Les données actuelles suggèrent « une explosion démographique avérée » au Niger, avec des conséquences inquiétantes à court et moyen termes. Mais les exemples du Kenya et du Bangladesh conduisent à relativiser ce diagnostic et à mieux approfondir l’analyse de la relation population-développement.

On June 17, 2016, in Bosso (South-East of Niger). A family preparing to leave the city after recent attacks by Boko Haram. (Issouf Sanogo/AFP)

Une analyse sociodémographique fine de la situation au Niger montre qu’au-delà de la croissance démographique se pose la question de la pauvreté et de l’inégalité : il n’y a pas un mais deux Niger. Cependant, deux problèmes contextuels, qui n’ont rien de démographique, compliquent la situation dans le pays.

Une « explosion démographique » prévisible

Population en 2050 (en milliers)
Population totale19 897
Taux de croissance3,9 %
Population en 2050 selon les hypothèses de fécondité des Nations unies
Moyenne68 454
Basse63 070
Haute74 001

 

Le Niger est le pays où la fécondité est la plus élevée au monde. Son taux de croissance annuel de 3,9 %, qui implique un doublement de la population en 18 ans, n’a jamais été atteint dans l’histoire (Nations unies, 2017). Cette croissance « explosive » d’une population à 80 % rurale, alors que seule une petite partie du territoire peut se prêter à la production agricole et nourrir la population, a réactivé le spectre malthusien des famines. On en déduit une pression démographique qui va devenir insoutenable pour ce pays pauvre, malgré ses richesses naturelles, en particulier l’uranium.

Pour se faire une meilleure idée du caractère inéluctable de cette déduction, il faut se tourner vers les exemples d’autres pays : le Kenya et le Bangladesh.

La contraception et les politiques de population : le cas du Kenya

Que se passe-t-il lorsque des sociétés qui valorisaient la fécondité sont soumises à l’influence des politiques de population qui promeuvent au contraire un changement dans le sens de la famille restreinte ? Prenons l’exemple du Kenya.

En 1977, la première enquête nationale jamais réalisée avait révélé que cet État d’Afrique de l’Est détenait le record mondial de fécondité avec 8,3 enfants par femme. Dans ce pays rural à 72 %, où 31 % des femmes en âge de procréer sont analphabètes, la baisse de la fécondité est très marquée : 3,57 enfants en 2017, soit une diminution de 56 % en quatre décennies.

Que s’est-il passé ? La contraception a certainement permis aux femmes kenyanes de réduire leur fécondité. L’offre de contraception, mais plus généralement les prestations en matière de santé se sont améliorées avec le plan quinquennal de 1975-1979. Mais l’explication par le seul comportement d’une élite de « femmes pionnières » ne suffit pas. Déjà en 2008, donc après seulement trois décennies, l’Enquête démographie et de santé (DHS 2008) révélait que 46 % des femmes urbaines et – fait encore plus notable – 37 % des femmes rurales, et même 12 % des femmes analphabètes, utilisaient une méthode moderne de contraception.

Contrebalancer le système de valeur nataliste

Plusieurs facteurs socio-économiques et institutionnels expliquent le changement dans le comportement des femmes, mais aussi des hommes, et ceci en ville comme en milieu rural. D’importantes mesures législatives ont été prises : l’âge minimal au mariage a été fixé à 18 ans pour les femmes et à 20 ans pour les hommes ; de nouvelles lois foncières et successorales ont considérablement accru les droits des femmes.

Enfin, à partir de 1979, la principale association féminine a joué un rôle décisif dans la promotion de la planification familiale. Ainsi, le développement social, associé à un effort pour mettre à la disposition de la population la contraception, a pu efficacement contrebalancer le système de valeur nataliste.

Au Niger, en dépit de la politique nationale de population, la fécondité des adolescentes reste élevée et les mariages précoces fréquents. Un résultat important de la politique du gouvernement est la baisse de la mortalité infantile (divisée par deux entre 2000 et 2020) qui pourra peut-être induire une baisse de la fécondité en vertu de la théorie des naissances de remplacement. Pour l’instant, elle contribue surtout à la croissance démographique, puisque plus d’enfants survivent. À noter aussi une forte hausse, depuis 2017, de l’utilisation de la contraception moderne, du fait d’une contribution de la coopération allemande.

Démographie et pauvreté : le cas du Bangladesh

Il est frappant de constater que les arguments évoqués pour le Niger, qui relèvent d’une sorte de fatalisme démographique, ont été développés à propos du Bangladesh dans les années 1970. Un conseiller d’Henry Kissinger parlait ainsi de « pays poubelle » et les experts de l’époque confiaient être très pessimistes. Et pourtant, le taux de croissance démographique est passé de 2,8 % en 1980 à 1,3 % aujourd’hui, et l’indice synthétique de fécondité de 6,9 enfants en 1980-1985 à 2,06 en 2017. Néanmoins, le Bangladesh reste un pays pauvre avec 24 % de la population vivant dans la pauvreté (Banque mondiale, 2017).

En bref, alors que dans les années 1970, on désespérait d’arriver à freiner la croissance démographique du Bangladesh, quarante ans plus tard il n’y a plus aucun problème de ce type. Mais celui de la pauvreté de la population – faut-il parler de prolétariat ? – reste entier. Qu’en est-il au Niger ? Les informations qui suivent sont tirées d’une importante synthèse, très documentée, publiée en 2015 par l’Institut national de la statistique, Niger vers le développement social (Paris, L’Harmatttan).

