Dans ce deuxième épisode d’une série consacrée aux liens entre Covid-19 et environnement, l’économiste Étienne Espagne revient sur ce qui unit et différencie les crises du Covid-19 et du climat. La pandémie peut-elle accélérer le changement climatique ?

Avec la crise sanitaire, le prix des carburants a chuté. Ici, dans une station-service à Ambroise (France), le 24 avril 2020. (Photo par Alain JOCARD / AFP)
Avec la crise sanitaire, le prix des carburants a chuté. Ici, dans une station-service à Ambroise (France), le 24 avril 2020. (Photo par Alain JOCARD / AFP)

Le 20 avril 2020, pour la première fois de l’histoire du capitalisme fossile, un prix du pétrole est tombé en zone négative. Plus précisément, le prix des livraisons de pétrole WTI prévues en mai. Cette baisse est liée pour les deux tiers à l’effondrement de la demande dû à la crise du Covid-19, pour le reste à la guerre des producteurs russes et saoudiens, récemment ralentie par un nouvel accord du groupe OPEP+.

Symboliquement, cette chute marque un changement d’époque. Il est aujourd’hui certain que, avec des prix négatifs ou même seulement légèrement positifs pour les années à venir, le secteur pétrolier sera bouleversé durablement par la crise. Nous basculons dans une nouvelle période du capitalocène.

 

Covid-19 : un point de bascule à l’ère du capitalocène

Il est sans doute trop tôt pour dessiner précisément les contours de cette nouvelle période. Mais on peut essayer de comprendre quel rôle la crise du Covid-19 joue dans l’accélération de certaines tendances déjà bien engagées, relatives à la nature fossile de nos économies et à cette menace du changement climatique qui se fait déjà fortement sentir.

La pandémie de Covid-19 est-elle une répétition générale avant une très prochaine crise climatique ? Joue-t-elle le rôle de catalyseur dans la prise de conscience généralisée des fragilités écologiques systémiques générées par nos modes de développement ? Cette prise de conscience, si elle a lieu, sera-t-elle suffisante pour déclencher une transition, au vu des structures financières, économiques et géopolitiques dominantes ?

Entre métaphore, utopie d’un monde décarboné ou dystopie d’un rebond des émissions post-Covid-19, la crise actuelle s’articule fortement à l’enjeu climatique de la décennie qui s’ouvre.

 

La crise du Covid-19, métaphore de la crise climatique

Dès les débuts de la crise, les problèmes posés par la pandémie de Covid-19 aux sociétés humaines ont été rapprochés de ceux déjà suscités par le changement climatique, et qui se poseront de manière plus radicale encore dans la décennie à venir.

La première caractéristique commune aux deux crises est leur dynamique de croissance exponentielle : dans un cas, celle de la diffusion du virus, dans l’autre, celle des émissions de gaz à effet de serre. Pour éviter d’entrer dans une phase de croissance exponentielle incontrôlable, des mesures à la fois très fortes et très rapides doivent être prises : réduire les émissions de gaz à effet de serre d’un côté, isoler les premiers contaminés de l’autre. De ces stratégies a priori gagnantes, les exemples concrets ne sont malheureusement pas légion.

Seconde caractéristique commune : dans les deux crises, des points de non-retour qui rendent le système incontrôlable peuvent être atteints. Ces fameux tipping points sont marqués, par exemple, par les fragilités des systèmes de santé propres à chaque pays dans le cas du Covid-19, par la fonte du permafrost ou par l’inversion ou l’arrêt de la circulation thermohaline océanique dans le cas du changement climatique.

 

Covid-19 et changement climatique : des solutions communes

Mais Covid-19 et changement climatique peuvent aussi se rapprocher dans la nature collective de la réponse à apporter. Dans les deux cas, les intérêts individuels doivent s’articuler de manière bien plus forte à l’intérêt général. Les jeunes, peu exposés aux conséquences négatives du Covid-19, n’ont ainsi pas nécessairement intérêt à se mettre en quarantaine. Le gouvernement, ou le collectif, doit pouvoir peser sur les choix individuels pour garantir l’intérêt général. L’expérience du Covid-19 montre d’ailleurs que les comportements individuels peuvent évoluer très rapidement face à une menace radicale, imminente et très incertaine. Les réponses nécessaires face au changement climatique obéissent à une logique très similaire de prééminence de l’intérêt collectif, quand bien même les signaux peuvent paraître, à tort comme nous allons le voir, plus diffus et moins imminents.

 

 

Mais l’intérêt général ne peut pas non plus être dicté d’en haut sans amender notre contrat social, très fragilisé. Ainsi des mesures de réponse à la crise considérées comme illégitimes peuvent se voir radicalement remises en cause. La justice sociale est ainsi fondamentale dans les deux types de crises, plus encore que la magie technologique (ou le traitement miracle) : congés maladie payés, sécurité sociale universelle dans un cas, emplois verts et lutte contre les inégalités dans l’autre. Sans une justice sociale effective, le collectif n’existe pas : la réponse apportée à la crise sera alors soupçonnée de cacher quelque noir dessein et elle sera, à juste titre, contestée.

 

Deux crises, deux temporalités différentes ?

