Le rôle des banques centrales est crucial pour réduire le niveau des incertitudes sur la transition écologique et inciter le secteur privé à adhérer à son tour à la neutralité carbone et à la restauration des écosystèmes.

Devant le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), le 24 avril 2020. (Photo: Yann Schreiber / AFP)
Devant le siège de la Banque centrale européenne, à Francfort (Allemagne), le 24 avril 2020. (Photo: Yann Schreiber / AFP)

Face à la crise pandémique et à ses conséquences économiques et financières à court et moyen terme, les banques centrales se sont retrouvées en position de gardiennes du chaos. Les moyens qu’elles ont employés nous sont familiers depuis la réponse à la crise financière de 2008. En ce sens, les fameuses politiques monétaires non conventionnelles testées il y a dix ans sont bel et bien devenues la nouvelle norme. Mais la triple crise sanitaire, environnementale et sociale actuelle liée à la pandémie de Covid-19, en s’inscrivant dans la durée, marque sans doute l’entrée dans une nouvelle période, caractérisée par le franchissement d’ores et déjà inévitable de points de bascule écologiques.

Les banques centrales ne peuvent plus proposer de garantir une stabilité financière qui accélère de plus en plus visiblement le dépassement des limites planétaires. Cette crise est en cela de nature profondément différente de celle de 2008 et plaide dès lors pour une refonte plus profonde du régime des banques centrales.

 

Face à la crise, la neutralité de marché, un principe remis en question

Plusieurs indices semblent indiquer une certaine prise de conscience du besoin d’un tel changement de régime. Ainsi a-t-on pu entendre récemment Christine Lagarde mettre en cause la notion de neutralité de marché dès lors qu’il est question de changement climatique.

L’abandon rhétorique de la neutralité de marché comme principe d’intervention de la Banque centrale européenne ouvre la voie à un régime d’intervention des banques centrales beaucoup plus proactif vis-à-vis des acteurs financiers. La banque centrale peut ainsi désormais officiellement modifier la structure des prix, et donc afficher un horizon susceptible de reconnecter les anticipations des acteurs financiers avec des objectifs à long terme de politique publique.

La récente décision de la Banque d’Angleterre de recréer des lignes de crédit à court terme avec le Trésor britannique, ou la préoccupation affichée par la Réserve fédérale vis-à-vis de l’impact des politiques monétaires sur les inégalités sont d’autres signes récents de la fin d’une indépendance principielle des pouvoirs monétaires et politiques.

 

 

Il est désormais monétairement intenable de justifier des politiques massives d’achat d’actifs financiers qui contribuent à perpétuer une économie carbonée dont la Commission européenne veut politiquement se débarrasser via sa politique de Green Deal. Il est essentiel aussi que la politique monétaire, et en particulier les achats d’actifs n’accroissent pas de facto les inégalités de patrimoine entre citoyens. C’est pourquoi il est plus que jamais nécessaire de s’interroger sur les canaux de transmission de la politique monétaire, afin de s’assurer que celle-ci permet de soutenir la réponse des États à la crise du Covid-19 et apporte un bol d’air à l’activité des entreprises, tout en permettant une relance plus durable et qui bénéficie de manière équitable aux habitants d’une zone monétaire considérée.

 

La nécessité d’une véritable coordination globale

La nécessité d’une coordination resserrée entre politiques publiques (notamment en termes d’objectifs sociaux, climatiques et de biodiversité) et monétaires semble devoir s’imposer de manière accélérée à l’occasion de cette crise. Une telle coordination est d’ailleurs un objectif explicite de la Banque centrale européenne, inscrit à l’article 127 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et rarement mobilisé.

Au-delà des aspects sanitaires, la propagation de la crise du Covid-19 s’est faite en premier lieu au travers des marchés financier internationaux. Les économies émergentes et en développement ont ainsi connu un spectaculaire retournement de leur cycle financier alors même qu’elles n’ont souvent été que marginalement affectées par la pandémie. Nous observons actuellement une fuite de capitaux au sein des pays en développement, et conséquemment une hausse de leur taux d’intérêt. Très concrètement, cela veut dire que les pays les plus pauvres auront encore plus de mal à financer leur réponse sociale de court terme ou leurs investissements de long terme pour accélérer la transition écologique. La dynamique des cycles financiers est aujourd’hui globale, et cette globalisation se retrouve aussi au cœur des aspects environnementaux.

Comme indiqué encore récemment dans l’analyse de la banque centrale des Pays-Bas, la finance néerlandaise est exposée, par ses activités réalisées en dehors du pays, à de nombreux risques « biodiversité », soit qu’elle contribue à la dégradation d’écosystèmes protégés, soit qu’elle dépende de leurs services écosystémiques pour sa perpétuation.

L’alignement des flux financiers internationaux sur les objectifs climatiques de neutralité carbone de l’Accord de Paris (et sans doute bientôt ceux de restauration de la biodiversité à l’occasion de la COP15 de Kunming) nécessite dès lors de dépasser le simple cadre d’une coordination nationale ou à l’échelle de l’union monétaire. Le Network for Greening the International Financial System (NGFS) joue aujourd’hui ce rôle institutionnel d’acteur de l’alignement, à défaut de l’incarner pratiquement dans le cadre de la crise pandémique.

 

Banques centrales : des liquidités internationales au service de la transition écologique

Au-delà de l’alignement des flux financiers, la décennie qui s’ouvre ne nécessite rien moins que de redéfinir les conditions de la liquidité internationale. Sans cela, il semble difficile de penser la disparition du pétrole et autres énergies fossiles essentielles au financement de nombreuses économies. Cela passe concrètement par la facilitation de l’accès aux financements, et donc aux monnaies de réserve, pour les pays ou institutions financières mettant en œuvre concrètement ces objectifs communs. Et ce, en lieu et place des conditions macroéconomiques restrictives aujourd’hui en vigueur dans la foulée de la crise du Covid-19 qui tendent au contraire à accroître les risques sociaux comme environnementaux.

La Chine, le Royaume-Uni, l’Union européenne, la Suisse et le Japon, soit cinq des six pays à monnaies de réserve internationale, sont d’ores et déjà engagés vers une neutralité carbone à moyen terme, qu’ils pourraient aussi contribuer à soutenir à un niveau global. Des accords durables d’échanges de devises, ou swap lines – devenus ici green swap lines –, entre pays à monnaie de réserve et les autres pays du monde pourraient endosser ce rôle nouveau d’alignement des liquidités internationales sur ces objectifs écologiques vitaux.

La définition d’une taxonomie commune des formes d’investissements compatibles avec l’horizon affiché et avec des trajectoires de décarbonation adaptées à chaque contexte, de même que le relais d’un réseau d’institutions bancaires publiques à même de garantir leur bonne application seraient des prérequis indispensables.

In fine, les banques centrales ont dans la décennie à venir un rôle clé pour réduire le niveau des incertitudes sur la transition écologique et créer les conditions de la confiance pour le secteur privé d’adhérer à son tour à la neutralité carbone et à la restauration des écosystèmes.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Partager cet article :

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda