Alors que les crispations sur la question migratoire sont plus fortes que jamais, Catherine Wihtol de Wenden estime que l’approche sécuritaire n’est pas une solution. Faciliter la circulation des populations permettrait un développement plus équitable.

Partagez-vous l’idée selon laquelle l’immigration est un facteur de développement ?

Oui. Les migrations sont une contribution essentielle au développement des pays de départ. Les migrants ont envoyé 529 milliards de dollars dans leurs pays d’origine en 2018 selon un récent rapport de la Banque mondiale. C’est trois fois le montant global de l’aide publique au développement. Ces transferts constituent des budgets locaux importants. On peut y voir une sorte d’assurance pour les familles qui vivent dans des pays où l’insécurité est économique, sanitaire, politique… L’argent de la migration devient alors une soupape de sécurité. Il faut cependant souhaiter que ces transferts ne soient pas leur unique ressource, de la même manière que l’aide ne peut pas être l’unique ressource des pays en développement.

 

La gestion des flux migratoires a été l’un des principaux enjeux des élections européennes. Comment y répondre dans un contexte où le populisme s’étend ?

Cela va prendre beaucoup de temps… Les partis d’extrême droite utilisent le thème de l’immigration pour capter des électeurs. Ce sujet est surexploité car les opinions publiques ne sont pas en mesure de déjouer les arguments politiques erronés et les menaces agitées. Les migrations, leur histoire et le rapport à l’autre sont peu enseignés. Il y a un manque d’éducation à ces questions qui laisse la place aux représentations et aux imaginaires sans rapport avec la réalité. Au fil du temps, la réalité finira par s’imposer. Le déclin démographique européen rend l’immigration nécessaire pour répondre aux besoins futurs du marché du travail. De nombreux pays vieillissants comme l’Allemagne, l’Italie ou encore nos voisins d’Europe centrale y viendront, même si aujourd’hui ils n’y sont pas favorables.

 

Les passions s’expriment très spontanément sur ce sujet.

Il y a des moments douloureux, mais les migrants ont toujours fini par être acceptés. Regardez l’immigration italienne en France : elle a été très compliquée à la fin du xixe et au xxsiècle et, aujourd’hui, ce n’est plus un sujet. Les stéréotypes frappent toujours, de manière systématique, quelles que soient les nationalités des accueillis et des accueillants. C’est un lieu commun universel. Mais le dialogue existe bel et bien entre les communautés qui vivent ensemble et, au fil du temps, les choses évoluent.

 

 

Les représentations empêchent-elles les migrations de bénéficier au développement ?

Oui. Notre vision de nos pays, de nos identités limite souvent les possibilités des personnes qui arrivent, frappées d’une forme de discrédit. Sans ce plafond de verre, la France et l’Europe pourraient tirer de l’immigration un bien meilleur parti. Et, en retour, les pays du Sud en bénéficieraient davantage eux aussi puisque leurs diasporas vivraient mieux.

 

À court terme, les représentations peuvent-elles changer ?

Il y a toujours une forte résistance et elle est très souvent liée à l’ignorance. D’abord, l’éducation et l’information doivent permettre de sortir d’une approche simplement populiste et de prendre conscience des faits. La vaste majorité des migrants viennent en Europe pour travailler, pas pour profiter de la protection sociale ou pour instaurer la charia, comme certains le pensent malheureusement parfois.

Ensuite, il faut comprendre que le développement est par essence un facteur de mobilités et de migrations. Le migrant n’est pas un individu qui va s’implanter ailleurs pour toujours. Les gens vont et viennent. La formation rend plus mobile, elle favorise des allers-retours. En étant plus urbaines et davantage scolarisées, les populations du Sud vont ainsi nous ressembler de plus en plus. Partout sur la planète, elles vont vouloir se déplacer.

Par ailleurs, les gouvernants doivent veiller à ce que leurs décisions en matière de politique étrangère ou commerciale n’aient pas d’impacts indésirables sur les flux migratoires.

 

 

La communauté internationale aborde souvent le sujet des migrations sous l’angle de l’aide humanitaire, moins sous celui de la coopération.

Pourtant, tout est interdépendant : les négociations à l’OMC portant sur les matières premières déstabilisent certains pays, les actions militaires au Moyen-Orient provoquent des millions de réfugiés… J’observe d’ailleurs une contradiction forte entre le principe d’économie de marché que défendent les pays développés et leur approche très sécuritaire des migrations. Si nous étions dans une vraie conception libérale du monde, les personnes circuleraient aussi librement que les marchandises.

Or nous assistons à une crispation sur la question du contrôle des frontières. C’est inquiétant et grave. En conséquence, nous manquons d’anticipation sur ces questions. Au niveau de la communauté internationale, il a fallu la crise des réfugiés de 2015 aboutir au Pacte mondial de Marrakech. On n’a pas fait du droit à la migration un droit de l’homme mais c’est à l’ordre du jour puisque sont enfin pointées les inégalités du droit de migrer, volontairement ou non, à l’échelle mondiale.

 

Justement. On parle de « crises migratoires ». Les migrations sont-elles par essence un phénomène de crise aux conséquences indésirables ?

Non, il faut se ranger à la raison. L’immigration est normale, elle n’est pas dangereuse. C’est une composante de la vie. Le monde s’est forgé avec des migrations successives. Imaginez si les gens ne pouvaient pas se déplacer ! Les conséquences seraient catastrophiques pour l’économie et pour notre sécurité. Nous condamnerions les jeunes des pays en développement à rester dans des pays peu démocratiques, ce qui peut générer des violences encore plus graves.

Nous avons tous intérêt à une mobilité internationale fluide. Comment imaginer un monde où les habitants des pays développés seraient les seuls à pouvoir circuler à leur guise, pour leur loisir ou leur travail, tandis que ceux des pays en développement, et même émergents, seraient sommés de ne pas bouger ou de rentrer chez eux ? Il faut se faire à l’idée qu’on n’arrêtera pas les migrations et qu’elles peuvent avoir un effet positif. Une convergence internationale des législations apparaît comme une évidence et un des sujets à traiter rapidement sera celui des déplacés environnementaux qui, aujourd’hui, n’ont aucun statut.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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