Dans le conflit qui déchire le Cameroun depuis 2016, l’école cristallise les antagonismes. Quelque 850 000 élèves sont aujourd’hui déscolarisés, souligne Cynthia Petrigh (Beyond Peace).

A teacher conduct her class under an improvised shelter in the Northern Province of Cameroon on September 16, 2016. (Photo by REINNIER KAZE / AFP)

Alors que la fermeture des écoles pendant deux à trois mois pour cause de pandémie Covid-19 a été vécue comme une contrainte dans de nombreux pays, au Cameroun anglophone quelque 850 000 élèves sont déscolarisés depuis quatre ans. Comment l’école a-t-elle cristallisé les antagonismes au point de devenir un des principaux enjeux du conflit qui oppose les autorités aux groupes ambazoniens ?

 

Les origines de la crise politique au Cameroun

Si les Camerounais aiment se référer à leur pays comme « l’Afrique en miniature », une de ses particularités, outre les 271 nations qui le composent, est d’avoir connu sur un même territoire des expériences coloniales différentes. D’une part, le colonialisme anglais, qui reconnaissait le pluralisme politique et la coexistence de communautés et de nations vouées à s’autonomiser, et, d’autre part, le modèle centralisateur de l’État-nation à la française. Les systèmes éducatifs différents (anglo-saxon et francophone) ont été maintenus à l’indépendance au début des années 1960 avec un bilinguisme de façade. Les deux stratégies de l’État, l’une officielle (le bilinguisme), l’autre inavouée (l’assimilation des anglophones), ont échoué toutes les deux, menant à la crise actuelle.

 

 

La violente répression, en 2016, de mouvements de revendication corporatistes d’avocats et de professeurs anglophones contre l’érosion croissante de leurs institutions et de leur mode de vie a provoqué l’escalade vers le conflit armé. Depuis, les appels à l’organisation de « villes mortes », en réaction à la politique gouvernementale, sont largement suivis par l’ensemble de la population, alors que la fermeture des écoles, elle, est imposée de force par les groupes armés. Ces derniers ont en effet décrété un boycott du système éducatif dans le cadre de leur lutte contre le gouvernement et ses institutions.

 

Une population laissée pour compte

Les Nations unies dénombrent aujourd’hui plus de 600 000 personnes déplacées et plus de 90 % des écoles des régions anglophones (ou Nord-Ouest/Sud-Ouest, NOSO) restent fermées. Plus de 200 écoles ont été attaquées, les professeurs et élèves ont été menacés, kidnappés, battus, et plusieurs écoles ont été occupées par les forces gouvernementales et les groupes armés.

Localement, des communautés, avec quelquefois l’aide de professeurs au chômage ou du clergé local, ont mis en place dans la plus grande discrétion des écoles de fortune. Ces dernières sont destinées à alphabétiser les enfants déscolarisés autant qu’à les préserver du recrutement forcé par les groupes armés et de l’errance dans la brousse. Mais elles se heurtent souvent aux représailles des groupes armés et même des autorités. La non-scolarisation de centaines de milliers d’enfants est devenue un outil de propagande pour les deux parties au conflit, dont aucun ne donne la priorité à un retour à l’école.

La majorité des enfants déscolarisés n’ont pas les moyens de fuir dans des villes plus sûres ou dans d’autres régions. Pour eux, la violence et l’absence d’école génèrent des risques supplémentaires : la recherche d’un revenu à travers des activités illégales (commerce transfrontalier) voire criminelles (enlèvements, vols, prostitution), le recrutement de force par un groupe armé, les exactions des forces armées qui les soupçonnent d’être des Ambazoniens. Le nombre élevé de décès force de nombreuses filles à prendre en charge les plus jeunes membres de la fratrie. Elles sont victimes d’agressions sexuelles tant de la part des groupes armés que des forces gouvernementales. Et d’après de nombreux témoignages, certaines d’entre elles ont rejoint les groupes armés en réaction à ces violences.

Mais l’intransigeance des Ambazoniens se heurte à celle des autorités. Les groupes armés qui avaient décrété le boycott scolaire se sont ainsi retrouvés pris à leur propre piège. Cette politique s’avère désastreuse pour les élèves anglophones et pour l’avenir de la communauté anglophone (20 % de la population du Cameroun).

 

Comment retrouver le chemin de l’école et sortir du piège de la non-scolarisation ?

La question linguistique est au cœur de la crise car elle recouvre celle de la gouvernance. En voulant mettre cette dimension en évidence, les Ambazoniens ont aggravé les souffrances de la population, que les autorités se montrent incapables de protéger. La violence et la perte de confiance sont telles de part et d’autre qu’une médiation paraît nécessaire.

Des offres de dialogue proposées par les Églises (initiative inter-religieuse du cardinal Tumi en 2018) et la société civile (associations de femmes anglophones) prenant en compte la dimension sociale de la crise se sont heurtées à la surdité du gouvernement et aux menaces des Ambazoniens. Les quelques tentatives de médiation internationale (offre de médiation suisse, Africa Forum) n’ont pas encore mis le sujet de l’accès à l’éducation à l’ordre du jour.

Afin de couper court aux pressions internationales, le gouvernement camerounais a organisé, à l’automne 2019, une parodie de dialogue dont il a verrouillé le format, la participation, le déroulement et le résultat. La principale mesure issue de cet exercice, qualifié de « monologue » par les uns et de « mesure cosmétique pour la diplomatie internationale » par les autres, a été l’adoption d’un statut spécial pour les régions anglophones. Mais elle manque de crédibilité en raison des expériences du passé. La décentralisation et le multipartisme ont été proclamés en 1996 sans que cela ne change la réalité des Camerounais, un pays centralisé, dirigé par des élites francophones autour d’un président à vie.

Par ailleurs, si la nouvelle loi prévoit la création d’organes élus pour administrer les collectivités territoriales alors que la fonction de préfet est maintenue dans ces mêmes régions, on risque de revenir à l’anomalie administrative des années 1960. À cette époque, la création de la fonction régionale d’inspecteur fédéral, responsable devant le président fédéral, dont les décisions supplantaient systématiquement celles du Premier ministre élu du Cameroun occidental, avait généré beaucoup de frustrations pour les anglophones.

De leur côté et face au silence qui recouvre ce conflit et la répression dans les régions anglophones, les groupes armés ont compris que le boycott scolaire était leur principal levier en vue de futures négociations. « Nous voulons une solution, pas la normalisation », décrète Ebenezer Akwanga, leader des Southern Cameroons Defense Force (SOCADEF), un des principaux groupes armés.

Dans l’immédiat, un cessez-le-feu est nécessaire pour soulager la population et mettre en place un véritable dialogue structuré et participatif, qui permettra de résoudre cette crise sans en oublier les causes profondes. Il est urgent de soutenir des démarches en cours dans ce sens.

 

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