et priorité à l’Afrique ? Là encore les chiffres sont en décalage avec les discours et les stratégies ministérielles puisqu’en 2015 seulement 27 % de l’aide bilatérale à l’éducation de la France a été dirigée vers l’Afrique.

 

Dakar : le temps des actes est venu pour l’éducation mondiale !

2018 pourrait être une année historique pour l’éducation mondiale. Le PME, seule plateforme de financement multilatérale dédiée à l’éducation, se prépare pour une reconstitution record : 3,1 milliards de dollars de contributions sont attendus. En comparaison, la reconstitution la plus récente du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a permis de collecter 12,9 milliards de dollars.

La conférence de Dakar peut être un moment clé pour créer un leadership mondial de l’éducation, comme cela s’est passé pour le secteur de la santé dans les années 1990-2000 ou dans le secteur du climat plus récemment. Elle est également une occasion singulière pour Emmanuel Macron de concrétiser de façon « sonnante et trébuchante » ses paroles et de porter de façon visible cette priorité sur la scène internationale.

Mais Dakar ne doit pas être une simple vitrine, de surcroît pour la France, qui a beaucoup de retard à rattraper. En 2016, elle n’a accordé que 8,4 millions de dollars au PME, bien en deçà des efforts consentis par exemple par le Royaume-Uni qui a versé 136,8 millions de dollars ou la Norvège qui a contribué à hauteur de 58,1 millions de dollars la même année. L’efficacité du PME est pourtant largement démontrée. Il a permis la scolarisation de 72 millions d’enfants depuis 2002 (chiffre 2015) et a fait la démonstration de son principal atout : un effet levier pour d’autres financements, qui le distingue des autres fonds multilatéraux. Les États partenaires contractualisent avec le PME et en contrepartie consacrent une part significative de leur budget national pour l’éducation. En 2015, 78 % des pays partenaires ont maintenu ou augmenté leur budget pour l’éducation à plus de 20 % des dépenses publiques.

Depuis sa création en 2002, le PME est passé de 7 à 65 pays partenaires, dont une majorité d’États fragiles et de pays d’Afrique subsaharienne qui figurent sur la liste de coopération prioritaire de la France. La conférence de Dakar vise à ouvrir ce soutien à 89 pays afin de répondre à l’ODD 4.

 

 

Le PME : un arbre qui ne doit pas cacher la forêt

Derrière le fort battage médiatique et la mobilisation sans précédent des acteurs de l’éducation mondiale pour cette conférence, deux écueils sont à éviter. Le premier : tout miser sur le PME. Ce fonds multilatéral ne peut pas écrire à lui seul la gouvernance mondiale de l’éducation. Pour la France, l’erreur serait de déséquilibrer encore plus son aide à l’éducation mondiale en abondant pleinement le PME au détriment d’une aide bilatérale à l’éducation de base déjà très modeste. Surtout, ce serait faire fi du besoin d’une aide qui permet de travailler plus en proximité avec les partenaires et les acteurs locaux qui connaissent les territoires et les contextes d’intervention. L’aide bilatérale ouvre un dialogue entre des partenaires de l’État, leurs agences et les organisations de la société civile, et enracine un vrai partenariat territorial, politique et technique à l’inverse des grands flux financiers des organismes multilatéraux qui n’agissent pas à la même échelle.

Le deuxième écueil à éviter : le recyclage de promesses, tant du côté des pays en développement partenaires que du côté des pays donateurs. En 2014, lors de la précédente conférence de financement du PME, les promesses ont dépassé les attentes en totalisant plus de 26 milliards dollars… sur le papier ! Beaucoup d’États n’ont en effet pas tenu leurs engagements. Seulement 12 % des pays en développement partenaires ont réellement tenu leur promesse. Voilà qui pose la question du manque de clarté et de traçabilité des engagements. Mais le « recyclage » est également une habitude des donateurs : déplacement de l’argent d’un pot à l’autre (bilatéral/multilatéral, par exemple), usage de fonds pas encore décaissés mais déjà promis… L’annonce très récente de la Commission européenne d’accorder 287,5 millions d’euros au PME bénéficie par exemple d’un petit coup de maquillage puisqu’elle s’agrège sur un engagement de six ans, incluant la période précédente. Au réel, elle représente un effort supplémentaire de 100 millions d’euros pour la nouvelle période de financement du PME. Mais cette annonce anticipée a le mérite de jouer l’émulation entre les pays européens.

Nous attendons du président français, qui sera présent à Dakar, des actes courageux et engageants. En plus du soutien au PME, c’est en effet un engagement bilatéral concret, crédible et prévisible de la France pour une éducation mondiale de qualité qui est attendu aujourd’hui, en particulier alors que le gouvernement s’apprête à redéfinir les priorités de sa politique de coopération avec la tenue en février d’un Comité interministériel pour la coopération internationale et le développement (CICID).

Au même titre que la COP21 en 2015, Dakar peut être un moment charnière pour l’avenir du monde.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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