En 2016, Alain Mabanckou, reconnu pour sa façon « non-victimaire de penser la sortie du colonialisme », est le premier romancier à occuper une chaire au Collège de France. Rencontre lors de la deuxième édition des Ateliers de la pensée à Dakar.

@Joseph Moura
@Joseph Moura

Que représentent pour vous les Ateliers de la pensée ?

Des moments intenses pendant lesquels nous tentons de réfléchir sur les grandes questions qui concernent le continent africain. Ces Ateliers de la pensée sont très importants, car la parole africaine a longtemps été confisquée, avec un discours sur l’Afrique qui a été cadré par des Occidentaux. Bref, on a toujours voulu bêler à la place de la chèvre ! Ces Ateliers se font l’écho de la pensée africaine et réunissent toutes les tendances, et les universitaires de France ou d’Amérique n’en sont pas exclus. Tous ceux qui veulent faire avancer et penser l’Afrique qui vient sont invités à cette rencontre. Et pour une fois, le discours sur l’Afrique se tient sur le continent.

N’oublions pas que les plus grands courants de pensée concernant l’Afrique ne sont pas nés sur son sol. La Harlem Renaissance est apparue dans les années 1920 aux États-Unis, la négritude dans les années 1930 en France, puis la créolité dans les Caraïbes. Même le panafricanisme est inventé aux États-Unis avec des Américains d’origine jamaïcaine comme Marcus Garvey. Le premier Congrès des écrivains et artistes noirs s’est passé en 1956 à la Sorbonne à Paris. Les Ateliers réunissent tous ceux dont le cœur bat au rythme de l’évolution de cette Afrique qui vient. Une Afrique nouvelle, débarrassée des autocrates et des oligarques et dédiée au bonheur de la jeunesse africaine.

 

 

Cherchez-vous à corriger les erreurs de la génération qui vous a précédé, celle des pères des indépendances ?

Non, leurs erreurs nous ont permis de trouver d’autres moyens de réflexion. Leur pensée était liée à leur époque. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde globalisé et multiculturel. Il faut donc repenser l’Afrique qui vient en se débarrassant de certains préjugés véhiculés par la littérature coloniale, la science occidentale. Mais nous devons éliminer des termes négatifs qui sont les nôtres en tant qu’Africains. Il est faux de croire qu’une malédiction nous poursuit fatalement parce que nous sommes de ce continent et que nous ne pouvons pas nous développer sans mendier auprès des anciennes puissances coloniales.

Il ne s’agit pas de corriger des erreurs, mais plutôt d’adapter notre discours au temps actuel, le temps éclaté et global de la rencontre. Que pouvons-nous apporter et prendre à l’autre sans perdre notre âme et être dépossédé totalement ?

Nous allons vers une redéfinition de l’Afrique qui a déjà commencé au Collège de France et le colloque et notre livre collectif Penser et écrire l’Afrique aujourd’hui (Seuil, Paris, 2017). Nous voulons écrire notre Afrique, et non la réécrire. Pour que les générations qui viennent aient la trace de notre topographie du continent. La définition de l’Afrique est mobile. Elle est partout où se trouve une présence diasporique. Les précurseurs des indépendances voulaient émanciper les nations africaines, mais à ce moment-là, ils ne voyaient pas que l’Afrique de demain serait multiculturelle et dépasserait le cadre du continent.

 

Ne rêvez-vous pas d’un temps où l’on ne parlera plus de l’Afrique mais de ses pays ou du moins de ses régions ?

Quand on morcèle l’Afrique, c’est souvent pour faire le catalogue de ses malheurs : on parle du Nigeria à cause de Boko Haram, du Rwanda à cause du génocide ou du Congo Brazzaville à cause de la dictature depuis plus de trente ans… Chaque fois, le discours est négatif. Ce qui n’est pas faux. Mais il faut aussi observer les poches de démocratie au Sénégal, au Ghana ou au Cabo Verde où le régime est parlementaire, sans ce pouvoir de vie et de mort sur les populations qu’ont les présidents du Togo, du Gabon et d’autres pays. Faut-il d’ailleurs continuer avec ces régimes francophones installés depuis 1958 ?

