Comment faire de la croissance démographique africaine le levier d’une croissance économique plus durable et inclusive ? Pour Papa N’Diaye, du Fonds monétaire international (FMI), la réponse réside en partie dans le secteur privé.

Interview réalisée par Thomas Hofnung,
Rédacteur en chef d’iD4D


D’après le dernier rapport du FMI sur les perspectives de l’économie en Afrique subsaharienne, le taux de croissance devrait passer de 3,2 % cette année à 3,6 % en 2020. Au regard de la croissance démographique, cette progression sera-t-elle suffisante pour absorber l’arrivée massive de jeunes sur le marché de l’emploi ?

Ce taux masque une grande hétérogénéité. Certains pays peu dépendants des ressources naturelles vont bénéficier d’un taux de croissance qui avoisinera 6 %, voire plus. C’est le cas du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de l’Ouganda ou encore du Rwanda. À l’inverse, des pays dont l’économie dépend fortement des ressources naturelles, tels que le Nigeria, l’Angola ou l’Afrique du Sud, afficheront une croissance beaucoup moins élevée, de l’ordre de 1,5 à 2 %. Ces taux sont trop faibles pour créer suffisamment d’emplois afin d’absorber tous les nouveaux entrants sur le marché du travail. Les gouvernements concernés doivent impérativement créer les conditions nécessaires pour soutenir une croissance durable et inclusive.

 

Quel est le taux à partir duquel la croissance peut permettre d’insérer les jeunes qui arrivent sur le marché du travail ?

D’après nos calculs, il doit atteindre 6 à 7 %. Mais il faut bien comprendre qu’au-delà des chiffres, certains types de croissance sont plus inclusifs que d’autres. Il s’agit de créer des opportunités pour tout un chacun, entre autres en donnant un large accès à l’éducation et en facilitant l’accès au crédit.

 

À quels facteurs faut-il imputer la faible croissance actuelle des deux « locomotives » du continent, le Nigeria et l’Afrique du Sud ?

Papa N’Diaye : Le Nigeria a subi une baisse très marquée des cours du pétrole à partir de 2014. Ce pays a dû procéder à des ajustements budgétaires drastiques. Plus généralement, tous les pays exportateurs de pétrole en Afrique subsaharienne ont été contraints de mettre en œuvre des plans d’assainissement. Et ils vont devoir poursuivre cet effort important, de l’ordre de 3,5 % du PIB, dans les cinq prochaines années. Quant à l’Afrique du Sud, elle a pâti de la baisse des cours des produits miniers, mais aussi des lourdes incertitudes économiques et politiques qui pèsent sur elle.

 

Vous évoquez la Côte d’Ivoire, qui connaît un taux de croissance enviable dans la région. Comment expliquer que, dans le même temps, un nombre non négligeable de ses concitoyens fassent le choix de la migration ?

P. N’D. Au-delà du cas de la Côte d’Ivoire, la question que vous soulevez est celle de la croissance inclusive, dont nous venons de parler. Les projections démographiques de l’ONU évoquent le chiffre de 20 millions de nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année en Afrique subsaharienne. Ce nombre est deux fois plus important que celui des emplois créés au cours des cinq dernières années dans la région. Une fois de plus, tout dépendra du caractère inclusif de la croissance.

 

Pour favoriser cette croissance inclusive dont vous parlez, faut-il mettre davantage à contribution le secteur privé face à un secteur public parfois à bout de souffle ?

P. N’D. Le privé a effectivement un rôle fondamental à jouer dans l’instauration d’une croissance dynamique, viable et durable. Dans les pays les moins dépendants des ressources naturelles, le rôle du secteur public est généralement actif, mais au prix d’une augmentation importante de la dette publique et, partant, du fardeau de la dette qui pèse sur les finances publiques. La demande en infrastructures y est souvent massive. Aujourd’hui, il faut donner les rênes de la croissance au secteur privé.

 

La croissance du secteur privé est-elle à même de favoriser la concurrence et ainsi d’enclencher une baisse des prix pour les produits de première nécessité, souvent élevés sur le continent ?

P. N’D. Effectivement, en Afrique subsaharienne les PME ont du mal à entrer sur des marchés dominés soit par les entreprises publiques, soit par un ou deux monopoles. Pour les y aider, il convient d’améliorer le climat des affaires et la gouvernance, mais aussi la concurrence. Il faut également faciliter l’accès au crédit pour les PME et aux services financiers. Ce n’est pas seulement une question de réglementation. Un certain nombre de gouvernements font en sorte de faciliter l’usage des nouvelles technologies digitales par les entreprises, c’est une piste intéressante. C’est le cas du Rwanda, mais aussi du Kenya.

 

Une zone de libre-échange économique (ZLEC) a récemment été adoptée à l’échelle du continent, au moment même où l’on assiste à un retour du protectionnisme au niveau international. À quelles conditions ce projet peut-il doper les productions locales, tout en limitant les importations en provenance d’Asie ou d’Europe ?

P. N’D. Un rapport du FMI datant d’avril 2019 a bien souligné le potentiel assez remarquable d’intégration régionale mais aussi de croissance induit par l’instauration de cette zone de libre-échange. Mais ces gains potentiels sont soumis à un certain nombre de conditions. Il ne s’agit pas seulement de réduire les barrières tarifaires, comme le prévoit l’accord sur la ZLEC, mais de démanteler les barrières non tarifaires, sur les plans de la logistique et des infrastructures, pour faciliter les échanges entre les pays. Autrement dit, il faut tout simplement pouvoir transporter un bien d’un pays à un autre. Ce qui est souvent très difficile à l’heure actuelle. Cet accord change vraiment la donne à l’échelle de la région d’Afrique subsaharienne. Ce ne sont plus des États de 15 ou 20 millions d’habitants qui sont concernés : cet accord vise à instaurer un grand marché de 1,2 milliard de personnes, d’une valeur estimée à 2,5 milliers de milliards de dollars, soit 2,5 trillions. Il peut vraiment avoir un impact important sur l’économie mondiale, et a fortiori régionale.

 

Cela revient-il à faire de la forte croissance démographique que connaît le continent un atout ?

P. N’D. Absolument. C’est une opportunité formidable pour catalyser des réformes indispensables et stimuler une croissance inclusive et durable dans la zone, à même de générer les emplois nécessaires pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail et pour qu’enfin la région puisse bénéficier de son dividende démographique. Il s’agit d’un processus à long terme : les États ont dix ans pour réduire 90 % des barrières tarifaires. Mais il faut sans plus tarder passer à la phase de réduction de ces barrières, aussi bien tarifaires que non tarifaires. Une accélération des réformes structurelles est d’ores et déjà souhaitable afin de bénéficier au maximum du potentiel offert par la mise en place de la zone de libre-échange.

 

Certaines zones, telles que le Sahel, font face à des menaces sécuritaires croissantes, provoquant l’augmentation des dépenses militaires et la baisse des dépenses sociales, au risque d’entamer la cohésion sociale dans ces pays. Comment sortir de ce cercle vicieux ?

P. N’D. Les pays confrontés au fléau du terrorisme ne pourront pas s’en sortir seuls. Dans des États comme le Mali, le Niger ou le Burkina Faso, les dépenses militaires représentent jusqu’à 4 % du PIB en moyenne, soit 20 % de leurs recettes fiscales. Sur le plan local, les autorités doivent impérativement favoriser la mise en place d’une croissance plus inclusive. Mais il est clair qu’une aide extérieure est nécessaire pour les aider à s’en sortir. On est là face à un problème qui concerne toute la région. Car, outre l’impact économique non négligeable sur les pays limitrophes, la violence génère aussi des flux migratoires importants. La solution ne peut être que globale.

 

 

 

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