La prise de conscience actuelle sur les inégalités femmes-hommes trouve encore peu d’écho dans le domaine de l’eau et de l’assainissement. Sara Ahmed, spécialiste des questions de l’eau et de genre, explique comment les femmes sont défavorisées.

Dans quelle mesure la crise mondiale de l’eau touche-t-elle particulièrement les femmes ?

L’égalité de genre est au cœur des Objectifs de développement durable (ODD 5). Ainsi le genre se combine-t-il aux autres relations sociales de pouvoir, en particulier dans les pays en développement, pour déterminer qui a accès à l’eau, quand, où et dans quelles quantités.

Les femmes ont de multiples besoins en eau, autant à des fins domestiques (bain, nettoyage, consommation, cuisine) qu’à des fins productives (agriculture, petites entreprises, aquaculture). La problématique de l’accès à l’eau ne peut pas être abordée indépendamment des questions d’assainissement et d’hygiène, y compris la gestion de l’hygiène menstruelle. Et bien évidemment, la qualité de l’eau et l’évacuation sécurisée des eaux usées sont tout aussi importantes que la disponibilité de cette ressource.

La concurrence et les conflits pour l’usage de l’eau, notamment dans un contexte de stress hydrique ou de multiplicité des utilisations d’une même source, peuvent affecter plus particulièrement les femmes : elles devront, par exemple, marcher davantage pour la collecte de l’eau domestique ou utiliser de l’eau de qualité médiocre. Les longues files d’attente aux points d’approvisionnement communautaires et les disputes autour de l’eau acheminée par des camions-citernes ne sont pas rares dans les régions semi-arides où les pénuries d’eau sont fréquentes.

Dans de nombreuses régions du monde, le genre et le milieu social déterminent qui a accès à l’eau et dans quelles conditions. En Inde, les femmes Dalits (de la caste des intouchables) ne sont généralement pas autorisées à tirer l’eau au puits du village ; si elles le sont, l’endroit doit être purifié après leur passage.

L’urbanisation et la croissance concomitante des zones périurbaines ont eu tendance à accroître la pression sur les ressources hydriques communes. Des réservoirs et des étangs ont par exemple été comblés avec du béton en vue de la construction de logements, de centres commerciaux, etc. affectant également les canaux de drainage et entraînant la stagnation de l’eau lors des crues subites. Dans des environnements fragiles ou enclavés et exposés aux aléas climatiques, les femmes marginalisées sont plus vulnérables, comme elles le sont dans les zones de conflits ou dans les camps de réfugiés.

 

Quelles sont les répercussions de la rareté de l’eau et du manque d’assainissement sur la vie des femmes et des filles ?

En Asie du Sud et dans de nombreuses régions d’Afrique, par exemple, les filles consacrent traditionnellement plus de temps que leurs frères à aller chercher de l’eau ou à effectuer les corvées ménagères.

Quand elles atteignent la puberté et qu’elles ont leurs règles, les filles sont souvent retirées de l’école, surtout s’il n’y a pas d’installations sanitaires. Il ne fait aucun doute que ces normes sont actuellement remises en question. De nombreuses organisations comme WaterAid et ses partenaires ont largement œuvré à sensibiliser la population à la question de l’hygiène menstruelle en Inde. Des tabous sont levés et désormais les jeunes femmes peuvent se procurer des serviettes hygiéniques à des prix abordables.

 

Comment remédier aux problèmes de qualité et de rareté de l’eau tout en relevant les défis d’équité sociale et de justice entre les genres ?

Il est crucial de faire de l’équité sociale et de la justice entre les genres des principes directeurs pour élaborer des politiques publiques et des programmes au niveau local, national et mondial. Une bonne planification requiert des études solides basées sur des données socio-économiques ventilées par genre, l’utilisation d’outils participatifs pratiques, le développement d’indicateurs de suivi et d’évaluation prenant en compte le genre, et surtout l’égale participation des femmes. Malheureusement, le genre est rarement une composante à part entière des projets dans les secteurs de l’eau et du climat, bien que les préoccupations des femmes et les questions d’égalité de genre soient reconnues pour la forme.

Des politiques ont été instaurées pour faire participer les femmes à la gestion de l’eau, mais il faut aussi développer des projets de renforcement de capacités et des approches bottom-up. Beaucoup peut être fait au niveau local. Les actions de petite envergure qui créent du capital social ou encouragent les efforts autonomes d’adaptation sont efficaces et plus susceptibles d’être durables.

Je ne crois pas vraiment que la situation se soit fondamentalement améliorée au cours des dernières décennies. « Genre », « équité » ou « inclusion » sont des termes qui restent largement marginaux dans le secteur de l’eau.

 

Qu’est-ce qui pourrait faire évoluer la répartition des rôles en fonction du genre dans le secteur de l’eau ?

