Des mesures d’urgence ont été mises en place pour aider l’informel, un secteur clé dans les pays en développement. Mais, comme l’expliquent l’économiste Cecilia Poggi et l’urbaniste Irène Salenson (AFD), il faut aller plus loin.

Des vendeurs informels se rassemblent devant un immeuble de bureaux municipaux à Braamfontein, Johannesburg, le 8 avril 2020, alors qu'ils tentent d'obtenir un permis de travail durant la propagation de l'épidémie COVID-19. (Photo de MARCO LONGARI / AFP)
Des vendeurs informels se rassemblent devant un immeuble de bureaux municipaux à Braamfontein, Johannesburg, le 8 avril 2020, alors qu'ils tentent d'obtenir un permis de travail durant la propagation de l'épidémie COVID-19. (Photo de MARCO LONGARI / AFP)

Avec la crise du Covid-19, une nouveauté est apparue dans l’aide d’urgence : une vingtaine de pays ont ajouté aux mesures habituelles des initiatives ciblant spécifiquement le secteur informel. Toutefois, il convient de se demander comment les politiques publiques d’aujourd’hui et de demain peuvent protéger les emplois informels (salariés non déclarés, au sein d’entreprises formelles, ou entrepreneurs et salariés des entreprises informelles), les quartiers informels (non planifiés ou non réglementaires) et leurs habitants.

 

Covid-19 : des mesures prises en urgence pour soutenir les plus vulnérables

De nombreux pays en développement ont mis en place des aides monétaires ponctuelles, ou de trois mois, versées aux ménages en difficulté. La couverture et les montants varient, mais le critère général est de garantir une sécurité alimentaire pour quelques semaines. L’aide est transférée sur un compte bancaire, ou par paiement mobile, ou doit être retirée dans un bureau de poste ou dans un kiosque.

D’autres formes d’aide voient le jour, comme des mesures contre l’éviction de logements formels et informels. Celles-ci se révèlent fondamentales pour protéger les ménages précaires. L’Argentine a ainsi annoncé l’interdiction d’expulsion de locataires jusqu’au 30 septembre 2020 et le blocage des loyers. En Bolivie, comme au Mexique ou en Indonésie, le gouvernement contribue au remboursement des crédits immobiliers. Au Burkina Faso, au Sénégal, en Mauritanie et en Indonésie, le paiement des factures d’eau et d’électricité est reporté jusqu’à la fin du confinement.

 

Cibler les acteurs du secteur informel : le casse-tête des gouvernements

L’un des enjeux majeurs pour la mise en œuvre de ces mesures est d’identifier les individus en situation précaire. Dans certains pays, le bénéficiaire de l’aide est identifié « par inclusion », c’est-à-dire en utilisant les listes des programmes sociaux précédents, par exemple au Pérou. Certains de ces programmes s’appuient sur les listes de registres sociaux (Brésil), de la carte santé (Tunisie) ou de l’assurance santé (Maroc).

Dans d’autres, l’identification est faite « par exclusion » : le bénéficiaire est accepté lorsqu’il n’est pas inclus dans un autre programme d’aide sociale, ou dans les registres fiscaux comme en Colombie. La Thaïlande, quant à elle, a recensé 9 millions d’individus non inscrits au registre de la sécurité sociale par plateforme digitale, afin de leur transférer une aide.

Mais la distribution d’aide se passe parfois de liste : les ONG ciblent directement les sans-abri en Malaisie, ou les habitants des quartiers informels en Inde ou en Colombie (comme à Bogotá).

 

 

Secteur informel : les risques associés aux mesures d’urgence

Les mesures d’urgence sont bienvenues pour le secteur informel, qui pourrait être plus durement affecté par la crise du Covid-19, en raison du modèle de son économie et des conditions de vie précaires qu’il subit. Cependant, celles-ci ne peuvent pas se substituer à des politiques publiques de long terme visant à accompagner ce secteur. Pour cela, les points suivants doivent faire l’objet d’une attention particulière :

Le risque d’évolution vers une protection de type bénévole à effet excluant. Certaines personnes ne sont pas identifiées par les mesures d’urgence par manque de fonds à allouer ou par manque d’information, de papiers d’identité ou par éloignement physique des points de distribution. Il faut veiller aux méthodes d’enregistrement des bénéficiaires informels.

Le manque de pertinence et le renforcement des inégalités. Pour planifier les programmes à venir en faveur de l’informel, la participation de la société civile et des fédérations au processus décisionnel et l’évaluation des initiatives existantes sont impératives. Il faut par exemple évaluer les conséquences économiques d’un programme si celui-ci offre des montants inférieurs à l’inflation potentielle ou aux besoins des populations (comme cela est perçu au Cambodge).

