Le Covid-19 va-t-il réduire en cendres des années de progrès en matière de lutte contre la pauvreté ? Alors que les pays du G20 se mobilisent, l’un des responsables de l’OCDE, Mario Pezzini, rappelle l’importance de la coopération internationale en ces temps de crise.

Le 30 mars 2020, au Salvador (Amérique centrale) : des gens font la queue pour entrer dans une banque de la capitale pour toucher des aides du gouvernement. (Photo Yuri CORTEZ / AFP)
Le 30 mars 2020, au Salvador (Amérique centrale) : des gens font la queue pour entrer dans une banque de la capitale pour toucher des aides du gouvernement. (Photo Yuri CORTEZ / AFP)

Face à la pandémie de Covid-19, les pays du Nord se concentrent principalement sur les effets à court et à moyen terme sur leur territoire et mettent en œuvre un large éventail de politiques budgétaires et sanitaires, des mesures liées aux déplacements, ainsi que des mesures économiques pour soutenir les ménages et les entreprises.

En annonçant vouloir « prendre toutes les mesures nécessaires » et injecter 5 000 milliards de dollars, soit presque l’équivalent du PIB du Japon, pour lutter contre la pandémie de Covid-19, le sommet des dirigeants du G20 qui s’est tenu le 26 mars a été exceptionnel à bien des égards. Mais qu’en est-il des pays du Sud ? Les dirigeants du G20 se sont dits « prêts à mobiliser des financements humanitaires et en faveur du développement ». Tiendront-ils compte des retombées mondiales de leurs propres plans de relance nationaux ?

 

Le Covid-19 menace d’anéantissement des années de progrès

Tout porte à croire que la crise du Covid-19 risque d’anéantir des années de progrès en matière de lutte contre la pauvreté. En se propageant largement dans les pays du Sud, la maladie pourrait provoquer l’effondrement de systèmes de santé fragiles et révéler les failles de régimes de protection sociale qui dépendent bien souvent de l’aide publique au développement, notamment en Afrique.

Mais c’est aussi une crise humanitaire qui se prépare : les restrictions des déplacements entravent l’acheminement de l’aide humanitaire, et les contaminations dans les camps de réfugiés, dont la plupart se trouvent dans les pays du Sud, seront difficiles à endiguer. L’Organisation internationale du travail estime que 25 millions d’emplois dans le monde, voire davantage, pourraient être perdus car la majorité des travailleurs des pays du Sud vivent de l’économie informelle.

 

En Amérique latine et dans les Caraïbes, la crise du Covid-19 accentue la pauvreté

Cette région du globe a enregistré au 6 avril 2020 plus de 30 000 cas confirmés de Covid-19 et un nombre croissant de décès. De nombreux pays s’empressent de prendre des mesures, telles que la fermeture des frontières, tout en envisageant des dispositions pour atténuer les conséquences économiques, déjà profondes, qui s’aggraveront au cours des prochains mois.

Deux sources majeures de devises étrangères, les transferts de fonds et le tourisme, sont paralysées, alors que la baisse de la demande de ressources naturelles de la Chine a considérablement affecté les perspectives commerciales des exportateurs de matières premières.

Le ralentissement risque d’accélérer la hausse de la pauvreté. Environ 60 % des travailleurs de la région sont des travailleurs informels, sans filet de sécurité. 35 millions de personnes supplémentaires pourraient ainsi basculer dans la pauvreté, portant le total à 220 millions.

 

L’Afrique et l’Asie face à l’onde de choc

Les chiffres sont également en hausse sur le continent africain, avec près de 9 000 cas confirmés de Covid-19 au 6 avril 2020. Les analyses de l’impact potentiel du virus mettent en évidence la dépendance de la région à l’égard de l’économie mondiale. Le ralentissement en Chine, principal partenaire commercial de l’Afrique, a déjà des répercussions sur la région.

Avec la chute des prix du pétrole, les pays africains exportateurs d’hydrocarbures pourraient perdre 65 milliards de dollars de recettes pétrolières et l’Afrique voir son taux de croissance du PIB diminuer de près de la moitié, passant de 3,2 % à environ 2 %, notamment en raison de la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales. La dégringolade des prix des matières premières vient réduire des marges de manœuvre budgétaires déjà étroites puisque de nombreux pays ont un ratio recettes fiscales/PIB inférieur à 15 %, alors que les niveaux élevés d’endettement pourraient limiter la capacité d’emprunt.

Étroitement liées à l’économie chinoise, les économies asiatiques en développement subissent également les effets de la pandémie. L’ampleur du choc sur la consommation en Chine pourrait être plus lourd encore que la baisse de 3 points de la croissance des ventes au détail enregistrée lors de l’épidémie de SRAS en 2003. La décision de l’Inde de confiner son 1,3 milliard d’habitants pendant 21 jours aura également des conséquences majeures, tant pour le pays que pour ses voisins.

Autre coup dur pour les économies de l’Asie et du Pacifique : la baisse du tourisme et des voyages d’affaires.

 

Quelles priorités pour l’aide aux pays du Sud face au Covid-19 ?

Les pays en développement ont relativement bien résisté aux premières conséquences de la crise financière mondiale de 2009 grâce à leurs réserves budgétaires constituées pendant le « supercycle » des matières premières, appelé en 2010 le « basculement de la richesse mondiale ». Cette fois-ci, la situation est différente. Comme le FMI l’a rappelé en avril 2019, leurs marges de manœuvre budgétaires sont fortement réduites.

Or, les pays du Sud risquent bien d’être les victimes collatérales de cette crise, avec des répercussions systémiques pour nous tous. C’est pourquoi nous devons dès maintenant prendre des mesures coordonnées, approche véritablement mondiale.

Nous devons mobiliser les acteurs publics, privés et philanthropiques pour répondre à l’urgence sanitaire et renforcer les systèmes de santé et de production locaux. La priorité absolue est d’augmenter le budget consacré aux personnels de santé et au matériel médical et d’aider les élèves à faire face aux fermetures des écoles. À moyen terme, la communauté internationale doit travailler avec les pays du Sud pour étendre la protection sociale universelle, en s’appuyant sur des initiatives telles que la Protection sociale universelle 2030.

Il faut également une réponse fiscale ambitieuse et coordonnée. Les pays du Sud doivent aussi pouvoir aider les ménages et les entreprises, par des mesures de soutien au revenu, telles que les transferts monétaires inconditionnels, d’autres mesures d’allègement fiscal ou encore le report du paiement des intérêts. Pour assurer une reprise mondiale durable, les pays du Nord et du Sud doivent s’unir et créer un fonds d’investissement mondial spécialement destiné à débloquer la transformation productive et les emplois.

 

Un leadership fort pour contrer les retombées du Covid-19

Enfin, une réponse coordonnée est inenvisageable sans un système multilatéral ouvert et solidaire. Nous devons éviter le protectionnisme et faciliter la circulation continue des biens et des services, notamment des médicaments et des équipements médicaux essentiels. Nous devons veiller à ce que l’enveloppe allouée par le G20 profite également aux pays du Sud.

Même si la demande mondiale connaissait un léger rebond à l’issue de cette crise, il ne suffirait pas à combattre le virus, à atténuer ses conséquences économiques et sociales ni à renforcer les systèmes de santé publique, et encore moins à créer des millions d’emplois.

Cette crise doit inciter les pays de tous niveaux de développement à se rassembler au sein d’un système multilatéral plus dynamique et plus inclusif. Si au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le plan Marshall a porté ses fruits, c’est parce que le leadership était vigoureux et que les efforts de financement pour la reconstruction de l’Europe étaient efficacement coordonnés. En outre, l’argent n’a pas tout fait. Le plan a conduit à la création de l’OCDE et de son Centre de développement qui permet aux gouvernements d’aborder les problèmes communs et d’échanger les expériences de politiques publiques. Face à la crise du Covid-19, le partage des connaissances et des ressources s’avère vital.

Nous devons saisir cette occasion pour reconfigurer la coopération multilatérale pour le développement, impliquer les gouvernements de manière égale et créer des solutions communes pour défendre les biens publics mondiaux.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda