L’identité actuelle du secteur de l’aide internationale est toujours structurée du Nord vers le Sud via une approche occidentale des modalités d’attribution et de contrôle des fonds.

Distribution de nourriture à Petion-Ville, dans les faubourgs de Port-au-Prince, à Haïti, en février 2010. Photo by THONY BELIZAIRE / AFP
Distribution de nourriture à Petion-Ville, dans les faubourgs de Port-au-Prince, à Haïti, en février 2010. Photo by THONY BELIZAIRE / AFP

À l’occasion du développement du mouvement Black Lives Matter  aux États-Unis, la question de la diversité, de la non-discrimination et du racisme s’est à nouveau posée aux acteurs humanitaires.

Une fois de plus, le secteur humanitaire est ausculté par les médias, tel un organe prioritaire, pour vérifier si son fonctionnement est bien conforme aux standards les plus exigeants attendus par la société. C’est notamment le cas lorsqu’il s’agit de questions de droits, de respect de la dignité des personnes, de protection et de libertés individuelles en général. Les principes qui fondent et encadrent les actions des ONG humanitaires et de développement – tout comme leurs traductions en codes de conduite, politiques ou règlements intérieurs – existent-ils bel et bien dans les faits et sont-ils réellement appliqués ?

Cet exercice est nécessaire et particulièrement important du fait de l’autorité des principes auxquels nous nous référons, qui nous obligent au meilleur niveau d’exigence. Il s’agit d’aller au-delà des simples déclarations de principes et des positions de « zéro tolérance », et de vérifier l’existence de la diversité et de la non-discrimination au sein de nos organisations.

 

Diversité, non-discrimination : de fortes ambitions affichées

Pour commencer, il nous semble utile de comprendre comment la question de la diversité se pose aux ONG, et dans le secteur humanitaire en général.

Dans une ONG internationale, il convient d’aborder cette question avec nuance. Sans vouloir attiser le débat entre communautaristes et universalistes, interroger la place des minorités dans une ONG présente au Bangladesh, au Yémen, au Burkina Faso, au Pérou, en France, en Espagne ou aux États-Unis revient à questionner la notion de diversité elle-même. Cette notion ne se traduit pas de la même manière dans tous les contextes : une pratique ou un statut majoritaire ici devient minoritaire là-bas. Et inversement. Il ne s’agit pas d’un tout homogène.

Loin de chercher à emprunter le chemin du relativisme, il nous faut appréhender la notion de diversité non seulement à travers le prisme strict de la protection des minorités et de l’égal accès aux droits pour chaque personne, mais aussi à travers les mécanismes plus globaux de la domination d’un modèle sur d’autres. Il est donc intéressant de voir de quel phénomène plus large elle est l’expression.

Dans le monde de l’aide internationale, les questions de diversité et de non-discrimination se rattachent à des ambitions, pour ne pas dire des promesses, portées par le secteur de l’aide tout entier – dans les États du Nord comme au Sud, et dans les ONG – et qui encore aujourd’hui peuvent laisser de nombreux observateurs frustrés.

 

La localisation porte la diversité

Ces ambitions se retrouvent souvent derrière l’enjeu de la localisation : il s’agit de faire en sorte que les personnes qui pilotent les activités le fassent au plus près des populations, voire même qu’elles soient issues de ces communautés. C’est, par extension, la volonté d’œuvrer le plus possible sur le terrain en écoutant et en élaborant les réponses avec les populations elles-mêmes.

Cette ambition se traduit et s’observe à travers la constitution même des équipes sur le terrain et le lieu où se situe la prise de décision. Elle se perçoit également à travers la capacité qu’ont les grandes ONG internationales à travailler avec les ONG locales et à soutenir leur développement. La localisation porte en elle la diversité. Elle ne peut advenir en dehors d’une culture naturellement inclusive, non discriminante et volontariste.

