La percée du groupe radical dit « Boko Haram » met au défi la communauté internationale. Elle remet en cause les approches de ce phénomène d’hyperviolence tant chez les chercheurs, les militaires que les développeurs. Elle teste enfin les capacités de réaction des organisations d’aide au développement face à l’ampleur nouvelle des besoins et l’usage illimité de la brutalité.

© IOM 2014 - Craig Murphy
© IOM 2014 - Craig Murphy

Les chercheurs engagés à mettre à jour nos compréhensions d’un phénomène mouvant nous montrent qu’il est vain de chercher à le réduire à une cause « première ». Les réponses ne peuvent être conçues qu’à partir d’une lecture holistique du phénomène, combinant ses dimensions économique et sociale, politique et géopolitique, religieuse et identitaire.

Mais cette multidisciplinarité, censée caractériser les sciences humaines, ne suffit plus. Pour impacter l’action, le mouvement de décloisonnement implique aussi une articulation bien plus étroite entre les professionnels des mondes de l’analyse, de la stratégie et de la mise en œuvre opérationnelle. Cette articulation doit se faire à la fois dans les professions sécuritaires, diplomatiques, humanitaires et économiques – et ainsi permettre des échanges bien plus fréquents entre elles. Cette sortie des « silos professionnels », bien que timide, est désormais engagée.

Le combat asymétrique engagé par le groupe armé a également surpris le monde militaire. Malgré de récentes défaites, il continue à narguer les forces nigérianes, pourtant lourdement armées, et a infligé de lourdes pertes à l’armée tchadienne. Il est fort à parier que ce jeu du chat et de la souris restera à l’avantage des insurgés tant que ne sera pas dissipé le malentendu persistant sur la notion même de sécurité : les dispositifs déployés dans la zone ont-ils pour but d’assurer celle des capitales africaines et des États de l’OCDE, ou la sécurité quotidienne des populations des territoires du bassin du lac Tchad ? Seuls des progrès sur la sécurité au quotidien des hommes et des femmes qui y vivent dans la peur permettraient d’enrayer le processus de délitement du lien social à l’œuvre – réduisant mécaniquement l’ancrage social des groupes et, partant, ses répercussions régionales et internationales.

 

Des fragilités structurelles

La soudaine montée en puissance du groupe illustre de façon caractéristique les risques sécuritaires induits par des situations de sous-développement chronique. Il est désormais bien établi que certaines fragilités structurelles des États et des sociétés contribuent au terreau de la violence. Citons-en cinq :

  • l’augmentation vertigineuse du nombre de jeunes sans perspective d’insertion, humiliés chaque jour de ne pas pouvoir, faute de ressources économiques suffisantes, passer le cap de l’autonomisation vers l’âge adulte ;
  • la marginalisation de pans entiers de territoires, exclus des promesses de la croissance économique retrouvée en Afrique et souvent privés de l’accès aux services publics les plus essentiels
  • les tensions pour l’accès aux ressources naturelles : les conflits locaux entre agriculteurs et éleveurs pour l’eau, le foncier ou les fourrages, constituent dans ces zones des braises que les entrepreneurs de la violence savent attiser.
  • l’inadéquation des systèmes de gouvernance, combinant de façon plus ou moins heureuse institutions modernes et traditionnelles, État protecteur et État répressif, face aux pressions que subissent les communautés et territoires de la région du lac Tchad.
  • les déplacements massifs de populations du fait de la crise, qui engendrent des tensions croissantes entre populations hôtes et réfugiés.

Les programmes d’aide ciblent prioritairement ces facteurs de fragilité. Ils visent en parallèle à renforcer les facteurs de résilience des sociétés impactées par la violence.

 

Comment intervenir ?

La crise provoquée par le mouvement Boko Haram met aussi en jeu une série de difficultés méthodologiques auxquelles les organisations de développement cherchent aujourd’hui à trouver des réponses : comment rester au plus proche du terrain et des populations accompagnées sans faire courir des risques excessifs aux professionnels – locaux et internationaux – de l’aide ? Comment « ne pas nuire », c’est-à-dire éviter que les interventions d’aide n’exacerbent involontairement des tensions dans des territoires où celles-ci sont omniprésentes ? Comment articuler interventions sécuritaires, humanitaires et de développement pour le traitement de crises chroniques où les problématiques de la sécurité, des moyens de survie au quotidien et de perspectives économiques de plus long terme s’interpénètrent et se nourrissent l’une l’autre ? Comment agir de part et d’autre de frontières dont Boko Haram et les populations bénéficiaires de l’aide se moquent, alors que les dispositifs de coopération sont structurés pays par pays ?

Malgré les progrès accomplis pour y répondre, ces difficultés ne se dissiperont pas du jour au lendemain. Nous resterons longtemps encore confrontés à un terrain mouvant ; il importe de l’accepter, avec toute l’humilité que ces situations exigent, dans un processus itératif d’essai, d’erreurs et d’évaluations des résultats. Cela ne doit pas pour autant retarder l’action, tant les coûts (humains, économiques) de l’inaction sur le terreau des crises sont importants. Par ailleurs, dans une situation fluide et pleine d’inconnues, certains constats semblent solidement établis – et donnent des premières clefs d’intervention.