L’évolution de la pauvreté au Niger

Les projections démographiques actuelles alarmantes au Niger ignorent le véritable problème derrière le rideau démographique. À l’instar du Bangladesh, le Niger porte le stigmate du sous-développement avec un indice de développement humain qui le place au dernier rang des 187 pays. Mais une analyse fine de plusieurs sources de données quantitatives incontestables (enquêtes démographiques représentatives et recensements) met en évidence la forte hétérogénéité de ce pays avec, en particulier, une division entre, d’une part, la masse de la population engluée dans la pauvreté – et c’est bien cette dernière qui contribue à la fécondité élevée – et, d’autre part, un groupe favorisé sur le plan économique, social et culturel, qui constitue une classe moyenne.

La part des Nigériens vivant en dessous du seuil de pauvreté est passée de 53,7 % en 2005 à 48,2 % en 2011 (date de la dernière enquête disponible), soit une diminution du taux de pauvreté d’un peu plus d’un point de pourcentage par an. L’indice monétaire de la pauvreté ne raconte toutefois qu’une partie de l’histoire. Il ne permet pas, par exemple, de mesurer l’évolution de la profondeur ou de la gravité de la pauvreté.

En d’autres termes, si la situation d’un ménage pauvre s’améliore sans que celui-ci ne franchisse le seuil de pauvreté, le taux de pauvreté reste inchangé. De même, si la situation d’un ménage déjà pauvre devient encore plus désespérée, aucun impact n’est enregistré sur le taux de pauvreté.  C’était le cas en 2007-2008, mais entre 2005 et 2011, les tendances de la profondeur et de la gravité de la pauvreté se sont significativement améliorées.

Émergence d’une classe moyenne ?

Dans les pays en développement, en particulier les pays pauvres à faible revenu, l’expansion de leur classe moyenne est un indicateur du développement. Ainsi, au Niger en 2011, une enquête nationale représentative révèle que la classe moyenne représente alors 45 % de sa population avec un niveau de vie qui lui permet de dépenser entre 186 000 et 480 000 francs CFA (soit entre 283 et 731 euros) par habitant et par an, tandis que 50 % des Nigériens font partie de la classe défavorisée. La classe la plus aisée représente donc 5,1 % de la population au Niger.

Tableau 1. Répartition de la population nigérienne en 2011 selon les classes de niveau de vie
Classe de niveau de vieApproche monétaire

%

Approche non monétaire

%

Défavorisée50,049,5
Moyenne inférieure35,039,3
Moyenne supérieure9,96,0
Aisée5,15,2
Total100,0100,0

Source : Oumarou, INS, 2015.

Par rapport à la situation observée en 2007, la classe moyenne a augmenté en 2011 d’environ 30 % de la population, selon le Programme de développement économique et social (2012-2015). Les auteurs de l’étude ont défini le concept de noyau dur : les personnes qui se situent à l’intersection des deux critères (monétaires et non monétaires) sont considérées comme appartenant assurément à la classe moyenne, d’où l’idée de noyau dur.

L’analyse du noyau dur aboutit ainsi à une classe moyenne de 24,6 % au lieu de 45 %. Près de la moitié de la classe moyenne est donc exposée au risque de retomber dans la classe défavorisée. Ceci dénote l’extrême vulnérabilité de la plupart des ménages de la classe moyenne nigérienne.

Deux problèmes contextuels spécifiques au Niger

En résumé, les cas du Bangladesh et du Kenya montrent que l’enfermement dans la démographie exclut une véritable réflexion prospective et que les projections ne sont qu’une technique de calcul, aussi sophistiquée soit-elle. Au Niger, deux problèmes contextuels spécifiques compliquent la situation.

Premièrement, le pays est soumis aux turbulences économiques, politiques et sécuritaires de la région, avec des conséquences importantes sur sa stabilité politique et sa sécurité. Face à cette dégradation de la sécurité, le gouvernement est contraint de faire des compromis financiers en faveur des dépenses de sécurité au détriment de secteurs sociaux déjà largement sous-investis. Ces compromis contribuent à un affaiblissement continu des services sociaux.

Deuxièmement, la population (80 % en milieu rural et vivant de l’agriculture ou des activités pastorales) est particulièrement vulnérable au changement climatique en raison de sa dépendance aux ressources naturelles pour sa subsistance, de sa forte exposition à la variabilité climatique et de sa faible capacité d’adaptation. Les risques climatiques projetés au cours des prochaines décennies comprennent des sécheresses récurrentes, des pluies abondantes suivies par des inondations, qui affectent entre 100 000 et 150 000 personnes chaque année (206 000 en 2017), des invasions de criquets, des difficultés d’approvisionnement en eau potable et des variations du débit du fleuve Niger.

Imaginer les futurs possibles non quantifiés

Pour conclure, il faut poser le problème de la valeur prédictive des projections démographiques. On le sait, les hypothèses qui sont à leur base, en particulier celles relatives à la fécondité, se résument à trois variantes d’évolution possible : maintien au niveau actuel, accroissement, déclin. Mais les facteurs socioculturels et économiques n’étant pas sérieusement pris en compte, toute possibilité de discuter au fond la légitimité des trois variantes retenues est inévitablement exclue au profit de spéculations sur un demi-enfant de plus ou de moins durant les cinquante prochaines années.

En réalité, le discours sur le futur de la population est pensé à l’intérieur de la sphère étroite des changements démographiques, alors qu’un authentique exercice de prospective consiste à imaginer des futurs possibles non encore quantifiés. Qui aurait parié dans les années 1960 que le Bangladesh allait échapper à la relation fécondité/pauvreté ?

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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