Le genre est une dynamique. Nous constatons d’ores et déjà que les rôles changent à mesure que les hommes assument davantage de tâches ménagères et que les femmes s’impliquent dans l’action collective et le processus décisionnel, au niveau communautaire et au sein du ménage. L’émancipation des femmes exige avant tout qu’elles puissent accéder librement à l’éducation (ou du moins achever leur scolarité et, si possible, obtenir un diplôme, une qualification professionnelle ou une reconnaissance de leurs compétences). Ensuite, les femmes doivent avoir des biens à leur nom, qu’il s’agisse de terres, d’une maison ou d’un puits. Les réformes foncières en Inde ont facilité la copropriété et encouragé les femmes à devenir propriétaires de leur champ ou à louer des terres à titre collectif. Or, l’accès à la terre détermine généralement l’accès à l’eau pour l’agriculture. Enfin, le renforcement des capacités techniques et financières de gestion des infrastructures hydrauliques locales est important. Des femmes ont suivi des formations d’opérateur de pompes à eau ou de mécanicien pour entretenir des pompes manuelles. D’autres ont pris des cours de maçonnerie pour construire des toilettes. Mais elles sont trop peu nombreuses.

 

Pourquoi les droits fonciers des femmes sont-ils importants pour la sécurité hydrique ?

Dans le domaine de l’eau, hommes et femmes ont des rôles, des droits et des responsabilités différenciés. L’accès à l’eau d’irrigation est souvent déterminé par la propriété foncière, ce qui limite la participation des femmes aux associations communautaires d’usagers de l’eau où sont prises les décisions sur l’eau et la rotation des cultures. La migration des hommes, qu’elle soit saisonnière ou non, impose un lourd fardeau aux femmes, contraintes de gérer à la fois le ménage et les champs sans que leur rôle en tant qu’exploitantes agricoles soit reconnu par l’État – elles sont ignorées par les conseillers agricoles étant donné qu’elles ne sont pas enregistrées comme chefs de famille. Mais la migration peut être également perçue comme une stratégie d’adaptation, puisque les envois de fonds des travailleurs émigrés peuvent servir à accroître la sécurité hydrique – par la construction d’un récupérateur d’eau de pluie dans les régions exposées aux sécheresses, de toilettes ou encore d’un toit en terrasse pour stocker les aliments dans les régions sujettes aux inondations.

En Inde, les politiques publiques ont changé pour accorder davantage de droits fonciers aux femmes, en tant que propriétaires uniques ou copropriétaires, et plusieurs organisations agricoles ont négocié avec l’État pour garantir la mise en œuvre de ces réformes. Mais faute d’eau, les terres ne peuvent pas être cultivées au-delà d’une ou deux récoltes obtenues grâce à l’eau de pluie. Et il est regrettable que le travail réalisé en matière de droits fonciers n’ait pas toujours été jusqu’à inclure les droits d’accès à l’eau.

 

Comment l’amélioration de l’accès à l’eau peut-elle contribuer à l’émancipation des femmes ?

Si le point d’approvisionnement en eau est moins éloigné de leur domicile, les femmes économisent du temps et de l’énergie, même si cela ne remet pas automatiquement en question la répartition des rôles : les femmes continuent d’aller chercher l’eau et la fréquence de ces trajets peut même augmenter avec la demande en eau des ménages. Toutefois, le temps gagné peut être mis à profit pour mener des activités génératrices de revenus. Par exemple, la campagne Water and Work de l’ONG indienne SEWA (Self-Employed Women’s Association) a été articulée autour de cet enjeu, des membres de l’ONG s’organisant pour développer les ressources hydriques locales qu’elles pourraient gérer.

 

L’an dernier, vous avez lancé l’initiative Living Waters Museum. Pourquoi est-il important de promouvoir le patrimoine lié à l’eau ?

Cette initiative s’inscrit dans le cadre du Réseau mondial de musées de l’eau soutenu par l’Unesco et lancé à Venise en mai 2017. Je travaille sur la problématique de l’eau depuis trente ans et je m’intéresse beaucoup à la relation entre l’art, la culture et l’eau. Je rêvais d’un musée de l’eau en Inde.

Nous avons commencé par ce musée virtuel avec l’objectif d’inciter les jeunes à s’instruire sur leur propre histoire et leur patrimoine liés à l’eau. L’eau fait tellement partie de notre vie que nous la tenons souvent pour acquise. Les jeunes doivent comprendre que l’eau ne coule pas simplement au robinet. Jadis, l’eau était vénérée et nombre de poèmes, d’histoires, de valeurs, y compris éthiques, lui ont été consacrés : l’eau est une composante majeure dans toutes les cultures.

Le but n’est pas de fossiliser l’histoire : l’eau crée des passerelles au-delà des croyances et des communautés. Une grande partie de nos « vieilles » infrastructures hydriques ont résisté au temps et sont toujours utilisées (puits, citernes, karez, etc.). À travers des récits imagés, numériques, nous souhaitons montrer comment les peuples ont utilisé et géré l’eau par le passé et comment ces systèmes ont été adaptés dans le temps.

Grâce à ce musée virtuel, nous entendons démontrer l’importance de l’interdisciplinarité et de la collaboration entre artistes, scientifiques, ingénieurs, professionnels de l’eau… L’eau est une ressource singulière, fluide, mais surtout partagée, que nous devons appréhender d’une manière systémique et intégrée.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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