Le droit à l’eau et à l’assainissement est un droit humain fondamental depuis 2010. Catarina de Albuquerque, première rapporteuse spéciale de l’ONU sur ce sujet, revient pour iD4D sur les conditions indispensables à sa mise en application effective.

Catarina de Albuquerque a été la première rapporteuse spéciale de l’ONU sur le droit à l’eau et à l’assainissement de 2008 à 2014. Elle est désormais présidente exécutive du partenariat global Eau et assainissement pour tous. Aujourd’hui, après avoir contribué à faire reconnaître l’accès à l’eau et à l’assainissement comme un droit humain fondamental, elle s’inquiète de voir les populations les plus défavorisées toujours oubliées et les politiques publiques s’emparer trop peu de cette question. Pour Catarina de Albuquerque, pas de doute : sans politiques publiques contraignantes, réguler l’accès à l’eau est impossible.

 

Pourquoi l’accès à l’eau potable n’est-il devenu un droit humain qu’en 2010 ?

Si la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) du 10 décembre 1948 mentionne tous les droits sauf le droit à l’eau, c’est parce que l’accès à l’eau était une évidence pour les négociateurs du texte : des diplomates issus de familles aisées et de pays développés où le manque d’eau n’était pas frappant. À l’époque, la crise de l’eau était surtout criante dans les pays les plus pauvres qui étaient des colonies et ne siégeaient donc pas autour de la table. De plus, les organisations de la société civile, qui aujourd’hui influencent les débats aux Nations unies, étaient quasiment absentes des négociations de la DUDH.

Ce n’est qu’en 2005 que l’Allemagne et l’Espagne ont provoqué l’ouverture de discussions sur un droit à l’eau, avant même la création du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Les deux pays ont par la suite proposé que soit créé un mandat de rapporteur spécial pour analyser la possibilité de reconnaissance de ce droit. J’ai été alors nommée et j’ai œuvré pour que ce droit soit reconnu. La Bolivie, alors très intéressée par la reconnaissance d’un droit à l’eau, a porté la question. J’ai persuadé l’ambassadeur de la Bolivie auprès des Nations unies à New York d’y inclure non seulement le droit à l’eau mais aussi le droit à l’assainissement. Le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution faisant de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement des droits humains fondamentaux. C’était un pas indispensable et un des jours les plus heureux de mon parcours comme rapporteuse !

 

Cette reconnaissance est-elle surtout symbolique ou porteuse d’un véritable changement ?

Elle est avant tout symbolique mais j’espère bien sûr que ses effets iront plus loin. Elle a déjà influencé les Objectifs de développement durable (ODD) et a même abouti à l’adoption d’un objectif indépendant sur l’eau et l’assainissement inscrit à l’Agenda 2030. Je me suis battue pour que l’on ne s’en tienne pas à une simple déclaration de bonnes intentions. Il fallait absolument que le contenu normatif du droit soit inclus dans les ODD. Faire de l’accès à l’eau un droit signifie qu’elle doit être abordable, accessible, de qualité, etc. D’ailleurs, saviez-vous que le seul droit humain explicitement reconnu et mentionné dans l’Agenda 2030 est précisément le droit à l’eau et à l’assainissement ? C’est le fruit du combat que j’ai mené avec des centaines d’acteurs de la société civile. Ces droits ont maintenant été pris en compte dans des constitutions et des plans nationaux. Des gens les revendiquent devant des tribunaux nationaux. Le monde est en train de changer. Il y a des avancées. Toutefois, la situation est loin d’être parfaite.

 

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Qu’est-ce qui explique la crise de l’eau actuelle ?

La quantité d’eau disponible aujourd’hui est la même que celle qui était disponible au temps des dinosaures. La première différence est qu’il y avait moins de dinosaures qu’il n’y a d’humains. La seconde est qu’il n’y avait pas de tourisme, d’agriculture et d’industrie. Or l’agriculture consomme 70 % de l’eau douce disponible et l’industrie 19 %.

Il est fondamental d’éduquer la population en expliquant que l’eau est un bien rare et précieux mais je suis irritée lorsqu’on tend à faire porter toute la responsabilité de la crise de l’eau aux particuliers ! Les foyers ont plus de piscines, de douches, de lave-linge, de lave-vaisselle, etc., mais le problème majeur n’est pas lié à l’usage domestique. Certes, la quantité d’eau disponible per capita diminue ; je ne nie pas non plus l’impact du changement climatique. Mais nous savons qu’il y a assez d’eau sur la planète pour en garantir l’accès à tous. Le problème, ce sont les mauvaises politiques publiques et le manque important de régulations qui sont pourtant indispensables pour prioriser les différents usages de l’eau. Par exemple, en cas de crise, la priorité va-t-elle à la consommation humaine ou à l’arrosage des terrains de golf ? Ou encore à l’irrigation des immenses cultures agricoles dédiées à l’exportation ?

