Kim Issa et Kristel Guyon, de l’entreprise sociale libanaise arcenciel, reviennent sur les défis de la crise des réfugiés au Liban. 1,5 million de réfugiés syriens et 309 500 palestiniens y vivent aujourd’hui, la plupart sous le seuil d’extrême pauvreté.

Photo credit: UNHCR/S.Hoibak / Flick CC
Photo credit: UNHCR/S.Hoibak / Flick CC

Crise des réfugiés : le Liban fragilisé

En 2017, au Liban, le Lebanese Crisis Response Plan (LCRP) faisait état de 3,3 millions de personnes dans le besoin, dont 1,5 million de réfugiés syriens et 309 500 réfugiés palestiniens. En d’autres termes, plus de 55,9 % de la population présente au Liban, dont 30 % sont des réfugiés, est considérée dans le besoin, sur fond de crise politique, sociale et économique.

Six ans après le début du conflit syrien, le pays étonne encore par sa résilience. Mais il semble pourtant chaque jour au bord de l’implosion. Selon l’Unicef et le Pnud, 90 % des jeunes Libanais percevraient comme une menace la présence des réfugiés syriens au Liban. En effet, malgré les importants projets d’aide humanitaire et de développement mis en place par les acteurs internationaux et locaux, les sources de tensions entre les populations réfugiées et les communautés d’accueil se cristallisent sur la limitation des ressources et se font de plus en plus pesantes.

Toujours d’après le Lebanese Crisis Response Plan, plus de 70 % des réfugiés syriens et 10 % des Libanais vivent en dessous du seuil d’extrême pauvreté. 200 000 Libanais y auraient plongé du seul fait de la crise syrienne. 94,5 % des réfugiés syriens souffrent d’insécurité alimentaire, tandis que 49 % des Libanais ont déclaré avoir des inquiétudes quant à leurs capacités à subvenir aux besoins de leurs familles. D’après la Banque mondiale[1], entre 250 000 et 300 000 Libanais auraient perdu leur emploi depuis le début de la crise. Le taux de chômage avoisine les 20 % et affecte tout particulièrement les jeunes, tandis que 91 % des réfugiés syriens sont endettés et ont du mal à trouver des sources de revenus pour subvenir à leurs besoins.


Si au début de la crise en 2013, les besoins liés à l’afflux des réfugiés syriens au Liban étaient principalement identifiés dans la région du Akkar (au nord-ouest du pays) et de la Bekaa (à l’est), aujourd’hui, une importante proportion des réfugiés s’est réinstallée à Beyrouth même, la capitale, dans l’espoir d’augmenter leurs chances de trouver un emploi, même précaire. Le gouvernement libanais ne les autorise pourtant pas à travailler, sauf dans certains secteurs spécifiques (agriculture, bâtiment, gardiennage, ménage). Ces mesures ont été mises en place afin de prévenir les situations de fragilités pour la main-d’œuvre non qualifiée libanaise. Désormais, certaines municipalités sanctionnent quiconque embauche un réfugié syrien. Ces restrictions à l’emploi sont à double tranchant : d’un côté elles renforcent les tensions et le sentiment d’humiliation des réfugiés, d’un autre côté, elles accroissent leur vulnérabilité et les poussent à tomber dans l’illégalité  (travail des enfants, prostitution, trafic de drogue, délinquance, etc.).

 

Mettre les ONG locales au cœur du dispositif de l’aide

Plus de 4,6 milliards de dollars ont été alloués par les bailleurs de fonds internationaux de l’aide humanitaire au Liban entre 2012 et fin 2016. Cette aide a permis au pays de faire face à l’afflux des réfugiés et de ne pas tomber à son tour dans le cercle d’instabilité que connaît l’ensemble de la région.

Cependant, après plus de six ans de crise, les acteurs internationaux, agences onusiennes et ONG internationales se retrouvent dans un moment délicat de transition, entre aide d’urgence et projet de développement. En effet, alors que se côtoient urgences répétées et enjeux plus structurels, il est parfois difficile d’identifier la nature des besoins et la répartition des rôles entre les différents acteurs.

Par ailleurs, les ONG locales ressentent de leur côté des effets de mode dans les thématiques des appels à projets des bailleurs de fonds, qui ne correspondent pas toujours aux besoins réels des bénéficiaires et des populations les plus vulnérables qu’elles assistent quotidiennement. Un exemple marquant est l’engouement actuel des acteurs internationaux pour les projets de formation pour les réfugiés syriens, afin d’accroître leur employabilité et leurs opportunités d’emploi. D’après ce qu’arcenciel a pu identifier sur le terrain, ces projets n’ont malheureusement pas d’impact bénéfique à court terme du fait principalement des restrictions étatiques libanaises sur le marché du travail pour les populations non libanaises.


Autre constat dressé par arcenciel au Liban : la diminution de l’affluence des bénéficiaires lorsque la participation des bailleurs de fonds à un projet se termine. Or la fin d’un projet ne correspond pas toujours à la fin du besoin. Lorsque la fourniture du service (séances de physiothérapie, séances médicales, distribution d’aides techniques et de mobilité, etc.) n’est plus couverte par un bailleur de fonds, les bénéficiaires, bien que toujours dans le besoin, n’osent plus venir « réclamer ». Une situation qui s’explique par le sentiment d’humiliation et de culpabilité récurrent que ressentent les réfugiés syriens de faire payer quelqu’un d’autre (en l’occurrence arcenciel) à leur place lorsque le bailleur se retire, d’autant plus dans un contexte de tensions croissantes avec les communautés d’accueil libanaises.

