Pour Stéphane Besançon, directeur général de l’ONG Santé diabète, et la Dr Sylvia Kehlenbrinkoh, endocrinologue, un plan d’action mondial est nécessaire pour prévenir et maîtriser le diabète dans les pays fragilisés par des crises humanitaires.

Pour 20 à 30 % des personnes atteintes de diabète, avoir un accès constant à l’insuline est une nécessité vitale. Photo: Trinity Care Foundation, à Karnataka,en Inde Flickr CC
Pour 20 à 30 % des personnes atteintes de diabète, avoir un accès constant à l’insuline est une nécessité vitale. Photo: Trinity Care Foundation, à Karnataka,en Inde Flickr CC

En 2019, les migrations forcées ont atteint un niveau record avec 70,8 millions de personnes déplacées. Mais il faut noter aussi que 100 millions de personnes sont touchées par les conflits sans être déplacées et que 175 millions sont affectées par des catastrophes naturelles.

Or 85 % des personnes touchées par ces différentes crises humanitaires vivent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire. Ces pays fragilisés par ces crises portent également le fardeau le plus lourd en ce qui concerne les maladies non transmissibles (MNT), notamment le diabète, responsables de près de trois quarts des décès dans le monde. Leurs populations sont en effet particulièrement vulnérables en raison de la perturbation des services de santé, de la faiblesse des approvisionnements alimentaires et des pénuries de médicaments. Un accès aux soins problématique peut entraîner de graves complications, voire la mort.

Avec environ 500 millions de personnes touchées, dont 80 % vivent dans les pays à revenu faible et intermédiaire, le diabète représente un fardeau épidémiologique majeur dans la majorité des pays affectés par des crises humanitaires.

Dans un contexte de crise, la majorité des personnes a un accès extrêmement limité aux ressources. Les complications du diabète – comme la cécité, les amputations, l’insuffisance rénale ou les événements cardio-vasculaires – sont très lourdes à gérer pour les individus et leurs familles, mais aussi pour les systèmes de santé qui doivent les prendre en charge. Ces facteurs, combinés au stress et aux défis psychosociaux liés aux crises, causent des souffrances supplémentaires aux personnes atteintes de diabète.

La crise actuelle liée à l’épidémie de coronavirus illustre clairement cet état de fait. On y voit en effet apparaître une double problématique pour les personnes atteintes de diabète : le besoin d’une meilleure prise en charge pour éviter une surmortalité des patients et un véritable défi logistique pour assurer un approvisionnement continu en traitement (notamment l’insuline) dans les zones confinées.

Pourquoi il faut prioriser les soins du diabète en urgence en cas de crises humanitaires

Pour 20 à 30 % des personnes atteintes de diabète, avoir un accès constant à l’insuline est une nécessité vitale ! De manière très urgente, cela concerne toutes les personnes atteintes de diabète de type 1, maladie auto-immune qui conduit le pancréas à ne plus produire d’insuline, hormone qui régule la glycémie (taux de sucre dans le sang). Les patients doivent donc s’injecter de l’insuline plusieurs fois par jour pour réguler leur glycémie. Sans ces injections quotidiennes, le patient peut rapidement tomber dans le coma et même mourir en quelques jours. Pour les personnes vivant avec un diabète de type 2, l’insuline est nécessaire aux derniers stades de la maladie pour prévenir les nombreuses complications graves comme la cécité ou l’insuffisance rénale. Il est donc impératif de disposer d’un approvisionnement constant pendant et après une crise.

En plus de l’insuline, un approvisionnement continu en antidiabétiques oraux (cachets) et en matériel de diagnostic (lecteurs de glycémie et tests de laboratoire) et l’accès à des professionnels de santé formés à la gestion du diabète et de ses complications sont indispensables. L’éducation à l’autogestion du diabète, l’accès à une alimentation saine et la pratique d’exercices physiques sont également importants pour prévenir le développement des complications de la maladie.

 

Quelle réponse internationale aujourd’hui face au défi du diabète ?

La priorité accordée à la gestion des MNT dans les contextes de crise est mentionnée par la déclaration politique de la troisième réunion de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies sur la prévention et la maîtrise des MNT en 2018 et par le Plan d’action mondial pour la prévention et la maîtrise des MNT 2013-2020 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une réunion d’experts internationaux en 2017 a aussi donné lieu à une déclaration sur la gestion du diabète au sein des populations de réfugiés : The Dead Sea Declaration and Call to Action on Refugees and Diabetes.

Malgré ces efforts initiaux, les soins du diabète sont encore largement négligés dans les contextes de crise. C’est dû à la complexité des choix auxquels y sont confrontés les prestataires de soins de santé. On peut aussi l’imputer à l’allocation des ressources et à la priorisation fréquente des maladies transmissibles.

