L’effet domino de la crise du Covid-19 met en lumière les failles des modèles de développement actuels. Le décentrement du regard proposé par l’écoféminisme apporte-t-il des clés pour un développement vraiment durable et inclusif ?

Des travailleuses de plantations cueillent des feuilles dans un jardin de thé à Gohpur, dans le nord-est de l'État de l'Assam, en Inde. (Photo par Biju BORO / AFP)
Des travailleuses de plantations cueillent des feuilles dans un jardin de thé à Gohpur, dans le nord-est de l'État de l'Assam, en Inde. (Photo par Biju BORO / AFP)

Quel est le lien entre les inégalités de genre et l’exploitation des ressources naturelles ? Pour les écoféministes, il est évident : la nature et les femmes partagent un même statut dans nos modèles de développement, celui de « laissées pour compte ».

Né dans les années 1980, l’écoféminisme connaît actuellement une montée en puissance mondiale, notamment grâce à l’écologiste indienne Vandana Shiva, récipiendaire du prix Nobel alternatif en 1993. À l’heure où la crise du Covid-19 met violemment en lumière les fragilités de nos modèles économiques, sociaux et politiques, que peut nous apprendre un décentrement écoféministe du regard ?

 

« Quelque chose est pourri » au royaume capitaliste : mettre au jour les dominations

Au cœur de la réflexion écoféministe se trouve l’idée de domination entre les genres et les espèces. Son postulat : nos modèles de développement sont caractérisés par des inégalités structurelles, symptômes de dominations sous-jacentes et conjointes des femmes, des pauvres, des minorités ethniques et raciales, des personnes en situation de handicap, des enfants, de la faune et de la flore par un petit nombre.

Certes, ces mêmes modèles ont permis l’essor économique de certains pays anciennement pauvres. Mais ils n’en reposent pas moins sur des logiques aux conséquences désastreuses voire irréversibles sur le long terme. Au premier chef, ils impliquent une surexploitation des ressources naturelles. Le changement climatique, la chute drastique de la biodiversité animale et la disparition de l’agrobiodiversité sont fortement corrélés à la course au profit et à la croissance qui caractérise nos systèmes.

En second lieu, ces modèles de développement reposent sur des structures patriarcales héritées qui reproduisent une domination de genre. Ainsi l’explique la chercheuse Jeanne Burgart Goutal : « Pour les écoféministes […], notre système socio-économique repose non seulement sur l’exploitation du travail par le capital […], mais sur la surexploitation conjointe des […] “colonies internes” que sont les femmes et la nature : sans leur travail gratuit, non reconnu, occulté, le système capitaliste ne pourrait pas fonctionner. »

 

Des modèles de développement inégalitaires et contre-productifs

Parce qu’elle n’est associée ni à une logique de redistribution équitable ni à une reconnaissance du travail fourni par toutes et tous, et parce qu’elle ne tient pas compte de la valeur des services rendus par la nature, la croissance effrénée dictée par nos modèles contribue activement à l’augmentation des inégalités mondiales. Dans l’optique écoféministe, l’économie mondialisée creuse des fossés entre les pays et, au sein des pays, entre les dominants et les acteurs les plus vulnérables, invisibles ou sans voix de notre monde.

 

 

Ces logiques hiérarchiques du monde qui subordonnent la nature au commerce, les femmes aux hommes ou le Sud au Nord laissent partout des traces, y compris dans certaines conceptions de la réduction de la pauvreté.

Pour Vandana Shiva, le recours aux semences hybrides et aux pesticides encouragé pendant la révolution verte indienne a renforcé la dépendance des paysans aux grandes entreprises des pays développés, comme Monsanto. En déployant une agriculture intensive pour réduire la faim, ce modèle faisait fi de pratiques traditionnelles ou alternatives plus respectueuses de l’environnement et des populations. Les géants de l’agro-industrie accumulaient quant à eux profits et pouvoir, une richesse liée à l’appauvrissement de l’agrobiodiversité, sans sortie de la pauvreté pour les plus vulnérables.

En Afrique subsaharienne, où l’on retrouve des problématiques semblables, les femmes produisent jusqu’à 80 % des denrées alimentaires : elles subissent les conséquences de long terme de la promotion de modèles agricoles non inclusifs et non durables.

 

Revaloriser la diversité : vers un développement vraiment durable et inclusif

Réfléchir à nos modèles de développement par le prisme de l’écoféminisme ne doit pas se réduire à un geste de déconstruction. En pensant la question écologique à travers le prisme du genre, le mouvement écoféministe invite à décentrer nos regards pour concevoir des modèles véritablement durables et inclusifs, qui célèbrent, en leur cœur, la diversité des points de vue et des approches.

Une application concrète de cette pensée viserait, par exemple, à capitaliser sur les liens entre empowerment des femmes et protection de l’environnement, notamment à travers des projets d’autonomisation des paysannes. Comme le rappelle Margarita Astralaga du Fonds international de développement agricole, « les femmes agissent souvent en gardiennes de la diversité des cultures, préservant les systèmes alimentaires durables et les pratiques culturales ».

Les attaques frontales de Vandana Shiva contre ce qu’elle nomme le « philantrocapitalisme », une philanthropie intéressée qui renforce en réalité l’aidant sur le plan économique, sont autant d’invitations à réfléchir à des modèles de développement et d’aide au développement par et pour les aidé·e·s, qui placent les populations locales et l’environnement au cœur des projets.

Vue sous cet angle, l’alliance de l’écologie et du féminisme est une illustration théorique des synergies entre les Objectifs de développement durables que de nombreuses voix appellent de leurs vœux.

 

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda