Au Yémen, pays fracturé par des années de conflits, le sport est révélateur des dynamiques sociales internes. Le football est même l’un des rares ferments d’unité nationale.

Enfants jouant au football dans un quartier de Sanaa, capitale yéménite, le 21 avril 2020. Photo: MOHAMMED HUWAIS / AFP
Enfants jouant au football dans un quartier de Sanaa, capitale yéménite, le 21 avril 2020. Photo: MOHAMMED HUWAIS / AFP

La ville de Say’oun, en plein cœur des terres de l’Hadramaout, la région orientale du Yémen, donne l’impression que la guerre a cessé le temps de quelques jours. En ce mois de janvier 2020, la Fédération de football yéménite organise une compétition : al-Batoulat al-Tanchîtîya – « le championnat de reprise ». Il s’agit d’un tournoi sportif réunissant 35 000 spectateurs venus de l’ensemble des gouvernorats d’un pays divisé, pour soutenir leur club de cœur ou simplement pour profiter de la reprise d’un championnat sportif à l’arrêt depuis l’année 2014.

Au travers de cette manifestation, c’est le symbole d’une vie qui essaye de reprendre le dessus sur un conflit armé ancré dans le temps. La guerre, qui déchire le Yémen depuis 2014, s’inscrit dans un contexte local marqué par des tensions politiques et armées polyscalaires et multiformes. L’accumulation des crises que connaît cet État depuis sa réunification — et ce,– malgré l’essor en 2011 de mouvements révolutionnaires conduits par une jeunesse urbaine éduquée – n’a pas trouvé d’issue politique favorable. Et le pays s’est enlisé dans la guerre.

 

 

Des installations sportives cibles de la guerre

Dès 2015, les infrastructures sportives perçues comme de potentielles installations à visée militaire ont été prises pour cibles par les belligérants. Aujourd’hui, d’après des sources gouvernementales et des acteurs de la scène sportive yéménite, entre 70 % et 80 % des infrastructures sportives du Yémen sont détruites ou rendues difficiles d’usage. Ces destructions touchent essentiellement les régions sous domination – ou ayant été pendant un temps sous contrôle – des forces houthistes. Originaire du nord du pays, plus précisément de la région de Sa’dah, cette milice endosse le rôle de protecteur de l’identité politique, culturelle et religieuse du zaydisme, une branche issue du chiisme, un des trois grands courants de l’islam.

De nombreux complexes sportifs et les principaux stades de Sanaa, d’Aden, d’al-Hodaydah et de Ta’ez sont aujourd’hui en ruine. Jamais tombée aux mains des milices houthistes et considérée comme marginale dans le conflit, la ville de Say’oun a quant à elle été épargnée par la guerre. De ce fait, cette cité reste facile d’accès pour les citoyens en provenance des différentes régions du pays. Dans cette configuration géopolitique, Say’oun a été choisie par les fédérations sportives nationales désireuses d’orchestrer la relance d’une pratique sportive nationale à l’arrêt : depuis 2019, la cité accueille ainsi les championnats sportifs nationaux de plusieurs disciplines.

 

 

Le football, passion nationale au Yémen

Dans un pays caractérisé par sa jeunesse démographique – l’âge médian de sa population, en 2020, est estimé à 20 ans –, le sport est une pratique populaire. Comme dans l’ensemble des sociétés du Moyen-Orient, le football y est roi. Soumis à l’influence britannique à la fin du xixe siècle, le port d’Aden a été l’une des portes d’entrée du football dans le pays et a même joué un rôle dans la diffusion de ce sport dans l’ensemble de la péninsule arabique. Né à Aden, Ali Mohsen al-Muraisi, qui donne son nom au stade principal de Sanaa (en partie détruit), demeure la star légendaire du football yéménite. Ce joueur a construit sa gloire, dans les années 1960, avec le club égyptien de Zamalek.

D’autres sports comme le basket, le handball, le volley-ball ou la boxe trouvent également leur place au sein de la société locale. Mais leur pratique est très inégale. La géographie montagneuse du pays, qui s’ajoute au maintien d’une ruralité importante, a constitué un frein important à la diffusion de l’ensemble de ces pratiques au sein de la société yéménite.

 

Pratiquer un sport ou la résistance sur un terrain fragmenté

Dès 2015, les championnats sportifs officiels ont été annulés sur l’ensemble du territoire. Pourtant, derrière l’apparence d’une activité sportive disparue – et au-delà de l’intensité, de l’âpreté et de l’horreur de ce conflit armé qui déchire le pays –, la pratique sportive subsiste en son sein. Pendant les périodes d’accalmie, elle reprend vie de manière informelle ou autour des restes d’infrastructures de clubs toujours en place.

Face à une guerre qui se pérennise, le ministère de la Jeunesse et du Sport du gouvernement reconnu par l’ONU, mais aussi celui du gouvernement dirigé par les Houthis à Sanaa, essayent de participer à la mise en place de compétitions à l’échelle des gouvernorats. Une partie de la jeunesse, dont des joueurs de clubs évoluant pour certains dans les sélections nationales, vient exercer son sport favori pour s’extraire de la guerre.

Dans cette équation, les clubs apparaissent comme des acteurs centraux. Détenus par des hommes souvent issus du milieu des affaires, ils restent des piliers dans le maintien d’une activité sportive. Hors de tout cadre officiel, pour tenter de conserver leur niveau mais aussi pour former une partie d’une jeunesse en manque de compétition, des matchs et tournois informels ont été organisés au niveau des clubs. Il s’agit là de décisions prises en interne que les instances sportives fédérales n’apprécient guère.