L’oubli de la nécessaire redevabilité des institutions. Il convient de veiller aux principes d’égalité et de non-discrimination, notamment envers les populations précaires/informelles, au droit à l’information (en n’oubliant pas les langues locales), au droit de recours et au respect de la vie privée (utilisation des données, notamment).

Les retards d’investissement dans les services publics. Par exemple, les campagnes de vaccination pour d’autres maladies ont été arrêtées afin de se concentrer sur la crise. Or, l’aide d’urgence ne peut remplacer la fourniture de services de base par les autorités publiques, essentiels pour la prévention en amont des épidémies : les infrastructures de santé, l’accès à l’eau, l’assainissement ou la gestion des déchets, notamment.

 

Quelle vision à long terme existe-t-il pour l’informel ?

Au-delà de la crise du Covid-19, il faut penser à l’accompagnement du secteur informel à plus long terme. Les solutions qui permettent une prévention contre les vulnérabilités de ce secteur comportent cinq aspects :

1- Reconnaître plus amplement le travail informel et son rôle : certains métiers sont fortement vulnérables, alors qu’ils sont indispensables au fonctionnement de l’économie et des services, comme les récupérateurs de déchets, les aides à domicile, les travailleurs agricoles ou les métiers de l’économie digitale. Ceux-ci devraient être reconnus par la législation sur le travail et par les réglementations locales. La mobilisation des autorités et des organisations professionnelles est vitale pour favoriser des conditions décentes d’emploi ;

2- Éviter la stigmatisation des quartiers précaires: l’argument du risque sanitaire lié à la densité du bâti est fréquemment mobilisé pour remplacer les quartiers populaires par des projets résidentiels spéculatifs, visant uniquement les classes aisées, par exemple en Égypte, au Brésil, en Turquie, en Inde.  Si les autorités publiques n’ont pas les moyens d’offrir des logements sociaux, elles peuvent améliorer les conditions de vie dans les quartiers précaires (infrastructures, services essentiels) et proposer des plans d’aménagement simplifiés pour des quartiers nouveaux ;

3- Favoriser des politiques publiques pour la protection des travailleurs informels : il faut encourager les réformes visant à mettre en place des politiques publiques « sans regret », c’est-à-dire qui prennent en compte les coûts sociaux à long terme et cherchent à minimiser les conséquences négatives pour le futur :

  • politique de santé : la santé publique s’améliore si des mesures préventives et de promotion sont mises en place pour tous, y compris les populations précaires ;
  • politique de protection sociale : l’assurance sociale devrait être étendue aux travailleurs informels, par la définition de modalités spécifiques de contribution des individus, ou par le biais des mouvements associatifs. Les marges de manœuvre des budgets publics existent, comme le financement par la progressivité des impôts, la lutte contre les flux financiers illicites ou la taxation sur le capital, entre autres ;
  • politique de développement économique : il faut soutenir les maillons des filières les plus affectées par la crise, dont le retour à l’équilibre sera long, et qui concernent souvent l’entreprenariat informel (comme dans le textile ou dans le tourisme). Des politiques de soulagement des dépenses quotidiennes pour l’informel – par exemple la réduction des taxes sur le commerce de marchés ou sur les paiements mobiles – pourraient ainsi leur donner un peu d’oxygène.

 

4- Améliorer la production de données et le partage d’informations : la prévention des risques et les interventions nécessitent des données fiables sur l’informel pour identifier les usagers des programmes. Cela ne va pas sans poser des défis pour la production de statistiques officielles. Mais d’autres épidémies risquent de se développer dans le futur et les programmes seront plus efficaces s’ils s’appuient sur des campagnes d’information que se sont appropriées les habitants.

5- Améliorer la coordination entre l’échelon global, national et local : la mobilisation de fonds dédiés pour renforcer les systèmes de protection sociale et les intégrer aux programmes de gestion de crises devra inclure des financements innovants pour les pays en développement, sans lesquels les inégalités d’accès se creuseront pour les populations précaires, dont les contributions sociales ne peuvent être équivalentes à celles des classes moyennes. Les membres du Conseil de coopération inter-institutions pour la protection sociale (SPIAC-B) se mobilisent déjà pour une coordination des acteurs à tous les échelons.

Car, au-delà de la crise actuelle, il est souhaitable de veiller à ce que les innovations en cours et les initiatives volontaristes en faveur du secteur informel se poursuivent à moyen et long terme.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda