Pour l’économiste Christian de Perthuis, l’année 2019 pourrait bien constituer le pic d’émission mondial, la crise sanitaire liée au coronavirus étant, à moyen terme, un vecteur d’accélération des transformations structurelles des économies.

Une femme traverse l'avenue La Castellana habituellement très fréquentée, à Madrid (Espagne), le 15 mars 2020. Photo par OSCAR DEL POZO / AFP
Une femme traverse l'avenue La Castellana habituellement très fréquentée, à Madrid (Espagne), le 15 mars 2020. Photo par OSCAR DEL POZO / AFP

La crise sanitaire provoquée par la diffusion du Covid-19 a changé d’échelle durant la première quinzaine de mars. Le 11 mars, l’OMS reconnaissait l’état de pandémie mondiale. Tous les pays du monde sont désormais touchés, le principal foyer de propagation du virus étant pour l’instant l’Europe.

Cette extension s’est accompagnée d’un dévissement des marchés financiers, ce qui constitue un nouveau vecteur de propagation de la récession dans le monde. À court terme, la récession mondiale va générer une réduction des rejets atmosphériques de CO2 d’une ampleur inédite. Notre anticipation est que 2019 va constituer le pic d’émission mondial car la crise sanitaire sera, à moyen terme, un vecteur d’accélération des transformations structurelles des économies.

 

Hypothèses sur la durée et l’ampleur de la pandémie du coronavirus

D’après les travaux de l’épidémiologiste Antoine Flahault, le monde contemporain a connu trois pandémies : la grippe espagnole de 1918-1919 et deux épisodes de grippe en 1957 et 1968. Les impacts de cette quatrième pandémie vont dépendre de sa dangerosité qu’on peut caractériser à partir de sa durée et de sa létalité.

La durée, tout d’abord. Le pic épidémique semble avoir été dépassé en Chine et en Corée (27 % de la population mondiale). Si l’Europe (7 % de la population mondiale) parvient à circonscrire la propagation du coronavirus au même rythme, le pic pourrait y être atteint d’ici fin avril. Il est difficile, en revanche, d’anticiper la capacité de réaction des États-Unis (4 % de la population mondiale) du fait de la faiblesse du système de santé publique. L’incertitude la plus grande concerne l’Asie du Sud et l’Afrique, où 42 % de la population mondiale doit affronter le virus avec des systèmes de soins très vulnérables. Retenons ici l’hypothèse d’un pic mondial de coronavirus atteint d’ici fin juin et d’un retour graduel à la normale de l’économie mondiale durant l’été.

La létalité, ensuite. Lorsque les économistes étudient les effets économiques des pandémies les plus graves (peste noire ou grippe espagnole), un des effets majeurs est l’amputation durable des ressources en travail du fait de la létalité : un quart de la population européenne est décédée de la peste au xiiie siècle et probablement 40 millions de personnes en 1918. Certes, il serait malvenu aujourd’hui de faire la moindre anticipation de la létalité de la crise sanitaire actuelle. L’hypothèse retenue est que cet impact restera secondaire au plan macroéconomique. Ce sont les effets économiques et environnementaux des mesures d’exception prises par les pouvoirs publics pour endiguer la crise sanitaire du coronavirus qui sont pris en compte dans l’analyse.

 

Vers un recul historique des émissions de CO2 en Chine

Les récessions surviennent habituellement pour corriger des déséquilibres antérieurs comme le surendettement initial en 2009, date de la dernière grande crise économique. La situation actuelle est très différente : les économies entrent brutalement en récession à la suite des restrictions de la mobilité des personnes. L’imagerie satellite témoigne de l’ampleur du mouvement en Chine et en Italie où les pollutions locales ont chuté à la suite du confinement des populations.

 

Visualisation des effets de court terme en Italie

 

 

En Chine, les mesures de confinement de la population ont provoqué un recul inédit de l’activité économique : d’après les indicateurs officiels, une baisse de 20 % des ventes de détail sur les deux premiers mois de l’année et de 16 % de la production manufacturière a été enregistrée. Mi-mars, le gros de la crise du coronavirus semblant passé, le mot d’ordre est à la relance. Malgré l’ouverture des vannes du crédit par la banque centrale chinoise, la reprise de l’économie semble poussive : la confiance n’est pas revenue, ce qui plombe la demande des ménages (consommation et logements). Sur le front extérieur, la reprise des exportations butte sur la récession qui frappe désormais les principaux clients de la Chine.

 

Évolution de la consommation de charbon dans le secteur électrique chinois à travers les six principales compagnies

(en milliers de tonnes)

 

 

Lors de la récession de 2009, la croissance chinoise avait juste ralenti et l’impact avait été à peine visible sur les émissions de CO2. Une tout autre évolution se dessine pour 2020. D’après une étude de Lauri Myllyvirta basée sur des indicateurs comme la production électrique (graphique ci-dessus), la récession aurait déjà provoqué un recul de 200 millions de tonnes  des émissions de CO2 en février (- 25 %), soit l’équivalent de deux tiers des émissions annuelles de la France ! Dans ce contexte, la Chine, responsable de 27 % des émissions mondiales, devrait connaître en 2020 une diminution de ses émissions d’une ampleur inédite, contrastant avec ce qui s’était produit en 2009.

 

Un impact du coronavirus très marqué en Europe et aux États-Unis

En Europe et aux États-Unis, l’entrée dans la crise du coronavirus a été accompagnée de mesures d’exception, tant monétaires que budgétaires, pour amortir le choc économique. L’objectif est de préserver la capacité productive, en évitant que les problèmes de trésorerie des entreprises ne multiplient les faillites provoquant une envolée du chômage. Ces coussins ne feront qu’amortir le choc dépressif sans créer les conditions d’un rebond économique. Dans ces pays, le transport, première activité touchée, est par ailleurs la première source d’émissions de CO2. L’impact de la crise sur les émissions n’en sera que plus marqué.

À court terme, la gestion d’une crise sanitaire désormais mondiale provoque un choc sur l’économie d’une intensité inédite en temps de paix. Il va en résulter un recul massif des émissions. En 2009, la récession majeure avait provoqué un recul des rejets mondiaux de CO2 de 500 millions de tonnes (Mt). En 2020, la baisse devrait être nettement plus prononcée. En ordre de grandeur, on peut la situer dans une fourchette de l’ordre de 1000 à 5000 Mt. Des montants qui ne sont pas susceptibles d’être rattrapés en un an. Mais une fois sorties de la récession, nos sociétés seront-elles mieux ou moins bien armées pour faire face au réchauffement climatique ?

 

Les chocs passés ont provoqué des ruptures dans les trajectoires régionales d’émission

Certains commentateurs opposent la vitesse de réaction des gouvernements face à l’urgence sanitaire à leur inertie face à l’urgence climatique. Séduisante, l’analogie semble pourtant trompeuse : le mot « urgence » s’applique à des temporalités très différentes.

On gère l’urgence sanitaire au jour le jour en intégrant les informations qui tombent heure par heure. Face au Covid-19, le délai d’action de mesures engagées pour freiner l’épidémie est de l’ordre d’une dizaine de jours. Face au réchauffement, compte tenu de l’inertie du stock de CO2 accumulé dans l’atmosphère, le délai de réaction des variables climatiques à une baisse des émissions est plutôt de l’ordre de vingt ans. Une journée perdue face à la pandémie équivaut donc à deux ans perdus face au réchauffement et un mois à 60 ans ! Après correction des différentiels de temporalité, il n’est pas certain que les gouvernements aient réagi si rapidement à la menace du nouveau coronavirus ou Covid-19.

Pour apprécier les effets de long terme de la crise sanitaire, privilégions plutôt l’approche historique. Depuis 1959, les émissions mondiales de CO2 ont reculé à trois reprises en réaction à un choc extérieur (graphique ci-dessous). Passé ce choc, la courbe globale d’émissions a bien redémarré. Mais à chaque fois, le choc a laissé des traces durables dans une région du monde.

Au lendemain du réalignement du prix du pétrole en 1980, les émissions mondiales baissent pour la première fois durant deux années consécutives. C’est aussi le moment où l’Union européenne à 28 atteint son pic d’émissions. La seconde baisse, observée au-début des années 1990, se superpose avec le pic d’émissions atteint en 1990 pour l’ensemble des pays de l’ex-bloc soviétique. Le choc de 2009 n’a guère affecté la trajectoire chinoise, mais il se superpose avec le pic des États-Unis, atteint en 2007.

 

Émissions mondiales de CO2

(en gigatonnes)

Source : auteur à partir des données du Global Carbon Budget (édition 2019)

 

Le choc de 2020 dû au coronavirus pourrait bien faire de l’année 2019 le pic mondial des émissions de CO2. La crise sanitaire révèle la fragilité des organisations productives actuelles à l’origine de la croissance globale des émissions. Son traitement de choc va contraindre à des expérimentations porteuses d’alternatives plus respectueuses du climat. La Chine, premier pays émetteur mondial, sera en première ligne dans la réorganisation des chaînes de production.

 

La crise sanitaire comme catalyseur d’innovations structurelles

Le changement de trajectoire ne sera pas linéaire. La baisse du pétrole va stimuler sa demande et renchérir les coûts relatifs des investissements dans l’énergie verte. La crise sanitaire ayant envahi tout l’espace politique, la préoccupation climatique des gouvernements a reculé. La fin des périodes de confinement verra un énorme besoin de renouer avec les rencontres et les multiples consommations qui s’y associent.

En contrepoint, la crise sanitaire a révélé la grande fragilité des modes de développement basés sur l’accroissement incessant de la mobilité des personnes, du capital, des marchandises. Freiner la propagation d’un virus dans des sociétés de l’hypermobilité devient vite un casse-tête. La Chine, la première, en a fait l’expérience. Mobiliser rapidement des moyens sanitaires comme des appareils d’assistance respiratoire, des masques de protection ou même du paracétamol se heurte à l’hyperspécialisation des chaînes de valeur. En Europe comme aux États-Unis, les autorités sanitaires découvrent avec stupeur les nouvelles dépendances qui en résultent.

La crise du coronavirus ne révèle pas seulement toutes ces fragilités. Elle va également nous obliger à expérimenter des formes innovantes d’organisation productive. Le télétravail à grande échelle en constitue une brique majeure. Il va nous faire découvrir les possibilités de réduire de multiples formes de mobilités contraintes qui accroissent inutilement nos empreintes climatiques pour de faibles bénéfices économiques. Concernant les marchandises, les acteurs économiques vont être obligés de tester la diversification de leurs sources d’approvisionnement et le raccourcissement de leurs chaînes d’approvisionnement. Dans les deux cas, il s’agit d’expérimenter de nouvelles formes d’organisation productive non seulement pour limiter les risques épidémiques mais aussi pour faciliter la réduction de nos rejets de gaz à effet de serre.

La gestion de la crise sanitaire va aussi faire émerger, du fait des contraintes de confinement, de multiples innovations en matière de solidarité. On en voit les prémisses en France, tant vis-à-vis des personnes âgées, plus vulnérables et donc plus protégées des contacts physiques, qu’à l’égard des personnels soignants, qui sont les plus exposés dans la lutte collective face à la diffusion du coronavirus ou Covid-19. Autant de valeurs qui pourraient faire reculer le consumérisme et l’individualisme qui entravent l’action collective face au réchauffement climatique.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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