Premièrement, le déplacement de centaines de milliers de réfugiés et déplacés internes déstabilise des sociétés déjà vulnérables. L’accueil des réfugiés par des communautés hôtes a permis d’éviter une catastrophe humanitaire de grande ampleur. Mais lorsque ces déplacements s’installent dans la durée ou sont imposés par la force, ils menacent d’embraser les tensions entre communautés. Sans une action en profondeur en faveur des populations hôtes et des réfugiés aux périphéries de la crise, celle-ci se répandra comme une tâche d’huile au Niger, au Nord-Cameroun et au Tchad. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés estime que, en moyenne, les réfugiés restent plus de dix-sept ans dans le pays qui les accueille. Acteurs de l’humanitaire, de la sécurité et du développement doivent joindre leurs savoir-faire pour répondre dans la durée à l’enjeu du déplacement de populations.

Deuxièmement, la jeunesse est en demande d’inclusion, qui ne se résume pas à la sphère économique. L’inégalité devant l’école est la première source d’exclusion. La déroute du système d’éducation publique, concomitant à l’affaiblissement des institutions traditionnelles d’encadrement, produit l’ignorance – y compris des préceptes de base de l’islam – sur la base de laquelle prospèrent tous les obscurantismes. La formation d’enseignants et la construction de salles de classe pour scolariser des générations de jeunes africains contribuent à lutter contre les phénomènes de rupture sociale parmi la jeunesse, dont la radicalisation est l’un des modes d’expression.

Mais la demande d’inclusion des jeunes ne sera pas résolue par la seule construction de salles de classe. L’inactivité de jeunes adultes qui peinent à trouver une place dans des sociétés patriarcales offre à la secte un vivier de recrutement qui s’étend bien au-delà du fief du mouvement, au nord-est du Nigeria. En confiant une kalachnikov et une moto à certaines de ses recrues, Boko Haram leur donne une source de revenus, un statut social, un sentiment d’appartenance – voire de vengeance – par rapport à une société qui n’a pas su leur faire de place. La réponse à cette demande d’inclusion exige des approches intégrées centrées sur la jeunesse qui s’intéressent tout autant aux processus de participation politique qu’à l’accès à une éducation de qualité, à la formation professionnelle, à des activités génératrices de revenus… Activités qui se doivent d’être également pourvoyeuses d’intégration sociale et d’identité – porteuses d’espérance et de confiance en l’avenir.

Troisièmement, le besoin de rééquilibrage territorial exige un investissement prioritaire dans ces régions longtemps marginalisées par la puissance publique. L’absence de services publics sur des pans entiers du territoire contribue à la perte de légitimité de l’État aux yeux des citoyens. Elle ouvre la voie aux tenants de son remplacement par un califat mythifié, régi par une charia idéalisée : comme d’autres groupes djihadistes, Boko Haram menace de concurrencer l’État sur des services de base (sécurité, justice, éducation, filets de sécurité sociaux). Corentin Cohen, doctorant au Centre de recherches internationales de Sciences Po-Paris, remarque très justement que le système de razzia-redistribution mis en place par les combattants est devenu, en l’absence de sécurité sociale publique, le système de redistribution le plus opérant dans certaines zones.. L’aide au développement, en accompagnant le retour de services publics de base dans les villages reculés, peut donner à voir un État au service de ses citoyens. Cet objectif implique de sortir des silos sectoriels autour desquels l’aide au développement s’est longtemps organisée : sans attendre que les politiques nationales de santé, d’éducation, de sécurité alimentaire ou que les grands programmes d’électrification ne se déclinent sur l’ensemble du pays, des projets multisectoriels doivent fournir une masse critique de services publics à l’échelle de communes menacés. La gestion des tensions autour de l’accès aux ressources naturelles, au premier rang desquelles la terre et l’eau devra enfin, durant plusieurs décennies, accompagner la mutation de ces territoires.

Les institutions d’aide au développement s’emploient donc à adapter leurs modes d’action aux enjeux de régions où les crises sécuritaire, humanitaire, économique et environnementale se combinent. S’il est essentiel qu’elles y parviennent, c’est parce que les activités qu’elles financent permettent d’agir sur les fragilités dans lesquelles les mouvements terroristes prennent racine. Aucune de ces réponses ne constituera, en elle-même, une solution à Boko Haram ou à ses avatars djihadistes. L’aide au développement ne représente pas une alternative au volet répressif de la lutte contre le terrorisme ; elle ne remplacera pas le long travail sur le terrain idéologique, trop longtemps abandonné aux thèses obscurantistes. Mais déserter ce champ de la lutte scellerait le sort de populations prises en otage. Car si la grande pauvreté ne cause pas le radicalisme, elle le favorise indéniablement : du Pakistan au Nigeria en passant par le Nord-Mali, Bruxelles et la Seine-Saint-Denis, le sentiment d’injustice et d’exclusion constitue l’un des puissants moteurs du terrorisme. Nous n’avons pas d’alternative au fait de s’y engager avec humilité, patience et détermination – sauf à laisser le champ libre aux soldats de la terreur.

 

Ce sujet vous intéresse ? Rendez-vous le 22 juin à la conférence : « Face à Boko Haram, comment agir dans le bassin du lac Tchad ?« 

 

Cette tribune est publiée dans sa version intégrale, sous le titre : « Aide au développement et limites des interventions internationales. Le cas de Boko Haram », dans le numéro 255 de la revue Afrique contemporaine, intitulé : « Comprendre Boko Haram » (coordinateur Nicolas Courtin, rédacteur en chef adjoint)

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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