 

 

Il faut aussi mentionner le manque de données sur les réponses efficaces et la gestion des MNT durant les crises. En partie parce que la diversité des contextes humanitaires entraîne des besoins différents pour les patients : les déplacés internes, qui ont encore accès au système de santé, n’ont pas les mêmes besoins que les réfugiés pris en charge dans des camps et disposant de soins minimaux. Quant aux personnes vivant en zone de conflit, elles n’ont souvent aucun accès aux soins.

 

L’exemple des ONG en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient

La première réponse humanitaire ciblant spécifiquement les personnes atteintes de diabète a été mise en œuvre au Mali, en 2012, par l’ONG française Santé diabète. D’après l’analyse de cas publiée dans la revue Conflict and Health, cette expérience a montré qu’il était possible :

  • d’évacuer tous les enfants atteints de diabète de type 1 présents dans les régions de Tombouctou et de Gao vers la capitale Bamako pour leur assurer un accès gratuit et continu aux soins ;
  • de fournir chaque mois les médicaments et autres instruments indispensables (metformine, glibenclamide, insuline et seringues) à 1 814 personnes vivant avec le diabète ;
  • de développer des kits pour gérer le coma diabétique (acidocétose) et le pied diabétique, qui ont sauvé la vie à 150 patients dans le coma et permis de traiter 200 pieds dans les régions du nord du Mali ;
  • de traiter et soigner 120 patients déplacés des régions du nord vers le sud du Mali.

Ces dernières années, Médecins sans frontières (MSF) a également coordonné des réponses globales pour le diabète au Moyen-Orient (Syrie, Irak et Liban), mais aussi en Afrique (Soudan, Congo) afin de soutenir les personnes atteintes par un diabète de type 1. Au niveau international, l’OMS a développé et validé les premiers kits de santé d’urgence interagences pour les MNT, inspirés par les kits diabète créés par Santé diabète durant la crise au Mali. De tels kits sont désormais utilisés par l’OMS et les acteurs humanitaires dans les pays touchés par des crises comme le Yémen.

 

Les priorités internationales en matière de gestion sanitaire du diabète

Paraphée par 64 signataires issus de plus de 40 organisations et publiée en avril 2019, dans The Lancet Diabetes & Endocrinology, la Déclaration de Boston fixe quatre objectifs à atteindre d’ici 2022. Elle prévoit notamment d’assurer un accès universel à l’insuline et à d’autres médicaments et diagnostics essentiels pour contrôler la glycémie et la pression artérielle au cours des crises humanitaires. Elle vise aussi le développement des directives cliniques et opérationnelles communes pour les soins du diabète dans les crises humanitaires, ou encore le renforcement et la coordination des données et de la surveillance.

Pour assurer un accès universel à l’insuline, la première étape est d’accompagner le programme de préqualification de l’insuline – service fourni par l’OMS pour évaluer la qualité, l’innocuité et l’efficacité de produits médicaux – lancé en novembre 2019. Aujourd’hui, trois fabricants dominent à eux seuls le marché mondial de l’insuline et fixent des prix qui se montrent prohibitifs pour beaucoup d’individus et de pays. Ce programme va permettre de faciliter l’accès au traitement en augmentant la quantité de produits de qualité enregistrés sur le marché international, offrant ainsi aux pays et aux patients de l’insuline disponible à des prix plus bas.

La seconde étape importante aura lieu en 2021, année de célébration du centenaire de la découverte de l’insuline. Il s’agira de soutenir l’adoption de la résolution WHA74 par les États membres lors de l’Assemblée mondiale de la Santé. Ils s’engageront à assurer un accès universel à l’insuline pour tous les patients qui en ont besoin, incluant les patients faisant face à une crise humanitaire.

La réussite du programme de préqualification et l’adoption par les États membres d’une résolution de haut niveau permettront alors :

  • d’augmenter la concurrence entre les fournisseurs pour faire baisser les prix de l’insuline pour les patients comme pour les systèmes de santé ;
  • d’appuyer les autorités nationales de réglementation des médicaments pour renforcer les capacités des pays à enregistrer les biosimilaires de l’insuline (copies dont on doit garantir qu’elles sont identiques à l’insuline biologique déjà autorisée) ;
  • de renforcer l’engagement des États à assurer la disponibilité de l’insuline aux niveaux central et périphérique de leur système de santé ;
  • d’inclure pleinement la fourniture d’insuline dans les plans de réponse humanitaire pour répondre aux besoins des personnes vivant avec le diabète durant les crises.

Pour faire face au défi de l’accès universel à l’insuline, notamment dans les contextes de crises humanitaires, la coalition d’acteurs internationaux, mise en place en 2019, doit parvenir le plus rapidement possible à un consensus sur les principales mesures à mettre en place. Ce consensus permettra ensuite de pousser les États membres à discuter et à rédiger une résolution qui sera soumise à l’Assemblée mondiale de la Santé.

Si cette résolution est adoptée, la coalition devra enfin développer des actions de plaidoyer pour s’assurer que les États et les organisations internationales la mettent bien en œuvre, afin d’assurer à chaque patient atteint de diabète un accès à ce médicament vital.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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