En produisant des contenus de qualité et en luttant contre la désinformation, la couverture médiatique de la migration peut permettre d’éclairer le débat public et renforcer la cohésion sociale.

A Sulaimaniyah, dans la région du Kurdistan irakien, une fillette yézidie dont le père a été tué par l'Etat islamique pose devant l'objectif de Barfi Bishar, une photojournaliste yézidie formée par l'organisation Aide humanitaire et journalisme (Photo Shayda Hessami/ DR)
A Sulaimaniyah, dans la région du Kurdistan irakien, une fillette yézidie dont le père a été tué par l'Etat islamique pose devant l'objectif de Barfi Bishar, une photojournaliste yézidie formée par l'organisation Aide humanitaire et journalisme (Photo Shayda Hessami/ DR)

Partout dans le monde, la question des migrations fait l’objet d’amalgames et de représentations négatives qui affectent la cohésion sociale. En Espagne, depuis plusieurs années, des acteurs associatifs dénoncent ainsi, sous le nom inmigracionalismo, les méfaits du traitement sensationnel de l’immigration dans les médias espagnols.

Ce phénomène s’est accru avec la crise sanitaire marquée par l’adoption de mesures restreignant les mobilités internationales, mais aussi par des discours présentant les migrants comme vecteurs de la pandémie du Covid-19, favorisant du même coup des actes de discrimination. Cette situation est d’autant plus paradoxale que cette même pandémie a précisément mis en exergue la contribution prépondérante des travailleurs migrants parmi les « travailleurs essentiels ».

 

Le traitement médiatique des migrations : un enjeu important pour nos sociétés

Dans ce contexte délicat, les médias ont un rôle essentiel à jouer pour assurer la diffusion d’informations vérifiées, qui reflètent la complexité et la diversité des expériences migratoires. Dès 1995, le Conseil de l’Europe, dans son rapport sur les migrants, les minorités ethniques et les médias, soulignait que « si, d’une part, les médias représentent un moyen important pour la lutte contre les sentiments racistes et xénophobes, les préjugés et les idées reçues, ils sont également susceptibles, d’autre part, de contribuer à la création ou au renforcement de ces sentiments ». Un quart de siècle plus tard, ce constat est non seulement toujours valable, mais il est même aggravé par l’accélération du cycle de l’information ainsi que par les excès rencontrés sur les nouveaux espaces d’information et de communication que constituent les réseaux sociaux.

Dans ce contexte, la couverture médiatique de la migration peut permettre d’éclairer le débat public en produisant des contenus de qualité et en luttant contre la désinformation. Elle peut également accompagner la mise en place de politiques qui prennent en compte l’ensemble des parties prenantes de la société, y compris les personnes migrantes, et ainsi renforcer la cohésion sociale.

 

 

Faire évoluer les discours sur les migrations : un foisonnement d’initiatives

Dans le rapport du Conseil de l’Europe précédemment cité, il était déjà question de « l’importance de[s] efforts de formation, d’information et de sensibilisation des professionnels des médias ». À l’initiative d’acteurs de l’aide au développement, d’universités ou d’organisations professionnelles des médias, les projets pullulent ces dernières années, s’adressant prioritairement aux journalistes professionnels. Pour faire évoluer les discours – les fameux narratives – et outiller ces professionnels, les formations s’enchaînent sous toutes les latitudes : en Afrique australe les journalistes appréhendent la traite des êtres humains, au Burkina Faso ils sont sensibilisés à l’apatridie, en Afghanistan aux migrations irrégulières et en Roumanie à la question des réfugiés.

Hélas, ces actions sont trop disparates, notamment du fait des priorités géographiques ou thématiques des bailleurs, qu’il s’agisse d’agences d’aide au développement ou de fondations privées. En raison d’une faible coordination et d’une approche cantonnée au seul « projet », les effets durables dans le temps laissent à désirer. Dans certaines régions comme l’Afrique de l’Ouest, le prisme de l’immigration irrégulière capte l’essentiel de l’attention des médias au détriment d’enjeux migratoires majeurs au regard du développement durable, comme les migrations de main-d’œuvre ou les déplacements liés aux changements climatiques.

