225 millions de femmes qui souhaiteraient éviter ou différer une grossesse n’ont toujours pas accès à la contraception. On estime que chaque année, 80 millions de femmes font face une grossesse non désirée. 22 millions d’entre elles prennent le risque d’un avortement non médicalisé : 470000 y laissent la vie. Pourtant tous les moyens qui permettraient d’éviter ces décès sont disponibles et abordables.

Photo © Luc Valigny
Photo © Luc Valigny

Un difficile accès à la contraception

En 2015, Médecins du Monde a mené avec le Lasdel 4 enquêtes socio-anthropologiques au Pérou, en RDC, au Burkina-Faso et en Palestine dans le but de documenter et d’analyser les déterminants des grossesses non désirées et des avortements.

De manière générale, les adolescentes ou les femmes non mariées rencontrent plus de difficultés pour accéder à la contraception soit du fait de l’inadaptation des services à leurs besoins ou de cadres législatifs restrictifs. En RDC ou au Pérou par exemple, les mineures font face à des barrières législatives et réglementaires entravant leur accès aux services de contraception. Au-delà des aspects réglementaires, les représentations du personnel soignant, influencées par les normes sociales, conditionnent négativement leur attitude vis-à-vis des adolescentes et des femmes non mariées en demande de contraception. Dans la bande de Gaza, « la sensibilisation des jeunes, c’est socialement non accepté. »

Les méthodes contraceptives sont massivement perçues comme « l’affaire des femmes en couple ». La promotion de la contraception auprès des jeunes serait une incitation à avoir des relations sexuelles, ce qui est socialement réprimé en-dehors du mariage. De même, dans plusieurs contextes, les soignants considèrent que certaines méthodes (ex. stérilet) ne peuvent être utilisées qu’après une première grossesse.

Aussi, si de plus en plus d’Etats intègrent l’accès à la contraception comme une priorité des politiques de santé nationales, ces efforts ne se traduisent pas toujours par la disponibilité des services et continuent d’exclure certaines catégories de femmes. Au Pérou, en Palestine ou au Burkina, les ruptures de stock de certaines méthodes contraceptives sont fréquentes et contraignent les femmes à arrêter ou changer de méthode sans anticipation, alternative ou à un prix dissuasif ; ce qui impacte la capacité des femmes à prévenir efficacement les grossesses.

 

L’avortement grand oublié de la planification familiale

Potions, médicaments contrefaits, produits chimiques, aiguilles, objets abrasifs… Pour mettre un terme à une grossesse non désirée quand le système de santé ou le poids des normes sociales ne leur permet pas, les femmes sont prêtes aux pratiques les plus extrêmes au péril de leur santé et de leur vie. A Djibo (Burkina), les femmes ont « recours de façon clandestine à des méthodes abortives puisées dans la pharmacopée traditionnelle et dans les produits pharmaceutiques achetés dans la rue et utilisés à mauvais escient » avec des conséquences souvent dramatiques. Et pourtant l’avortement procède d’un geste médical simple et sûr s’il est réalisé par du personnel qualifié et doté de l’équipement adapté. Cela rend ce problème de santé publique mondiale d’autant plus injustifiable.

Si la tendance de l’accès à la contraception est globalement ascendante dans les pays en développement, malgré des inégalités réelles, l’accès à l’avortement médicalisé continue de se heurter aux fortes oppositions des groupes conservateurs rendant les progrès très limités et régulièrement remis en question. L’interruption volontaire de grossesse reste une des composantes les plus négligées de la planification familiale et par là-même une entrave au droit des femmes (et des couples) à décider librement et de façon responsable de ne pas mener une grossesse à terme. Et pourtant une grossesse sur 3 se termine par un avortement.

L’impossibilité pour les femmes d’avoir recours à un avortement sûr et légal est d’autant plus alarmante dans certains environnements où les femmes sont particulièrement exposées aux risques d’agressions sexuelles et de viol. Au Pérou, « les soignants et les membres de la société civile ont identifié […] comme étant les plus vulnérables aux grossesses non désirées […] les femmes adultes en couple ayant un pouvoir économique et de décision limitées par le machisme et la violence domestique. »

 

Le poids des représentations, des normes sociales et des traditions

La prévention des grossesses non désirées, l’accès à l’IVG médicalisée et aux soins post-avortement requiert un environnement favorable à la promotion, au respect et à l’exercice des droits sexuels et reproductifs. Mais la sexualité, le corps des femmes focalisent de profonds tabous dans nombre de sociétés et font l’objet de représentations solidement ancrées.

