Pour Laënnec Hurbon, la mise en place d’un système éducatif de qualité pour tous est une condition sine qua non du développement. Il revient sur la situation haïtienne et sur la réforme éducative selon lui indispensable au développement de l’île.

Photo Credit: Susan Warner / CC Flickr

Haïti présente une double exceptionnalité : celle d’une révolution antiesclavagiste (1791-1804) dont les répercussions ont été considérables pour les indépendances latino-américaines et qui appelle encore de nos jours des réflexions dans le champ de la philosophie politique ; et celle d’un pays qui semble se reposer depuis deux siècles sur les lauriers de sa création et qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans la pauvreté.

Lorsque l’on observe les indices de développement humain, Haïti côtoie dans le classement des pays en guerre comme l’Afghanistan ou la Somalie. Comme si le pays avait une difficulté particulière à sortir la tête de l’eau. Comme s’il ne pouvait survivre sans être en permanence sous perfusion de l’aide internationale. Malgré cette aide, de nombreux secteurs restent en jachère. C’est le cas de l’éducation.

 

Sortir d’une éducation à deux vitesses en Haïti

À Port-au-Prince, on ne trouve que deux librairies pour plus de trois millions d’habitants. Le taux d’analphabétisme en Haïti se maintient autour de 50 %. Pas de doute possible : le niveau de l’éducation formelle en Haïti est si bas qu’on peut difficilement parvenir à mettre le pays sur les rails du développement.

Mon propos n’est pas d’attirer l’attention sur les causes du sous-développement, sur lesquelles de nombreux chercheurs haïtiens et étrangers ne cessent de se pencher. Je voudrais seulement et très rapidement, sans rien nier de la complexité du cas haïtien, soutenir qu’un chemin existe pour le développement d’Haïti : il passe par la mise en place d’une éducation formelle de base identique pour tous les Haïtiens, pendant cinq ou six années scolaires utilisant les deux langues nationales (le créole et le français) reconnues par la Constitution de 1987.

Bien entendu, j’entends déjà dire qu’il s’agirait là d’une lapalissade. Mais ce n’est pas si certain. Les deux siècles de l’indépendance d’Haïti donnent à voir une inégalité foncière entre écoles urbaines et écoles rurales. Lors de l’occupation américaine en Haïti entre 1915 et 1934, le pouvoir a privilégié les écoles techniques et professionnelles laissant la grande masse de la population dans l’analphabétisme. Plus tard, afin de mieux asseoir sa dictature, le président Duvalier (président de la République d’Haïti de 1957 à 1971) fit son possible pour organiser le départ de professeurs, de médecins et de techniciens vers l’étranger, et surtout vers le Congo, pays  encouragé par l’ONU, via l’Unesco, fit venir des professeurs de l’étranger pour assurer l’instruction publique. Il faudra attendre 1979 et 1980, et ce qu’on appelle la « réforme Bernard », pour qu’Haïti sorte d’une école à deux vitesses et que soit mis en route le projet d’une même école pour tous les Haïtiens avec la possibilité d’utiliser les deux langues – le créole, langue maternelle de tous les Haïtiens, et le français, compris jusqu’alors par une minorité dans les villes grâce à l’accès aux écoles urbaines.

Depuis, des obstacles politiques n’ont cessé de se dresser empêchant le déploiement d’une scolarisation pour tous en Haïti. Des recherches et des expériences diverses ont été faites. Un plan national d’éducation et de formation professionnelle a été proposé en 1998 sur la base d’une mobilisation de tous les secteurs directement concernés par l’éducation. Mais il a été remis dans les tiroirs quelques mois après, de telle sorte que chaque nouveau ministre de l’éducation nationale croule toujours sous une avalanche de revendications sans savoir par où commencer.

L’échec de l’éducation en Haïti est une réalité et il est congruent à l’échec du développement. Les attentes de la population sont pourtant fortes : la prolifération, dans l’anarchie, d’écoles et d’universités privées dans la capitale et les villes de province démontre que la demande existe. Mais l’État ne suit pas. Seules 10 % des écoles sont publiques, triste record pour un État indépendant depuis plus de deux siècles. Dans le même temps, le secteur éducatif est gangrené par la corruption : l’école est une des sources assurées de business, les diplômes s’achètent, la médiocrité est à l’honneur, le redressement du système scolaire et universitaire sous le contrôle de l’État demeure une gageure.

 

« L’échec de l’éducation en Haïti est une réalité et il est congruent à l’échec du développement. »
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Vers une mobilisation nationale de tous les secteurs pour l’éducation en Haïti

Le problème de l’éducation en Haïti prend ses racines dans le système social haïtien et dans la faible volonté politique. Il va donc falloir recourir à une mobilisation nationale de tous les acteurs socioculturels du pays : universités, syndicats, mouvements de femmes, associations culturelles, écrivains, artistes, partis politiques. Et ce, afin de réclamer à l’État un nouveau plan national d’éducation et de formation, axé sur l’utilisation des deux langues et sur une scolarité obligatoire pour tous les Haïtiens et dont le programme serait le même dans les écoles privées et publiques.

Quel est l’intérêt d’une telle mobilisation ? Quel avantage présente-elle pour le développement ? On pourrait fort bien me dire que mettre le paquet sur l’agriculture trop négligée dans le budget national, ou sur la création d’emplois industriels et la construction des infrastructures suffirait à attirer les investissements afin que le pays connaisse un décollage économique. Je répondrais : j’entends des projets de cette sorte depuis que le concept de développement a pignon sur rue depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. À la vérité, on est enclin à oublier que le développement dans les sociétés occidentales a partie liée avec le développement de l’éducation formelle qui met sur les rails d’une organisation rationnelle de tous les secteurs de la vie économique, culturelle et politique.

Il ne s’agit pas de faire de l’école une panacée qui ravit l’individu à un monde enchanté dans lequel des divinités contrôlent le destin de l’individu et de la collectivité. Cela supposerait en creux que je perçois la société haïtienne comme une société pré-moderne encore primitive, enlisée dans des représentations magico-religieuses du monde et insouciante de son développement : ce n’est pas cette perspective qui prévaut ici dans mon propos.

Mais l’éducation formelle ouverte à tous les Haïtiens de manière égale génèrerait plusieurs effets dynamiques, au niveau individuel et collectif. Elle permettrait tout d’abord de donner à chacun une chance de construire son avenir. L’éducation formelle créerait ensuite une masse critique d’Haïtiens se sentant appartenir à une même nation. C’est en effet l’école qui peut produire la nation, rendre l’individu sensible à une acceptation de règles communes et faire comprendre la nécessité de l’intérêt collectif. Comment la démocratisation de la société serait-elle possible en dehors d’une articulation des intérêts individuels aux intérêts collectifs ?

En Haïti, les élections présidentielles et législatives ont été jusqu’ici des occasions de manipulation et d’exploitation des masses de pauvres et d’analphabètes dépourvus d’informations critiques sur le pouvoir, l’économie du pays et l’évolution du monde. Jusqu’ici on remettait à un ministère la responsabilité de l’éducation nationale. Il faudrait plutôt que toutes les instances du gouvernement participent à l’objectif de scolarisation universelle et visent la progression du nombre d’Haïtiens intégrés dans le système éducatif.

 

L’exemple de la révolution tranquille du Québec

L’exemple du Québec d’hier présente quelques similitudes avec l’Haïti d’aujourd’hui. De 1875 à 1960, l’éducation au Québec était alors entre les mains du personnel religieux catholique : 50 % des jeunes quittaient l’école à 15 ans et 93 % n’avaient pas accès à l’université. Différentes commissions ont été mises en place au début des années 1960 sous l’impulsion du premier ministre québécois de l’éducation, Paul Gérin-Lajoie, promoteur d’une éducation non confessionnelle pour tous. Quelques réformes plus tard, une « révolution tranquille » avait eu lieu au Québec.

Mutatis mutandis, il est nécessaire de prendre le taureau par les cornes pour changer radicalement l’orientation du système éducatif en Haïti. C’est une nécessité et une possibilité concrète car partout où le développement s’est produit, en Europe de l’Ouest, dans les pays scandinaves, au Canada, mais aussi en République dominicaine, l’éducation formelle a été la première pierre. Il n’y a pas de raison que Haïti fasse exception.

L’État doit progressivement reprendre le contrôle de l’ensemble des écoles privées. Non en les interdisant, ce qui serait inadapté pour le moment, mais, le temps d’accroître le pourcentage d’écoles publiques, en imposant un programme et un nombre d’années obligatoires pour tous les Haïtiens. Un programme national d’instruction aux valeurs civiques est également du ressort de l’État. Tout cela est-il possible ? Oui, et s’il y a des difficultés, elles proviennent non pas d’un manque de ressources financières, mais bien d’un manque de volonté politique.

Mais encore faut-il ne pas sombrer dans le gaspillage, l’anarchie et l’improvisation, c’est-à-dire ne pas recommencer, ou plutôt qu’on ne pas continuer, à faire de l’éducation une source d’argent et de spéculation. Des pratiques d’évaluation permanente doivent être instaurées. La mise en place de cette nouvelle orientation de l’éducation en Haïti suppose également de créer les conditions d’une école de qualité et de multiplier les offres scolaires en milieu rural et de faciliter l’accès pour tous aux différentes branches de l’éducation (du secondaire à l’université). Ces conditions sont entre autres la formation permanente des enseignants et l’initiation continuelle aux nouveaux outils technologiques.

Mais l’État central ne peut se charger de tout et il faut que les municipalités soient parties prenantes de cette réforme scolaire comme dans d’autres pays où l’école est obligatoire. C’est au niveau municipal que se posera par exemple la question des moyens de transport qui permettent l’accès des élèves aux centres scolaires.

Le rapport entre éducation et développement ne se vérifie pas à court terme. L’école ouvre à un nouveau rapport au monde et à l’environnement, ainsi qu’à un nouveau rapport aux autres, entre sujets conscients d’être socialement liés. Si le développement est conçu comme processus d’humanisation, l’éducation y contribue assurément. Car l’école est censée promouvoir les valeurs civiques, et donc distiller l’idée de dignité de tout être humain et l’idée du droit à avoir des droits. Tout cela favorise in fine la revendication du développement et la qualité de membre actif du développement.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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