Néanmoins, il convient de ne pas s’aveugler sur les similitudes entre les deux crises. Un certain nombre de points sont plus ambigus, voire les éloignent complètement. Les deux crises semblent s’opposer dans leur rapport au temps. Le Covid-19 est brutal, il s’attaque à tous, même s’il révèle et accroît certaines inégalités, mais il nous apparaît comme temporaire. Les perturbations climatiques à venir seront quant à elles quasi éternelles à l’échelle de l’histoire humaine. Cette brutalité de l’arrivée du virus rend possible la mise en place de « stratégies politiques du choc » qui installent, au nom de l’urgence, des mesures extrêmes ou inhabituelles. L’évolution moins radicale et perceptible du changement climatique rend ces stratégies plus difficilement opératoires pour le moment.

Néanmoins, cette opposition des temporalités Covid-19/changement climatique est elle-même en partie fictive. Rien ne dit aujourd’hui que la pandémie ne persistera pas dans le temps, contrairement à ce que toutes les mesures politiques de nature très conjoncturelles prises à ce jour supposent implicitement. Inversement, le caractère diffus et moins imminent du changement climatique est une apparence trompeuse et même dangereuse. Les réductions d’émissions de gaz à effet de serre induites par la crise du Covid-19 pour 2020 représentent peu ou prou ce qu’il faudrait réduire annuellement pour limiter avec une bonne probabilité la hausse des températures à 1,5 °C. Autrement dit, atténuer de manière sérieuse le changement climatique peut se résumer en termes de réductions d’émission par une crise du Covid-19 annuelle.

 

Les effets climatiques bénéfiques du confinement, une douteuse utopie ?

Le brusque arrêt de l’économie mondiale a vite été présenté dans les médias comme un moment de respiration bienvenu pour la planète. Et il est vrai que les observations satellitaires ont immédiatement enregistré une chute des émissions de dioxyde d’azote en Chine ou en Italie. L’Allemagne se rend compte qu’elle parviendra sans difficulté à remplir ses promesses de réductions d’émissions de CO2 pour l’année 2020, contrairement aux attentes initiales. Des premiers bilans mondiaux apparaissent déjà, laissant voir une chute jamais atteinte des émissions mondiales, néanmoins tout juste suffisante dans la perspective d’une trajectoire respectant l’objectif du 1,5 °C. Plus anecdotique, les photos ou vidéos d’animaux plus ou moins sauvages errant dans les rues désertes de quelques grandes villes mondiales ont pu donner l’impression que la nature reprenait ses droits.

Pour ceux qui peuvent bénéficier d’un confort minimal dans le confinement, il est certain que ce dernier est propice à prendre conscience du caractère superficiel d’un grand nombre de besoins courants des sociétés de consommation. La remise en cause de l’utilité de voyages intercontinentaux pour des conférences et l’adoption de modes de travail qui freinent les voyages quotidiens tout en déconcentrant les villes seront sans nul doute accélérées comme, plus largement, un ensemble de mesures pour réduire les émissions au niveau de la consommation. La hiérarchie des métiers s’inverse aux yeux de tous, révélant infirmières, éboueurs, agriculteurs, docteurs ou manutentionnaires comme les précieux garants de la continuité des fonctions élémentaires de la société.

Néanmoins, comme nous allons le voir à présent, associer l’idée de transition bas carbone à l’expérience collective de confinement représente un risque politique majeur pour toute tentative future de transition réelle.

 

La menace d’une relance carbonée, déjà…

Sur le caractère bénéfique pour le climat et l’environnement de cet arrêt brutal des économies sur le long terme, la prudence est de mise. Comme le souligne François Gemenne, le climat n’a pas besoin d’une année blanche, mais d’une baisse continue des émissions. L’expérience de la crise financière de 2008 montre à quel point le rebond des émissions peut être rapide.

Surtout, les périodes de crise ne semblent pas propices aux politiques environnementales. Déjà, le Canada propose un plan de relance des secteurs pétrolier et gazier, et un certain nombre de pays européens contestent le pourtant très modeste Green Deal proposé il y a quelques mois à peine par la nouvelle Commission européenne. Les organisations patronales françaises et européennes mettent en avant l’idée de relâcher les normes environnementales pour faciliter la reprise. Les émissions semblent repartir en Chine, sous l’impulsion d’une relance qui serait orientée vers le charbon et la 5G. Surtout, les prix très bas du pétrole pourraient déprimer considérablement les investissements dans les énergies renouvelables pour les années à venir, bloquant l’économie mondiale dans un scénario du pire.

 

Tirer les leçons climatiques de la crise du Covid-19

Vaincre la crise économique et financière provoquée par la pandémie de Covid-19 nécessite de tirer les leçons des causes environnementales et sociales de son émergence et de sa diffusion. L’humanité vient de faire l’apprentissage de sa vulnérabilité radicale à des phénomènes qu’elle a causés de manière parfois très indirecte. Pour tous, cette crise peut servir d’immense répétition générale de la crise climatique qui vient.

Alors que les causes qui nous ont mené à l’impasse actuelle sont clairement écologiques, les voies de sortie peuvent-elles ignorer l’environnement ? Serons-nous dans les mois à venir les somnambules de la grande guerre climatique déjà commencée ? Ou pourrons-nous tenir le pari du poète Hölderlin selon lequel « là où croît le danger croît aussi ce qui sauve » ?

Répondre à ces questions suppose de s’intéresser aux transformations de la monnaie et de la finance, l’institution centrale du capitalocène, durant cette crise. Sa restructuration profonde est essentielle pour permettre une reconstruction qui ne soit pas une relance carbonée. Ce sera le thème du troisième volet de cette série.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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