Il est aujourd’hui reconnu qu’il n’existe pas de sécurité sans développement, et pas de développement sans un minimum de sécurité humaine. Réduire les facteurs structurels de fragilité susceptibles de mener à des irruptions de violence et gérer les crises et leurs impacts sont deux défis que l’aide internationale souhaite relever. Entretien avec Erik Solheim, Président du Comité d’aide au développement de l’OCDE.

© Africa Renewal
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D’après votre expérience de négociateur, comment doit-on aborder un processus de paix ?

Voici les cinq principales leçons que j’ai apprises. Tout d’abord, la gestion des conflits est cruciale pour le développement. Si l’on veut tendre à une stabilisation du monde, il faut d’abord bien comprendre les conflits tribaux, que ceux-ci soient liés à la religion ou à l’identité, pour résoudre des problèmes politiques plus vastes. En outre, il s’agit d’entamer des discussions avec les membres les plus modérés, intéressants et constructifs de ces tribus, susceptibles de porter des solutions.

Il est bien sûr indispensable de rassembler la communauté internationale, de coordonner son action, en s’appuyant sur quelques acteurs clés. Ce ne sont pas forcément les mêmes chefs de file pour chaque crise. Ainsi, concernant le processus de paix au Sri Lanka, il était essentiel d’impliquer l’Inde, puis les Etats-Unis. Le rôle des négociateurs est de favoriser ce travail en commun.

Il est tout aussi indispensable, dans un conflit, de parler à chacun. Même aux terroristes… Quoiqu’en aient dit les Etats-Unis en 2001, il est toujours préférable de parler que de se battre. Initier un dialogue n’est pas un signe de défaite. Ce principe, valable dans la vie privée, l’est aussi dans la sphère publique. Ainsi, pour reprendre l’exemple du Sri Lanka, cela n’aurait eu aucun sens d’ignorer les Tigres Tamul : il fallait parler à leurs chefs. Il y a deux choses importantes à savoir concernant ce genre de leaders politiques : ils prennent rarement des décisions rationnelles, et ils sont souvent seuls. Aussi, il faut choisir les bons mots, le bon registre ; ils doivent pouvoir se fier aux étrangers, sentir qu’on ne les diabolise pas. Couper les ponts n’est jamais une bonne décision, comme on a pu le voir en Irak.

Pour résoudre un conflit, il faut aussi s’armer de patience. Bâtir ou rebâtir un Etat stable nécessite du temps, c’est un processus long. Il faut tabler sur dix ans, minimum.
Enfin, j’ajouterai que tout est dans tout. Les enjeux économiques, sociologiques, de développement, politiques et militaires sont intrinsèquement liés. Or les différents types d’acteurs qui interviennent dans les pays en crise ont trop souvent tendance à travailler en silo.

 

Quels conseils donneriez-vous alors à un bailleur de fond dans les contextes de crise ?

Les agences de développement sont focalisées sur leurs projets, et souvent trop peu connectées aux enjeux politiques.
Quel est le principe politique majeur à appliquer dans chaque territoire d’intervention ? Ce principe, défini au plus haut-niveau, devrait être clair pour chaque pays donateur. Si l’on se réfère au conflit somalien, je me souviens d’un superbe document de cadrage, avec une centaine de principes… plus importants les uns que les autres. Mais quelle était la véritable ligne directrice ? Il est essentiel que celle-ci soit lisible. Sinon, l’aide peut même être facteur de déstabilisation. Ainsi, l’afflux de dons à la suite du Tsunami de 2004, qui partait d’une bonne intention, a fragilisé le processus de paix en cours : celui-ci aurait dû être le fil conducteur de l’action des Etats donateurs.

Dans les pays fragiles, la priorité doit être le renforcement de l’Etat, l’organisation des relations entre ce dernier et la société civile. Les meilleurs projets ne sauraient s’y substituer. Le rôle du CAD est de rassembler les pays donateurs autour de principes politiques clés. L’objectif du New Deal pour l’engagement dans les pays en conflit, adopté lors du sommet de Busan sur l’efficacité de l’aide en 2011, est que ces principes se reflètent dans l’action, pas seulement sur le papier.

Parmi les donateurs, il est plus efficace qu’il y ait un chef de file pour chaque zone de tension. Ainsi, la France connaît très bien l’Afrique de l’Ouest, et son action est actuellement reconnue en RCA. Cependant, elle devrait davantage dialoguer avec l’Afrique de l’Est, en apprendre les codes et la culture. Peut-être faudrait-il aussi que la France infléchisse son discours, montrant qu’elle ne considère plus les Africains seulement comme un peuple « à aider ».

 

Comment renforcer l’Etat?

L’Etat est incontournable dans le processus de sortie de crise. En effet, si l’Etat n’a pas le monopole de la violence, il est extrêmement difficile d’aboutir à la paix et la prospérité. L’Etat joue également un rôle central pour encadrer le marché, favoriser l’investissement privé, le développement économique et social. Pour toutes ces raisons, les acteurs du développement doivent donner la priorité au renforcement de l’Etat. Même dans le cas d’Etats très fragiles et précaires, il faut s’attacher à passer par eux, par leurs institutions. Sans quoi ils ne se relèveront pas. Ma recommandation principale est donc de ne jamais contourner les services de l’Etat, mais de les renforcer.

Pour cela, il s’agit d’aligner l’action des bailleurs sur celles des priorités des gouvernements en place, et de bien coordonner l’action des bailleurs. C’est ce que nous nous efforçons d’accomplir à l’OCDE à travers les principes du New Deal pour l’engagement des pays en conflit.

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