Les enquêtes menées pointent le rôle des représentants religieux qui, hormis de rares exceptions, rejettent farouchement toute idée de dépénalisation de l’avortement. Le vocabulaire fréquemment utilisé de l’interdiction, du péché et de la punition divine stigmatise lourdement celles et ceux qui favorisent la pratique de l’avortement. L’avortement reste condamné par l’ensemble de la société et ceux qui le pratiquent sont perçus de façon négative, porteurs d’une disgrâce morale et de fait stigmatisés. Les jeunes filles et femmes qui refusent de mener à terme une grossesse sont perçues comme déviantes par rapport aux normes sociales où la maternité est étroitement associée au statut de genre de femme. Le discours moral, associé à la religion, est également largement invoqué par les soignants qui refusent de prendre en charge les femmes sur le plan médical.

Si les femmes sont plus ou moins conscientes des risques associés aux avortements non médicalisés, le manque d’éducation, de revenus, d’accompagnement familial ou par les structures de santé, les contraignent à recourir seules à des méthodes dangereuses ou auprès de personnes peu ou pas formées. Donner aux jeunes filles et aux femmes l’opportunité d’être informées et conseillées sur leur sexualité, les méthodes de contraception et leurs droits constituent une approche à systématiser dans une démarche de réduction des risques et de renforcement de leur pouvoir d’agir. 

 

Les lois restrictives qui mettent en danger la vie des femmes 

Au poids des normes sociales et des représentations s’ajoutent des lois restrictives qui mettent en danger la vie des femmes en restreignant l’accès à l’avortement à de rares exceptions et pénalisent plus ou moins lourdement celles qui décident d’avorter par leurs propres moyens.

Dans les 4 pays d’étude, l’avortement est interdit et érigé en infraction. Si l’avortement thérapeutique (Lorsque la grossesse met en péril la santé physique et/ou mentale de la femme ou en cas de malformations fœtales graves ) bénéficie d’un traitement différent, il est soit encadré par des critères stricts, soit par des mentions floues soumises à l’interprétation de plusieurs médecins et dignitaires religieux, rendant plus difficile son application.

Au-delà de l’amélioration de l’offre de soins en santé sexuelle et reproductive, il est urgent de faire  évoluer les lois encadrant l’accès à la contraception et à l’IVG et de promouvoir le droit des femmes à décider. MdM travaille dans ce sens en appui aux organisations de la société civile. Mais la révision des législations pénalisant l’avortement est essentielle, les droits des femmes à décider de leur sexualité, de leur santé et de leur vie ne seront réalités si le changement politique s’accompagne de moyens pour faire évoluer les représentations et les pratiques.

 

Le droit à décider de sa vie et de sa santé sexuelle et reproductive

Les droits et la santé sexuels et reproductifs portent sur des aspects fondamentaux de la vie de la personne : son corps, sa sexualité, sa santé, ses relations, le fait de se marier ou non, et le fait d’avoir ou non des enfants. Droits humains essentiels, les Droits et la Santé Sexuelle et Reproductive (DSSR) constituent également une composante majeure du progrès vers l’égalité de genre. Protéger et garantir l’exercice des DSSR pour toutes et tous permet d’enclencher un cercle vertueux dans l’ensemble de la société, et de franchir une étape importante vers un développement juste et durable.

En 1994, la Conférence internationale du Caire sur la population et le développement consacrait pour la première fois les droits sexuels et reproductifs, leviers incontournables de l’émancipation féminine et de l’amélioration de la santé des femmes. De multiples textes, déclarations, initiatives qui engagent les Etats pour la promotion et le respect des droits des femmes en général et des droits sexuels et reproductifs en particulier existent au niveau tant international que régional. Mais la traduction de ces engagements par des actions concrètes reste très timide dans beaucoup d’Etats au sud comme au nord. Pourtant, il est avéré que les femmes et les adolescentes qui ont le contrôle de leur sexualité et de leur fécondité sont en meilleure santé.

La reconnaissance des droits sexuels et reproductifs pour toutes et tous implique l’engagement de tous les acteurs, à commencer par les Etats qui doivent soutenir des politiques favorables aux droits des femmes. Les efforts doivent se porter en priorité sur l’éducation à la sexualité notamment en direction des jeunes, l’accès à une offre de services complète pour la prévention et la prise en charge des grossesses non désirées, ainsi que la réduction du stigma et la prise en compte des déterminants socio-culturels, économiques et géographiques en vue de permettre à chacun et chacune de faire ses propres choix en matière de SSR.

 

Le sujet vous intéresse ? RDV jeudi 3 mars au colloque « Droit à l’avortement : l’urgence d’un combat » organisé par Medecins du Monde

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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