L’insurrection de Boko Haram et la riposte de l’armée ont entraîné une grave crise humanitaire au Nigéria. Mais alors que la famine menace 250 000 personnes, la situation du pays le plus peuplé d’Afrique reste à l’arrière-plan de l’actualité.

© European Commission DG ECHO
© European Commission DG ECHO

La grave crise humanitaire qui sévit dans le Nord-Est du Nigéria, avec une famine sans précédent depuis la guerre civile du Biafra (1967-70) qui menace 250 000 personnes, reste à l’arrière-plan de l’actualité. Le Nigéria, pays le plus peuplé d’Afrique, avec 177 millions d’habitants à 50 % musulmans, est à la fois craint et méconnu, comme l’explique l’anthropologue française Maud Gauquelin, spécialiste de la région.

 

Comment analysez-vous la crise humanitaire actuelle au Nord du Nigéria ?

Cette crise est très grave, puisqu’elle menace de mort 50 000 enfants sans que l’aide humanitaire ne puisse être acheminée, sauf sous escorte militaire, en raison de l’insécurité qui prévaut dans l’Etat fédéré du Borno, le fief du mouvement islamiste Boko Haram, apparu entre 1999 et 2000. Elle était néanmoins prévisible, compte tenu de la violence de ce groupe armé comme de la riposte de l’armée nigérianne, soutenue depuis 2015 par une Force multinationale mixte qui regroupe des contingents du Niger, du Cameroun, du Tchad, du Bénin et du Nigéria. La situation ne pouvait que se solder par un désastre sur le plan des épidémies et de la sécurité alimentaire.

A mon sens, cette situation prévaut en grande partie à cause d’une mauvaise appréciation du Nigéria dans les chancelleries occidentales, mais aussi du désintérêt des Nations unies et de la communauté internationale vis-à-vis de ce pays. En France, le Nigéria reste largement inconnu. Il fait souvent l’objet d’une confusion avec le Niger, alors qu’il représente notre premier partenaire économique en Afrique.

La volonté de non-ingérence de la communauté internationale au Nigéria tient en partie au traumatisme laissé par la guerre du Biafra (1967-70), marquée par une famine tellement violente que les gens en étaient arrivés à des actes de cannibalisme. Anthropologiquement, la brèche a été très forte. Elle a marqué les esprits. Rappelons que la France de l’époque avait soutenu la sécession biafraise, pour se rendre compte plus tard que cette option n’avait fait qu’envenimer le conflit.


La lecture de la situation au Nigéria est-elle toujours erronée ?

Aujourd’hui encore, le Nigéria fait extrêmement peur, parce que les codes sont différents de ceux qui prévalent chez ses voisins francophones, au Tchad ou au Cameroun notamment. Lorsque je travaillais sur le terrain à Maiduguri en 2008, le ministère français des Affaires étrangères recommandait aux chercheurs de quitter le pays tous les trois mois pour des raisons d’équilibre physique et psychologique. Ce pays est si violent, frénétique et chaotique, qu’il fait l’effet d’un repoussoir pour certains. Et ce, d’autant plus qu’il a été un Etat paria au temps de la dictature du général Sani Abacha (1993-1998), marquée par la mort de l’opposant Moshood Abiola en prison et la pendaison en 1995 de l’écrivain Ken Saro-Wiva, qui défendait les droits des minorités de la région pétrolière du Delta.

Depuis, le Nord du pays est resté enclavé, sinon sur le plan géographique, du moins dans les esprits. Personne ne veut s’enliser dans ce bourbier. Les Nigérians du Nord disent souvent se sentir “abandonnés”. Un sentiment d’injustice prévaut chez les chrétiens de la Middle Belt, la “ceinture centrale” et du Nord du pays, qui se demandent pourquoi les Occidentaux qui les ont évangélisés durant la colonisation ne viennent pas à leur rescousse lorsqu’ils se font massacrer par des musulmans. Ils se demandent pourquoi la France délègue les opérations militaires au Tchad et au Cameroun, ainsi qu’à l’armée nigérianne, réputée pour ses méthodes très violentes.


Cette stratégie ne fait-elle à son tour que jeter de l’huile sur le feu ?

Dans une certaine mesure, oui, car certains des dirigeants des pays voisins impliqués dans le combat contre Boko Haram sont à la fois craints et considérés comme non légitimes. En outre, la défiance d’une partie des populations est si forte à l’égard des élites militaires et politiques au Nigéria que Boko Haram dispose d’un réel soutien, ce qui entretient une certaine anarchie dans la région du Lac Tchad.

Après les massacres à grande échelle perpétrés par Boko Haram à Baga près du lac Tchad en janvier 2015, on a vu des villages rasés par Boko Haram car ils étaient soupçonnés de soutenir l’armée, et inversement, lors d’interventions, des villages ont été massacrés par l’armée car perçus comme un soutien à Boko Haram. Le fait que le premier chef de Boko Haram, Mohamed Yusuf, ait été tué dans la vague de répression menée par l’armée en 2009 et son corps ensuite exhibé a fait basculer le mouvement dans un radicalisme violent.

La situation paraît d’autant plus catastrophique dans l’Etat du Borno que dans les années 2007 et 2008, le président Umaru Yar’Adua, un musulman issu des régions du Nord du Nigéria, a donné beaucoup d’argent aux gouverneurs des Etats fédérés des régions septentrionales, lesquels ont ensuite indirectement financé Boko Haram. Ce fait est relativement connu au Nigéria, mais pas assez en dehors de ses frontières.


Peut-on dire que le problème posé par Boko Haram repose sur des causes internes, ou au contraire qu’il est international ?

 

 

L’espérance de vie plafonne à 52 ans, contre 61 ans en Afrique du Sud et 73 ans en Egypte, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). A la racine du problème se trouve l’absence de redisbritution de la manne pétrolière du Sud du pays, le manque de perspectives pour les jeunes des Etats du Nord du Nigéria et un ressentiment longtemps accumulé à l’égard des élites politiques et de l’armée.

Aujourd’hui, Boko Haram n’est plus une secte limitée aux frontières du Nigéria : c’est un proto-Etat qui a fait allégence à l’Etat Islamique en mars 2015, qui dispose de soutiens extérieurs et dont le fief, la ville de Maiduguri, compte 1 million d’habitants. La secte opère au Tchad et au Cameroun, et elle serait présente chez d’autres voisins dans la sous-région.

 

 

Officiellement, le califat proclamé en mai 2014 dans la ville de Gwoza par Mohamed Shekau, le chef de Boko Haram, n’existe plus, depuis la riposte armée orchestrée par le général Buhari, élu président en mars 2015. Dans les faits, Boko Haram existe toujours. Les jeunes filles prises en otage en 2014 à Chibok n’ont pas été libérées et le groupe conserve sa capacité de nuisance. D’ailleurs, le chiffre souvent avancé de 20 000 personnes tuées par Boko Haram paraît largement sous-estimé.

 

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Quelle serait l’issue selon vous ?

La seule solution serait de nouer un dialogue avec les chefs de Boko Haram. Plus on les tuera, plus ils feront figure de martyrs. Ces gens s’expriment par la violence, pour faire valoir leurs revendications. Ils sont l’expression populaire d’une revendication latente qui porte sur une meilleure redistribution des richesses, face à un Etat qui n’est pas providence, mais au contraire prédateur. Il faut imaginer des programmes de réinsertion et de reconstruction de la paix au Nigéria. Il y a des possibilités d’apaisement et d’armistice, comme on l’a vu ailleurs après d’autres guerres.

 

 

Les autorités du pays envisagent-elles ce dialogue ?

Non, on n’en prend malheureusement pas le chemin, dans la mesure où la politique fédérale porte plutôt sur l’élimination physique de Boko Haram. Sur le plan diplomatique, les conseillers américains risquent de devenir de plus en plus isolationnistes, avec l’élection de Donald Trump à la présidence. Toutefois, le nouvel habitant de la Maison Blanche devra compter avec la première économie d’Afrique, et peut-être sera-t-il pragmatique. Cette donne aura une influence sur la situation au Nigéria. Les Etats-Unis ont une base militaire à Garoua, dans le Nord du Cameroun, et leur aide humanitaire a été jusqu’à présent conséquente.

 


Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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