 

Le vent de la démocratie ne souffle-t-il pas de manière irréversible sur l’Afrique ? Peut-on le penser au vu des nombreuses alternances de pouvoir en Afrique de l’Ouest.

Il y a encore sur le continent africain quinze présidents qui voudraient l’être à vie ! Les dictatures commencent en effet à tomber comme des mangues avariées. Mais le bassin du Congo demeure le cœur des ténèbres, la dernière cour de récréation des dictatures. C’est une honte totale : ses chefs d’État sont soudés comme un bloc.

En Afrique de l’Ouest, le Togo représente en effet la dernière dent qui va tomber. Quand on propose aux dictateurs des sorties honorables qui leur permettraient au moins de sauver les meubles Louis XVI qu’ils ont acquis avec l’argent du peuple, ils n’écoutent rien et persistent dans leur soif du pouvoir. C’est pitoyable !

 

Que dire de l’explosion démographique à venir en Afrique ?

C’est le signal de la fin de plusieurs régimes autocratiques au Congo, au Cameroun, au Gabon, en République démocratique du Congo (RDC) et ailleurs. Leurs dirigeants n’ont jamais su parler aux jeunes. Ils n’ont pour cela ni le vocabulaire, ni la légitimité, ni l’expérience. Ils n’ont jamais vécu la souffrance d’un jeune Africain qui espère passer son bac, mais se trouve pénalisé par des années blanches à cause de la guerre, par exemple.

 

 

Les populations civiles veulent entendre les voix de leurs aînés qui ne participent pas à ces gouvernements autocratiques. La jeunesse en masse attend et ne voit plus rien à l’horizon. Il nous faut alors faire de la pédagogie et expliquer à la jeunesse qu’elle est l’opposition véritable. Elle est la force de demain et les nations africaines lui appartiennent.

 

C’est là que réside le côté un côté un peu utopique des Ateliers de la pensée ?

Les dictatures survivent parce qu’elles ont la capacité d’extraire l’utopie de l’imaginaire des jeunes. Or rien de concret ne se créera sans une utopie qui serait la feuille de route de l’émancipation de nos nations. Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire est la plus belle utopie qui puisse exister. Nelson Mandela a aussi porté une utopie tandis que Martin Luther King faisait un rêve. Nous refusons que les dictateurs africains nous maintiennent dans leurs utopies, celles qui leur permettent depuis longtemps d’amasser des fortunes et de mourir au pouvoir en laissant les pays dans un état perpétuel d’agonie.

Les régimes autocratiques nous ferment les portes parce qu’ils savent que nous avons aperçu les contours de l’Afrique qui vient. Quand Achille Mbembe parle de cette utopie, nous sommes là pour accorder au présent les verbes « respirer » et « libérer ».

Les Ateliers de la pensée ont commencé comme une petite réunion de famille mais prennent une ampleur extraordinaire. Pour attaquer les dictatures, il faut utiliser non pas les armes, mais les mots, la force de la pensée. Les ténèbres ont toujours craint la lumière.

 

 

En RDC, une large part de l’opinion estime que les problèmes du pays sont la cause des interférences étrangères, perçues comme des grandes mains motivées par le pillage des matières premières. Qu’en pensez-vous ?

Il faut mettre de l’ordre dans la gestion politique de nos pays. Nous avons des dirigeants qui profitent de ces mains invisibles. Dominique de Villepin parade au Congo Brazzaville tandis que Dominique Strauss-Kahn ou Bernard Kouchner le font en Guinée. Tout cela montre l’image d’une colonisation qui se perpétue avec la complicité de certains dirigeants africains eux-mêmes.

La France aime faire aux pays africains ce qu’elle ne voudrait pas ce qu’on lui fasse. Si, par exemple, François Hollande avait voulu rester trente ans au pouvoir, aucun Français ne l’aurait accepté. Si un président préparait l’arrivée au pouvoir de son fils, personne ne l’accepterait non plus, pas plus que des changements de Constitution. Le mal de l’Afrique vient du fait que la plupart des politiques françaises ont été des politiques de complaisance, de complicité voire de connivence avec des autocrates responsables de la déliquescence actuelle de nos nations et du désespoir de la jeunesse africaine.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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