Mis en accusation en Occident pour son inertie au début de l’épidémie de Covid-19, le régime chinois riposte en tentant de tourner à son avantage sa réponse globale à la crise. Et en multipliant les attaques contre l’Europe et les États-Unis.

Un travailleur produisant des masques qui seront exportés dans une usine de Nanchang, en Chine. (Photo par STR / AFP) / Chine OUT
Un travailleur produisant des masques qui seront exportés dans une usine de Nanchang, en Chine. (Photo par STR / AFP) / Chine OUT

Distribution de masques, envois d’experts, production de matériel médical…Épicentre de l’épidémie de Covid-19, la Chine s’est rapidement posée comme un élève modèle pour y faire face, déployant en Europe une diplomatie humanitaire inédite. Italie, Espagne, Portugal… et même Serbie : ces pays gravement touchés sur le plan sanitaire ont tous reçu, ces dernières semaines, du matériel médical made in China. Idem en Afrique où le géant du e-commerce chinois Alibaba a livré à chacun des 54 pays du continent 20 000 tests et 100 000 masques. Le groupe, créé par l’emblématique Jack Ma, a également ouvert un centre unique de consultation médicale en ligne, spécialisé sur le Covid-19 et accessible depuis le monde entier…

 

Nombreux questionnements sur la gestion chinoise de la crise du Covid-19

« Is China winning? », s’est interrogé The Economist dans un numéro spécial paru mi-avril. Le « patient chinois » se remet peu à peu sur pied, profitant d’une économie résiliente, tandis que les États-Unis et l’Europe sortent à genoux après de longues semaines de lutte contre le Covid-19. Selon les dernières projections du cabinet Oxford Economics, le PIB chinois pourrait même sortir de l’année 2020… en hausse de 0,8 %.

De quoi faire grincer des dents. Plusieurs pays, à commencer par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, reprochent à Pékin de profiter de la crise pour renforcer son empreinte géopolitique sous couvert d’aide sanitaire. Ils pointent également un manque de transparence de la part des autorités, qui, selon eux, a pu jouer sur la propagation mondiale du virus. « Il y a manifestement des choses qui se sont passées [en Chine] qu’on ne sait pas », note Emmanuel Macron dans une interview récente au Financial Times. Autre sujet sensible : le nombre réel de victimes du Covid-19, que Zhongnanhai (l’Élysée local) a soudainement révisé à la hausse – le bilan passant de 3 305 à 4 633 morts – sans autre forme d’explication. Ou encore la censure qui systématiquement s’abat en Chine sur toute personne s’interrogeant sur la réponse des autorités face au virus…

 

Pékin mobilisé contre les « mensonges et tromperies véhiculés par les médias occidentaux »

Devant ce flot de critiques, le régime de Xi Jinping riposte par une stratégie offensive mêlant attaques contre l’Occident et campagnes d’influence tous azimuts.

« La Chine tente de modifier le récit de son échec au début de l’épidémie en rejetant la faute sur les États-Unis », assure à iD4D l’Américain Joseph Nye, théoricien des relations internationales à la Kennedy School of Government de l’université d’Harvard. Une véritable guerre de l’information qui tranche avec « la position de la Chine lors de l’épidémie SRAS en 2003 », rappelle cet ancien secrétaire adjoint à la Défense sous Clinton. « À l’époque, Pékin avait activement coopéré avec les États-Unis et la communauté internationale. » Preuve que les temps – et les rapports de force – ont changé.

 

 

En première ligne, le réseau diplomatique chinois et ses ambassadeurs qui n’hésitent pas à critiquer « l’impréparation » des gouvernements occidentaux en ces temps d’urgence sanitaire. Lu Shaye, actuellement en poste à Paris, a ainsi annoncé début avril son intention de « remettre les pendules à l’heure face aux mensonges et tromperies véhiculés par les médias occidentaux » . Cet ancien maire de Wuhan est, par ailleurs, l’auteur d’une lettre – toujours accessible ici – qui a provoqué l’ire du Quai d’Orsay, dans laquelle il considère que « les personnels soignants des EHPAD ont abandonné leurs postes du jour au lendemain, ont déserté collectivement, laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie ». Il a été convoqué au ministère des Affaires étrangères pour s’expliquer…

 

La Chine engagée dans une « bataille mondiale des récits »

À Pékin, les médias officiels sont également mis à contribution. Leur cible privilégiée ? Les États-Unis dont « les accusations exposent leurs propres problèmes des droits de l’homme(sic) », martèle Le Quotidien du peuple, l’organe historique du Parti communiste chinois, qui reproche à Washington de chercher un bouc émissaire pour masquer ses propres défaillances. Sur les réseaux sociaux, cette nouvelle guerre froide prend des allures de parodie de dessin animé. En témoigne cette vidéo postée fin avril sur le compte Twitter de l’ambassade de Chine en France. Vue plus de 2 millions de fois, elle met en scène le prétendu entêtement de Washington à critiquer l’action sanitaire de Pékin.

Ce lobbying d’un type nouveau s’apparente à une « bataille mondiale des récits » et à une véritable lutte politique dans la concurrence des modèles. L’objectif pour la Chine est de décrédibiliser Washington pour s’imposer sur la scène internationale comme la seule puissance responsable face à la crise. L’enjeu de communication sur la crise du Covid-19 est « crucial » estime dans une tribune reprise par le magazine pékinois Caixin Zhao Qizheng, ancien responsable de l’information au Conseil d’État de la Chine. En mars déjà, Pékin laissait ainsi entendre que le virus serait en réalité d’origine… américaine. Le régime chinois aurait, depuis, fait pression sur Bruxelles pour tenter d’atténuer des critiques à son encontre émises dans un rapport écrit par le Service européen d’action extérieure de l’Union européenne.

 

Diplomatie du « loup combattant »

Cette posture antiaméricaine assumée par la Chine ne date pourtant pas du Covid-19. « Même avant le virus, Pékin faisait preuve d’une approche dure en matière de relations publiques », estime Steven Erlanger, correspondant diplomatique en Europe au New York Times. « C’est la diplomatie du “loup combattant” (Wolf Warrior Diplomacy, NDLR), inspirée de films chinois ultrapatriotiques mettant en scène […] la mort foudroyante de mercenaires étrangers dirigés par les Américains. »

Cette crise sanitaire hors norme pourrait accélérer le basculement du monde vers la Chine, que beaucoup estiment inévitable, compte tenu de son poids économique, démographique… et géopolitique. Un scénario que réfute toutefois Joseph Nye : « Je suis sceptique face aux affirmations selon lesquelles cette pandémie changerait l’ordre mondial. La Chine n’en profitera pas, et les États-Unis resteront la puissance prépondérante. » Tout en reconnaissant que la réponse de l’administration Trump – qui a d’abord nié l’impact sanitaire du Covid-19 – « a nui à sa réputation », les États-Unis conserveront, selon lui, « des avantages géopolitiques indéniables sur la Chine ». Et de citer en particulier la force du soft power (puissance douce) américain quand, selon lui, « la Chine est en bas de l’échelle en matière d’influence positive .Le pays n’occupe d’ailleurs que le 27e rang du dernier classement Soft Power 30 ».

L’année 2020 pourrait toutefois changer la donne et redorer l’image de la Chine. Le Premier ministre italien Giuseppe Conte n’a pas manqué de saluer l’effort de Pékin pour le matériel médical acheminé pendant la crise du Covid-19. Le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, a, quant à lui, remercié son « frère » Xi Jinping pour l’aide apportée. Il a même embrassé le drapeau chinois. Du jamais vu…

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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