 

Entre les clubs et les fédérations nationales, un match à caractère politique

La reprise de championnats nationaux s’effectue dans ce contexte : les fédérations sportives nationales souhaitent mettre fin à la fragmentation du terrain sportif en reprenant le contrôle sur les clubs et l’espace de jeu. Pour le ministère du Sport du gouvernement reconnu par l’ONU, l’enjeu est aussi politique : il s’agit de limiter l’instrumentalisation de ce domaine symbolique par des adversaires politiques.

Cependant, malgré cette relance du sport et les pratiques informelles visibles, les problèmes endémiques à un pays en guerre ressurgissent rapidement au fil des conflits. Loin de Say’oun, dans les villes de l’ouest du pays miné par les tensions armées, plusieurs sportifs ont récemment été tués par des frappes. Au mois de décembre 2020, l’ancien footballeur yéménite Nasser al-Rimi a été assassiné, à Ta’ez, alors qu’il dirigeait un entraînement de football pour enfants. Durant ce même mois, onze sportifs ont été tués parmi lesquels les joueurs de la sélection de football Ali al-Saoudi et Abdallah Arif Abd Rabbou.

À ces drames humains s’ajoutent les difficultés financières. Les clubs se plaignent de manquer de moyens économiques pour maintenir une activité sportive viable, de ne pas voir arriver suffisamment de devises en provenance des fédérations nationales et internationales. Un des problèmes structurels reste la mainmise sur des institutions centrales du système sportif national d’anciens acteurs intronisés dans les années 2000, sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh. C’est le cas du président de la fédération de football Ahmed Saleh al-Eissi, un proche du président actuel Abd Rabbou Mansour Hadi.

Ces problèmes persistants freinaient déjà l’essor du haut niveau sportif yéménite avant la guerre. Une réalité qui tranche avec celle des jeunes sportifs nés de parents yéménites immigrés dans les pays du Golfe : ces derniers participent à la dynamique de ces États dans ce domaine.

 

La sélection nationale yéménite : la fierté de tout un peuple

Les difficultés financières amènent aussi les sportifs de haut niveau à émigrer pour vivre de la pratique de leur sport. Pour ceux restés au Yémen, la sélection nationale s’affirme comme une opportunité de se mettre en valeur auprès de clubs étrangers, malgré les difficultés pécuniaires et logistiques rencontrées pour s’extraire d’un pays isolé. Cette situation permet de mieux comprendre la qualification de la sélection masculine yéménite de football qui a accédé, pour la première fois de son histoire, à l’édition 2019 de la Coupe d’Asie des Nations.

Pour faciliter la préparation des joueurs yéménites à la Coupe d’Asie des Nations, l’émirat du Qatar avait autorisé, en 2018, la venue de joueurs de la sélection dans son championnat en leur offrant des contrats hors quota soumis aux critères de nationalité. N’affichant pas de tendances politiques particulières, les joueurs de la sélection de football avaient alors fait la fierté du pays et réuni les passionnés yéménites derrière le même drapeau le temps d’une compétition historique.

Sur le plan sportif, cette participation s’est toutefois avérée décevante : l’équipe a perdu tous ces matchs. Mais représenter le Yémen pour la première fois de son histoire dans cette compétition sportive continentale, d’autant plus en temps de guerre, représentait déjà un exploit pour la sélection de football yéménite.

 

Sport au Yémen : la pratique féminine victime du conflit

Compliquée, la situation l’est d’autant plus en temps de guerre pour la pratique sportive des femmes yéménites. Déjà inégale avant la guerre, pratiquée surtout dans les milieux urbains et éduqués, l’activité physique féminine s’est dégradée un peu plus tout au long du conflit. Le manque de financements déjà éprouvé par les institutions du sport masculin est largement amplifié en ce qui concerne les instances du sport féminin.

Dans ces conditions, nombre de Yéménites se sont détournées du sport pour se consacrer à leur profession dans une logique de simple survie. À l’image de la boxeuse Siham Amer, des femmes tentent toutefois de dépasser les obstacles de la guerre pour s’épanouir dans leur discipline et entretenir, malgré les contraintes, le tissu sportif féminin local.

 

Le temps sportif face au temps de la guerre

Dans les années 1980, le football avait été un motif d’espoir et un vecteur de rapprochement entre les sociétés des deux Yémen de l’époque. Aujourd’hui, la situation locale diffère avec des acteurs régionaux qui possèdent chacun leur propre agenda et structurent le conflit en privilégiant encore et toujours le recours à la force militaire. Malgré ces déchirures aiguisées par plus de cinq années de guerre, le sport s’affirme comme une manière de s’adapter et de faire face à cette instabilité chronique.

Envers et contre tout, le temps sportif cherche à s’imposer sur le temps de la guerre. À l’instar du « championnat de reprise » ou de l’épopée historique de la sélection de football yéménite en 2019, de multiples exemples révèlent les interactions sociales internes au pays.

Cette pratique persistante ne doit toutefois pas occulter le drame humanitaire qui se joue au sein de la société yéménite. L’épidémie de Covid-19, qui s’ajoute aux affrontements armés, à la sous-nutrition et à des poussées épidémiques de choléra frappant des franges de la population locale affaiblie par une situation de guerre persistante, fait redouter un bilan humain accru.

Ainsi, tant que les composantes politiques n’auront pas trouvé d’accords, et surtout tant que les différents acteurs yéménites et étrangers s’entêteront dans une confrontation militaire, le terrain sportif restera un espace d’expression corporelle précaire.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda