Malgré une forte croissance économique, la Côte d’Ivoire reste minée par de profondes inégalités sociales. Selon Francis Akindès, professeur de sociologie à l’université Alassane Ouattara, agir pour l’éducation est la priorité.

Photo © Partenariat mondial pour l’éducation/Carine Durand
Photo © Partenariat mondial pour l’éducation/Carine Durand

Bien des pays d’Afrique disposant d’économies diversifiées et de pluralisme politique affichent de forts taux de croissance, comme la Côte d’Ivoire, championne avec 8,5 % attendus en 2016 et 8,3 % en 2017. Seul problème : cette croissance n’étant pas inclusive, ses retombées tardent à changer le quotidien d’une majorité de la population, malgré l’essor des classes moyennes. Comment venir à bout des inégalités qui minent la société ivoirienne ? Pour Francis Akindès, professeur de sociologie à l’université Alassane Ouattara (Bouaké), l’éducation est l’une des priorités.

 

Quels sont les grands marqueurs d’inégalités en Côte d’Ivoire ?

Début février 2017, la Banque mondiale a livré les conclusions d’une étude sur la situation économique en Côte d’Ivoire, en insistant sur « le défi des compétences » auquel se trouve confrontée la politique économique.

Un indicateur frappant paraît dans ce rapport : l’espérance de vie scolaire d’un enfant, ajustée par le taux de redoublement, ne dépasse pas 7,7 ans en moyenne en Côte d’Ivoire alors qu’elle est de 9,7 années en Afrique et 12 ans dans les pays à revenu intermédiaire (PRI). En clair, un si faible niveau de scolarisation ne permet pas d’atteindre le seuil de capitalisation de l’humain, premier facteur d’une politique de croissance durable.

En outre, la différence entre le système d’enseignement public et les écoles privées fait que le premier n’est plus un ascenseur social pour les enfants des zones rurales ou issus de familles pauvres. Or, s’il devait y avoir un correcteur équitable des inégalités, c’est bien l’école. Dans le contexte ivoirien, non seulement il ne joue plus son rôle, mais il contribue plutôt à reproduire, voire à accroître les inégalités, car l’offre d’éducation de qualité se déplace de plus en plus vers le secteur privé.


L’école publique est de plus en plus disqualifiée en raison des multiples grèves qui ponctuent les années scolaires. Elle délivre des titres auxquels ne correspondent plus des compétences réelles. Ces qualités inégales d’offre de formation et d’éducation contribuent à l’accroissement des inégalités en Côte d’Ivoire.

 

L’inadéquation entre les formations et la demande sur le marché de l’emploi est-elle en débat ?

Non, justement. Chacun en parle dans sa chapelle. Mais les groupes d’acteurs (chefs d’entreprise, décideurs politiques, partenaires du système éducatif de tous les niveaux, étudiants et élèves) censés être des partenaires sur la réforme du système éducatif ivoirien ne se rencontrent pas pour en débattre. Les entreprises veulent des étudiants bien formés, mais comment faire de la qualité avec la masse ? Une réforme en profondeur s’impose, pour améliorer l’enseignement par le haut.

La Banque mondiale, dans son étude, s’est focalisée sur le primaire et le secondaire, au risque d’oublier la dimension systémique de l’éducation : pour avoir des instituteurs compétents dans le primaire, il faut commencer par réformer le supérieur, qui forme les maîtres !

Les efforts à faire impliquent des responsables politiques qui aient une vision d’avenir et un minimum de sens de l’intérêt général. Les résultats de la croissance économique de la Côte d’Ivoire sont captés par une élite restreinte. Cette élite est regardée avec beaucoup de ressentiment et de frustrations.

 

Une situation qui n’est pas spécifique à la Côte d’Ivoire…

On trouve des inégalités partout, mais l’écart entre ceux qui capturent et ceux qui n’ont rien devient insoutenable en Côte d’Ivoire.

Le coefficient de Gini sur les inégalités de revenus, publié par la Banque mondiale, s’élevait à 41.5 en Côte d’Ivoire en 2013, bien moins qu’en Afrique du Sud (63.1), un pays très inégalitaire, mais autant que le Gabon, les États-Unis ou le Qatar. Le PIB ivoirien représente 40 % de celui des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

En Côte d’Ivoire, les inégalités se voient à l’œil nu, avec l’offre de produits de luxe de tout ordre, les magasins de meubles ou les supermarchés français qui se sont installés. Le pouvoir dit vouloir contrebalancer le monopole des Libanais ou des Pakistanais qui contrôlent le commerce de gros et les importations alimentaires en introduisant sur le juteux marché ivoirien des gros calibres comme Carrefour. Ces supermarchés sont plutôt perçus comme destinés à la classe moyenne aisée qui, en s’élargissant, devient une cible commerciale pour de grandes marques.

Soulignons par ailleurs qu’Abidjan abrite les sièges de plusieurs organisations internationales, ce qui gonfle le pouvoir d’achat avec des cadres bien payés qui tirent les prix vers le haut.


L’essor de la classe moyenne contribue-t-il à réduire les inégalités ?

Cet essor semble corrélé à la corruption, dans la mesure où cette classe moyenne est composée de rentiers de l’administration publique comme du secteur privé. Ces catégories favorisées ne veulent pas partager, comme les parlementaires l’ont montré, en refusant en juillet 2014 un projet de loi visant à faire passer le revenu minimal des employés de maison, qui oscille entre 25 000 et 40 000 francs CFA, à la somme fixe de 60 000 F CFA, soit un peu moins de 100 euros. Que peut-on faire avec moins de 100 euros à Abidjan ? Un lumpenprolétariat est entretenu.

 

Que faut-il faire pour mieux redistribuer les retombées de la croissance économique ivoirienne ?

Redistribuer et réparer l’ascenseur social, avec une meilleure couverture sociale, une réforme du système éducatif ivoirien et de vraies politiques de l’emploi. Ce n’est que par ce moyen que l’on pourra transformer les opportunités de la croissance en effet démultiplicateur. Il faut amener tous les acteurs à s’asseoir autour d’une table et en parler.

Mais il faut faire les choses correctement. En 2014, nous nous sommes engagés dans un grand projet de révision des curricula. La réforme consistait à basculer dans les LMD (licences, masters et doctorats) pour trouver une formation adaptée, plus professionnelle. Les enseignants ont pris leurs anciens cours, les ont rebaptisés, se sont saisis des normes imposées, et ont calé les mêmes matières sans définir des objectifs par programme en termes de formation. Cette réforme est un échec.

 

Y a-t-il une conscience claire des enjeux imposés par la transition démographique en cours ?

Tout le monde en parle, sans vision structurée ni le courage nécessaire pour commencer de véritables chantiers, en sortant de la peur du changement.

Le problème consiste à sortir des cycles courts de la décision politique, rythmés par les élections et des objectifs souvent plus quantitatifs que qualitatifs – en termes de nombre d’élèves ayant passé leur bac – pour aller vers des réflexions sur des temps beaucoup plus longs pour que la société reprenne le contrôle de son avenir.

Le temps éducatif s’étale sur des périodes qui correspondent à des générations. La question de la qualité de l’éducation reste centrale pour l’avenir de la Côte d’Ivoire.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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