 

 

Il y a certainement des progrès à accomplir encore pour que les équipes sur le terrain, et notamment à l’échelon des dirigeants, soient à l’image des sociétés des pays où se déploie l’action. Il reste encore beaucoup à faire pour que les activités soient conduites et partagées avec des partenaires locaux. Cette exigence concerne tout autant les acteurs de l’aide que les États dans lesquels elle se développe.

Mais la localisation ne dépend pas uniquement de l’origine ou de l’identité des femmes et des hommes qui dirigent et mettent en œuvre les actions humanitaires. Pour qu’elle advienne réellement, il faut que des éléments clés du modèle changent.

 

Des conditions d’attribution des fonds difficiles d’accès pour les ONG du Sud

Comment prétendre à une diversité réelle sans remplir les objectifs fixés lors du sommet d’Istanbul de 2016 et du Grand Bargain ? Comment assumer qu’en 2020 la part des fonds destinés directement aux acteurs locaux soit dix fois plus faible que l’objectif fixé lors de cette réunion ? Si dans certaines ONG 20 % des ressources sont d’ores et déjà redirigées vers des partenaires locaux, les bailleurs de fonds peinent encore grandement à se situer à une telle échelle.

Par ailleurs, les conditions d’attribution des fonds, à l’instar des règles de conformité et de redevabilité, sont innombrables. Pour être respectées – et ainsi pour que les ONG soient éligibles à ces fonds indispensables –, elles exigent des investissements importants pour les ONG : en argent, en personnel, en outils de pilotage, en processus.

Ces conditions sont souvent extrêmement complexes pour des acteurs de la société civile jeunes et aux ressources encore fragiles, dont la priorité est d’abord donnée à l’action plutôt qu’à un contrôle zélé. Et elles ne sont pas associées à des financements spécifiques permettant aux organisations de se structurer pour y répondre.

Cet état de fait favorise ainsi le maintien des grandes ONG dans une position quasi inexpugnable – une forme d’abus de position dominante par défaut – car elles sont bien souvent les seules capables de répondre aux exigences de contrôle et de les financer sur leurs fonds propres. Et même si beaucoup font l’effort d’être des partenaires pour le développement auprès d’acteurs locaux, transférant savoirs et compétences plutôt que risques et responsabilités, le compte n’y est pas.

Car ces règles, et au-delà le modèle de financement dont elles sont l’expression, entravent à coup sûr le chemin vers la montée en puissance d’acteurs locaux indépendants et performants, plutôt que de l’éclairer. Elles traduisent plus un souci de maintien d’une certaine conformité plutôt que celui de l’émergence d’acteurs de la société civile les plus proches des populations.

 

Aide internationale : un même niveau d’exigence pour les bailleurs

Il est dès lors nécessaire de questionner les modalités et les règles de financement portées par les États et leurs bailleurs. Il convient de se demander, comme c’est attendu de la part des ONG dans la définition de leurs activités, si elles sont construites et élaborées en relation avec ceux à qui elles s’appliquent, ONG du Nord comme du Sud.

Il est temps de partager cette exigence de diversité et de localisation avec les acteurs qui conditionnent et financent l’aide internationale autant qu’avec ceux qui la mettent en œuvre. Il est temps que l’exigence de diversité s’ajoute à celles de transparence, de prévention de la fraude, de contrôle des risques, de rigueur des procédures comme critère de conformité, autant pour les financeurs que – comme c’est déjà le cas – pour les ONG.

C’est un sujet d’une importance cardinale. Car il est au cœur de l’identité actuelle du secteur de l’aide internationale. Toujours structuré du Nord vers le Sud. Toujours construit sur une approche occidentale des modalités d’attribution et de contrôle des fonds. Et surtout, toujours en difficulté pour ouvrir ses mécaniques de définition des règles et principes d’action à ceux qui conduisent l’action et ceux qui en sont les destinataires. Bref, toujours dans une si forte posture de domination.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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