L’exemple du Maroc où le lien entre médias et migrations s’illustre par de bonnes pratiques structurantes – création d’un master médias et migrations à l’Institut supérieur de l’information et de la communication de Rabat (2016) et d’un réseau de journalistes spécialisés sur les questions migratoires (2018) – tarde à se diffuser dans d’autres pays. Cela invite à mettre davantage l’accent sur la diffusion de ces bonnes pratiques et la coordination entre acteurs.

 

Capitaliser sur les initiatives et les pratiques informationnelles des migrants

La multiplication des actions met en exergue les besoins en termes de coopération et d’adoption de cadres communs permettant d’aller au-delà des initiatives de chaque bailleur. En ce sens, la création récente d’espaces de concertation pluri-acteurs au niveau de l’OCDE ou du Forum mondial sur la migration et le développement est un signal positif. Mais ces premières actions demandent à être poursuivies et déclinées plus largement.

Les initiatives futures gagneraient à s’adosser plus solidement aux résultats de la recherche. Par exemple, la prise en considération des façons variées dont s’informent les personnes migrantes enrichirait les interventions et permettrait de revisiter certaines idées reçues.

Existe-t-il, par exemple, une corrélation entre la production d’informations sur les migrations, notamment sur ses risques induits, et les intentions de migrer des personnes concernées ? Cette question fait l’objet de débats importants dans la littérature scientifique. Une recherche menée au Mali, dans la région de Kayes (ouest du pays), un territoire historique de mobilité, conclut ainsi à un impact très faible des actions d’information à destination des candidats potentiels à l’émigration sur leurs intentions de migrer.

Les personnes susceptibles de migrer reçoivent-elles passivement l’information ? De nombreux travaux démontrent au contraire le caractère très actif des migrants dans leurs rapports à l’information. Ces derniers mobilisent une grande diversité de canaux, notamment les réseaux sociaux. À l’image de migrants récepteurs d’une information portant sur les risques migratoires véhiculée par certains programmes s’oppose celle de migrants « hyperconnectés » qui conjuguent les sources pour construire leurs projets migratoires.

 

Des pistes pour guider une action concertée

En intégrant les acquis de la recherche et en observant de façon critique les initiatives passées, il est possible de dégager quelques grands axes d’appui au travail des médias sur ce sujet sensible pour les années à venir :

  • intégrer les questions migratoires dans les formations initiales en journalisme et communication : des initiatives récentes en France, en Italie et en Grèce suscitent l’intérêt des étudiants et du corps enseignant. Elles mériteraient d’être inscrites dans la durée et diffusées plus largement. En donnant aux journalistes de demain les clés pour comprendre les enjeux migratoires ainsi qu’un recul sur leurs propres pratiques, il sera possible d’enrichir le débat public ;
  • accompagner la structuration de réseaux nationaux, régionaux et interrégionaux : les enjeux de coopération et de partage d’expérience sont primordiaux à une époque où l’accélération de l’information et la crise économique du secteur médiatique compliquent le travail des journalistes. En matière de couverture médiatique des migrations, les coproductions transfrontalières permettent d’entrer en profondeur dans certains sujets, qu’il s’agisse des mineurs non accompagnés en Europe ou de la culture des nectarines en Australie ;
  • promouvoir la déontologie journalistique et la lutte contre la désinformation : nombre de difficultés dans le traitement médiatique des migrations s’expliquent par des manquements à l’éthique journalistique en matière de croisement des sources, respect de l’anonymat, droit à l’image. Les journalistes ainsi que les organisations professionnelles travaillent aujourd’hui à l’élaboration de chartes (Rome, Carthage). En réfléchissant à l’articulation des principes journalistiques avec la couverture des migrations, il est possible d’enrayer certains mécanismes de désinformation ;
  • développer des outils en lien avec les grandes problématiques migratoires : les migrations sont au cœur des Objectifs de développement durable. À ce titre, les ressources pédagogiques consacrées au traitement par les médias de sujets spécifiques sont utiles dans la montée en compétences des journalistes. C’est le cas, par exemple, de la boîte à outils sur le travail forcé et le recrutement équitable qui vise à outiller les professionnels des médias intéressés par l’Agenda 2030 des Objectifs de développement durable.

La multiplication des initiatives œuvrant pour des discours informés et responsables sur les migrations est un signal positif. En mettant en place des partenariats pluri-acteurs et en s’engageant sur le long terme, il sera possible d’aider les médias à mieux appréhender les mobilités internationales et à contribuer ainsi à un débat public apaisé sur ce sujet.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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