 

 

Pourquoi parlez-vous d’une mauvaise gestion de l’eau ?

Premièrement, il y a un manque colossal d’investissements dans la maintenance des systèmes hydriques. Aux États-Unis par exemple, la situation est tragique. Les équipements sont vétustes, jamais réparés et les pertes enregistrées sont immenses.

Ensuite, certains systèmes tarifaires ou de subvention ont des effets pervers. L’exemple de la Jordanie l’illustre bien : le gouvernement maintient des subventions importantes pour l’eau destinée à l’agriculture, car cela représente une source de devises importante pour le pays. Mais l’effet pervers de ces subventions est qu’elles ont incité les agriculteurs à consommer beaucoup d’eau dans un des pays du monde où il y en a le moins. Le gouvernement fait désormais des efforts pour encourager les cultures économes en eau, mais les priorités ne changent que très, voire trop lentement.

Dans le secteur touristique, on remarque que ce n’est que lorsque le prix de l’eau augmente que les hôtels investissent dans de la robinetterie hydro-économe ou dans des systèmes de recyclage des eaux usées. Ainsi à Las Vegas, dans une des zones les plus arides des États-Unis, des politiques publiques fiscales très contraignantes ont forcé les hôtels à réduire drastiquement leur consommation tout en veillant à préserver les revenus touristiques de la ville.

Au Japon, certains bâtiments ont été équipés de systèmes de doubles tuyaux : l’eau utilisée pour la douche ne part pas dans les égouts mais est réutilisée pour les chasses d’eau. À Singapour et en Australie, le recyclage de l’eau se développe aussi : l’eau recyclée rejoint le circuit d’eau potable et est bue par les populations en toute sécurité.

Il faut des lois, des politiques publiques et des réglementations pour inciter l’agriculture, le tourisme et l’industrie à faire des efforts en matière d’économie, de recyclage et de réutilisation de l’eau. Les populations ont une responsabilité mais ce sont surtout les gouvernements qui ont le devoir d’adopter des législations appropriées.

 

Comment expliquez-vous les carences des politiques publiques ?

Le déficit de bonnes politiques publiques est parfois dû à un manque de connaissance ou de compétence des gouvernements. Toutefois, la raison principale est qu’il est difficile de gagner des élections en promettant d’adopter de telles mesures en matière de gestion de l’eau. C’est un sujet qui peut être difficile à vendre électoralement. D’autant que, dans le domaine de l’eau, la plupart des infrastructures sont souterraines. Or ce qui ne se voit pas ne fait pas gagner de voix.

Dans de nombreux pays, l’eau est trop bon marché. Il faudrait augmenter le prix de l’eau pour ceux qui peuvent payer, raccorder les bidonvilles aux réseaux officiels et mettre en place des tarifs sociaux pour les plus vulnérables. Cela permettrait d’établir un système juste et accessible à tous et d’éviter le gaspillage. Mais l’augmentation des tarifs de l’eau peut créer des révolutions et peu de politiciens sont prêts à prendre ce risque. Pourtant, si le ministre de l’Eau est malin, il peut avoir beaucoup de succès et peut-être même devenir Premier ministre !

 

Quels sont les challenges à venir ?

Aujourd’hui, plus de deux milliards de personnes manquent d’eau potable. Chaque année, des millions de personnes meurent de maladies liées à l’eau insalubre. Avec le changement climatique en marche, il y aura de moins en moins d’eau douce disponible. Le plus dramatique, c’est que l’aggravation de la crise hydrique va avant tout affecter ceux qui sont déjà les plus défavorisés. Ceux qui souffrent en temps d’abondance souffriront encore plus en période de rareté. Les inégalités vont profondément s’accroître.

 

Êtes-vous pessimiste ?

Je suis très préoccupée par les inégalités. Je me suis battue sans relâche dans ce domaine. Lorsque j’étais rapporteuse des Nations unies, mon objectif était d’inclure ce thème dans les ODD. On y est arrivés. Pour que cette reconnaissance soit utile, encore faut-il en tenir compte et changer la façon dont nous travaillons. Malheureusement, je ne vois aucune évolution. On ne doit pas se contenter de dire : « Presque tout le monde a accès à l’eau. » Ce « presque » ne me suffit pas. Ce « presque » signifie qu’on continue d’ignorer les plus pauvres, les gens qui appartiennent à une minorité ethnique, linguistique, etc. Si nous n’identifions pas les plus marginalisés (les sans-abris, les migrants, les réfugiés…) et que nous ne mettons pas en place des politiques publiques spéciales pour les atteindre, nous ne parviendrons jamais à un taux d’accès à l’eau de 100 %. Or, 100 % des êtres humains ayant accès à l’eau et à l’assainissement, c’est ce que tous les chefs d’État et de gouvernement ont promis au monde en septembre 2015.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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