Les relations internationales ne se limitent plus à des manettes gouvernementales, rodées à la force et à la ruse. Désormais, elles dépendent prioritairement des dynamiques sociales signant la dévaluation du politique.

Manifestation pacifique contre le gouvernement dans les rues d’Alger, le 14 mars 2020. (Photo by RYAD KRAMDI / AFP)
Manifestation pacifique contre le gouvernement dans les rues d’Alger, le 14 mars 2020. (Photo by RYAD KRAMDI / AFP)

Nous sommes encore profondément marqués par la guerre froide et le temps westphalien qui l’a précédée durant plusieurs siècles d’histoire européenne. En écho à cet imaginaire passé, les relations internationales seraient totalement abandonnées « au diplomate et au soldat », mis en scène par Raymond Aron, dans la droite ligne de l’orthodoxie réaliste. Nous avons changé de monde, mais point d’habitude ni de grammaire : nous regardons la scène internationale avec les lunettes empruntées aux acteurs de la bipolarité, voire à ceux du congrès de Vienne (1815)…

Ainsi on compte encore sur une bataille de la Marne qui mettra fin à la « guerre du Sahel », sur un remaniement gouvernemental, une médiation diplomatique ou un amendement constitutionnel qui réglera la crise libanaise, une « élection démocratique » qui sera le remède miracle apporté à la « mauvaise gouvernance » qui affecte le Sud. On a oublié de changer de logiciel : les relations internationales ne se limitent plus à des manettes gouvernementales, rodées à la force et à la ruse. Désormais, elles dépendent prioritairement des dynamiques sociales. Sauf exception, le politique était jadis dur et proactif, tandis que le social était mou et réactif. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui s’impose : en l’ignorant, les analystes se trompent et les acteurs ajoutent le désordre à l’échec.

 

L’incroyable dévaluation du politique

Certes, l’Histoire résiste à toute forme de simplification : les dynamiques sociales ont toujours pesé sur le cours des événements et le politique ne s’est jamais éteint. Mais pourtant l’inversion est aujourd’hui réelle : les guerres ne sont plus des compétitions de puissance, les États ne décident plus de l’ordonnancement du monde, les enjeux sociaux l’emportent sur les enjeux dits « géopolitiques ».

La sécurité, en ce bas monde, ne repose plus sur les mêmes menaces qu’hier : la famine est plus létale que la puissance militaire, le changement climatique s’avère plus périlleux que le risque d’invasion par le voisin, le virus devient plus dangereux que les chars russes. Pire encore, car plus sournois, ce qui aujourd’hui évoque la guerre d’antan renvoie en réalité à des pathologies sociales plus qu’à un choc classique de puissance : les conflits d’aujourd’hui s’enracinent davantage dans les faiblesses et les échecs, économiques et sociaux. Pourtant, Hobbes et Clausewitz continuent à conseiller la plupart des gouvernements, comme si de rien n’était : on connaît le succès qui en résulte !

 

 

Cette incroyable dévaluation du politique, observable un peu partout dans le monde, porte des symptômes connus que certains présentent trop vite comme des causes : une perte de légitimité, de crédibilité et d’efficacité affectant les institutions et un personnel politique qui stagne généralement très bas dans les sondages, une montée des modes substitutifs d’expression, comme la religion, l’identité ou le parochialisme (ndlr « localisme » fermé), une désertion des rôles civiques.

La question reste pourtant entière : d’où vient ce phénomène et pourquoi réhabilite-t-il si radicalement le social face à un politique toujours plus impuissant, condamné à réprimer ou à « regarder », comme si les manettes politiques de la gouvernance ne répondaient plus ? Ouvrons les yeux sur le monde tel qu’il est et non tel qu’il aurait dû être : remanions, congédions Hobbes et Clausewitz et appelons Durkheim au gouvernement, penchons-nous sur les pathologies sociales pour comprendre les nouvelles relations internationales, au lieu de nous nourrir des seules illusions « géopolitiques » héritées des anciennes générations…

 

Trois facteurs à l’origine du regain du social

En fait, ce regain du social tient à trois facteurs. Le premier est intimement lié à la révolution des communications, elle-même fondement de la mondialisation. Les interactions sociales sont de plus en plus nombreuses et actives sur la planète, mettant directement en relation des acteurs sociaux de plus en plus émancipés de toute médiation politique : les jeux économiques, sociaux et culturels s’entrecroisent à une vitesse que ne suit plus un rythme politique décéléré, incapable de garder la maîtrise du temps et de l’événement.

Le deuxième facteur s’inscrit dans le même processus : la mondialisation a bouleversé les dimensions de la scène internationale, aujourd’hui totalement inclusive et interdépendante, réduisant parfois les inégalités, mais les rendant aussi de plus en plus visibles et perturbantes du jeu sociopolitique, faisant coexister en son sein un Centrafricain dont le PIB par an tourne autour de 600 dollars et un Luxembourgeois qui atteint allègrement les 110 000…

Dans ce contexte, les enjeux sociaux l’emportent vite sur les enjeux stratégiques : les premiers se forment en pleine lumière dans l’impossible coexistence de niveaux de vie sociale si différents dans un monde pourtant unique ; les seconds sont dévalués, alors que l’ennemi stratège est remplacé par la menace sociale globale, qu’elle soit sanitaire, alimentaire, économique ou écologique – tout cela amplifié par le spectre de l’humiliation.

Le troisième facteur a des airs de cercle vicieux : la faible réactivité d’un politique décalé canalise l’expression des mécontentements vers des canaux extrapolitiques ou antipolitiques, dénonçant le « système », prônant le « dégagisme », revendiquant l’expression directe ou pratiquant l’habillage religieux, inspiré de tous les fondamentalismes, évangélique, hindouiste ou musulman, sans jamais proposer une vraie formule gouvernementale alternative.

 

Regarder la souffrance sociale en face

Ces dynamiques sociales dominent aujourd’hui la scène internationale. Elles dessinent les enjeux les plus dramatiques et les plus meurtriers : famines, pandémies, catastrophes écologiques qu’elles fabriquent en grande partie et dont elles subissent les effets. Elles recomposent les conflits contemporains qu’on s’entête à considérer comme géopolitiques et manipulés par des bad guys, là où ils sont d’émanation sociale : à l’instar du conflit sahélien où s’entremêlent des échecs économiques, des incohérences foncières, des rivalités de groupes sociaux et des désastres écologiques, savamment mais facilement exploités par des entrepreneurs de violence.

Elles s’alimentent enfin des échecs d’un pouvoir politique qui ne dispose plus des institutions adaptées pour agir dans la mondialisation, recyclant désespérément les vieux concepts issus de la Renaissance : souveraineté, puissance, territoire… L’année 2019 a été dominée par toute une série d’événements, à Santiago, Hongkong, Port-au-Prince, Beyrouth, Alger, jusque sur les ronds-points de France teintés de jaune, où la prise en charge exclusivement sociale de la contestation inventait un autre monde laissant le politique étatique dans l’impuissance sidérée…

Autour du lac Tchad, à Bagdad ou à Téhéran, ce nouveau rythme social fabrique de fait l’agenda international, au quotidien comme dans le long terme, appelant un traitement social de ce qu’on nomme à tort les grands enjeux stratégiques, tout comme un effort d’ingénieries institutionnelles pour inventer les nouvelles normes adaptées à ces enjeux nouveaux. Le réflexe militaire ou le grand jeu diplomatique ne pourront rien, n’ayant d’effets qu’aggravants, ranimant les conflits, comme au Sahel ou en Libye, au lieu de les éteindre. Il faut enfin regarder la souffrance sociale en face et penser qu’elle rythme la vie internationale, avec la même énergie que celle déployée jadis par le jeu de puissance.

 

Le changement de paradigme analysé dans cet article constitue le cœur de l’ouvrage que l’auteur publie le 1er octobre: « Inter-socialités », aux éditions du CNRS.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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