Au sein de ses différents centres, arcenciel a ainsi mis en place un principe de « paiement volontaire », à la hauteur de leur volonté et de leurs moyens, du service reçu par les bénéficiaires. Une participation communautaire, la plupart du temps symbolique, qui sort les bénéficiaires de la relation ambiguë d’assistance, et qui permet à arcenciel de continuer à fournir les services aux bénéficiaires au-delà de la couverture des bailleurs de fonds.

 

Le modèle d’arcenciel au Liban : agir avec ou sans bailleurs de fonds

L’entreprise sociale arcenciel a vu le jour en 1985 alors que la guerre civile faisait rage au Liban. Apolitique et aconfessionnelle, n’étant pas rattachée directement à un parti ou une communauté, arcenciel a, dès le début, eu du mal à trouver les financements pour répondre aux besoins identifiés sur le terrain (fauteuils roulants et aides techniques pour les blessés de guerre puis les handicapés au Liban). Elle s’est constituée dès son commencement sur le modèle de l’entrepreneuriat social pour mener à bien son action. Le principe essentiel, c’est que l’ensemble des activités génératrices de revenus doivent permettre de financer les activités non génératrices de revenus (type aide d’urgence, aides sociales et médicales, etc.) afin qu’arcenciel puisse préserver son indépendance et continuer son action même après la fin du financement d’un projet par un bailleur de fonds. Cette vision et ce système organisationnel perdurent encore à ce jour, arcenciel assurant l’autofinancement de ses activités à hauteur de 76 %.

Afin d’apaiser les tensions entre les réfugiés syriens et les communautés d’accueil libanaises, arcenciel contribue à créer de nouveaux espaces de sociabilité et de rencontre au sein de l’ensemble de ses centres et sur plusieurs domaines d’activités. Par exemple, depuis 1997, arcenciel a créé un réseau de « rainbow clubs » sur l’ensemble du territoire libanais, favorisant l’épanouissement émotionnel, social et psychologique des jeunes en difficulté, à travers différentes activités sportives et artistiques, leur permettant également de se rencontrer et de tisser des liens entre les différentes communautés. De ces « rainbow clubs » est né en 2001 « cirquenciel », la première école de cirque au Liban et au Moyen-Orient, qui encourage le dialogue interculturel et aide les jeunes en décrochage ou en difficulté à réintégrer un cursus éducatif et professionnel. Au-delà de ces activités et aides sociales fournies indistinctement aux réfugiés et aux populations vulnérables, plus de 60 % des volontaires d’arcenciel sont eux-mêmes en difficulté (ex-toxicomanes, ex-prisonniers, personnes en situation de handicap, etc.), parmi lesquels se trouve un nombre non négligeable de réfugiés, dans les secteurs où ils peuvent travailler (agriculture, écotourisme, valorisation des déchets, etc.).

 

La préparation de l’après-conflit en Syrie ?

Aujourd’hui, de nombreux bailleurs de fonds et d’ONG internationales anticipent déjà la phase de reconstruction en Syrie, percevant les signes d’une probable fin du conflit. Cette préparation est nécessaire, mais repose sur beaucoup d’hypothèses encore non confirmées, notamment celle du retour imminent de l’ensemble des populations de réfugiés en Syrie. Or, si le régime de libertés ne s’améliore pas, il est probable que la majorité des réfugiés syriens ne puissent pas ou ne veuillent pas rentrer, se sentant menacés et en insécurité.

De même, du fait de la proportion de mariages entre populations réfugiées et communautés d’accueil, et du nombre d’enfants syriens nés au Liban (plus de 100 000 depuis le début du conflit), ou encore des opportunités de travail, même précaires, au Liban, il est probable que de nombreux réfugiés syriens décident de rester malgré la fin du conflit. Dans cette perspective, un retrait trop important et trop soudain des bailleurs de fonds et des ONG internationales mettrait en péril le fragile équilibre libanais.

Il est nécessaire que les acteurs internationaux de l’aide humanitaire et du développement aient confiance en la capacité des acteurs locaux à identifier les besoins et à y répondre. Ils sont en première ligne face aux populations fragilisées, avec ou sans bailleurs de fonds. Il convient de les soutenir sur la durée, d’autant plus qu’ils compensent bien souvent les faibles capacités de l’État libanais en matière de fourniture de services publics.

Acteurs de terrain, reconnus par la communauté, les ONG libanaises tentent de réduire les tensions entre réfugiés et communautés hôtes ; elles ont un rôle de médiateur central et indispensable maintenant que la crise perdure et est devenue chronique.

 

 

[1] Supporting the Future of Syria and the Region—A vision for Stabilization and Development in Lebanon: The Government of Lebanon’s Approach to Mitigating the Impact of the Syrian Crisis with Support from the International Community, avril 2017.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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