La réponse politique à la pandémie de Covid-19, aiguillée par la Banque centrale européenne, pourrait contribuer à exacerber les inégalités déjà creusées par la crise sanitaire et sociale.

A Sao Paulo (Brésil), le 28 janvier 2021. Une résidente de la favela Paraisopolis rentre chez elle avec ses enfants après avoir reçu un repas à la soupe populaire. (Photo by NELSON ALMEIDA / AFP)
A Sao Paulo (Brésil), le 28 janvier 2021. Une résidente de la favela Paraisopolis rentre chez elle avec ses enfants après avoir reçu un repas à la soupe populaire. (Photo by NELSON ALMEIDA / AFP)

Il aura fallu à peine neuf mois pour que les 1 000 personnes les plus riches de la planète récupèrent la fortune qu’elles avaient perdue au début de la crise (février-mars 2020). Certains milliardaires ont même profité de la crise pour s’enrichir alors que dans le même temps, des centaines de millions de personnes sont en train de basculer dans la pauvreté. Selon la Banque mondiale, elles pourraient y rester pendant au moins dix ans si l’on ne s’attaque pas vite et fort à la lutte contre les inégalités. C’est le constat terrible fait en ce début d’année par Oxfam France dans son rapport annuel sur l’état des inégalités dans le monde.

Mais cette explosion des inégalités n’est pas une fatalité. C’est le résultat de la fragilité de notre modèle économique combiné à une réponse politique à la crise qui pourrait exacerber encore plus les inégalités : un « deux poids, deux mesures » dans les politiques du « quoi qu’il en coûte ».

 

Un rebond de la fortune des milliardaires dopé par la politique de la Banque centrale européenne

Si les milliardaires ont retrouvé leur fortune d’avant la crise aussi vite (en neuf mois, là où il leur avait fallu cinq ans après la crise financière de 2008), ce n’est pas grâce à la main invisible du marché, ni par les performances économiques de l’entreprise. Mais plutôt parce que les banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars sur les marchés financiers, selon la doctrine du « quoi qu’il en coûte ». Avec pour résultat une remontada express des cours des Bourses.

Si cette doctrine vise en premier lieu à maintenir les taux d’intérêt au plus bas, l’effet collatéral de cette politique a donc été le rebond express de la fortune des milliardaires, largement corrélée à la performance boursière des entreprises dans lesquelles ils possèdent des participations. De nombreux milliardaires en ont même profité pour revendre une partie de leurs actions à profit. Ainsi Jeff Bezos, le patron d’Amazon, a revendu 10 milliards de dollars d’actions sur l’ensemble de l’année.

L’évolution de la fortune des milliardaires a donc eu très peu à voir avec la performance économique réalisée ces derniers mois par les entreprises dans lesquelles ils détiennent des participations. Si Amazon ou Tesla ont vu leur chiffre d’affaires augmenter en 2020, le secteur du luxe a en revanche été fortement affecté par la pandémie. Pourtant Bernard Arnault, propriétaire du géant du luxe LVMH, a vu sa fortune progresser de 76 milliards de dollars entre mars (début du programme de rachat d’actifs de la Banque centrale européenne) et décembre 2020. C’est la quatrième plus forte progression derrière Elon Musk, Jeff Bezos et le milliardaire chinois Zhong Shanshan. Sur l’ensemble de l’année, et malgré la crise, la fortune de Bernard Arnault a ainsi progressé de 40 milliards de dollars.

 

Covid-19 : le « deux poids, deux mesures » du « quoi qu’il en coûte »

À l’autre bout de l’échelle, il n’existe pas de doctrine du « quoi qu’il en coûte » pour empêcher des centaines de millions de personnes de basculer dans la pauvreté à cause de la crise. Selon les estimations de la Banque mondiale, sans une action forte contre les inégalités, les personnes qui sont tombées dans la pauvreté à cause de la crise pourrait y rester pendant plus de dix ans. Une véritable décennie perdue dans la lutte contre la pauvreté.

 

 

Ces chiffres doivent nous interpeller sur la fragilité de notre modèle économique. Avant la crise, comme le soulignait l’Organisation mondiale de la santé, 3 milliards de personnes n’avaient pas accès à une couverture santé universelle. Et dans les pays en développement, selon l’Organisation internationale du travail, les trois quarts des travailleurs ne bénéficiaient pas de protection sociale comme des allocations chômage ou des congés maladie.

Sans filet de protection, des centaines de millions de personnes vivant juste au-dessus des seuils de pauvreté étaient vulnérables au moindre choc économique. Et la pandémie a malheureusement prouvé à quel point notre modèle est à repenser pour véritablement protéger les plus vulnérables des crises à venir.

 

Mettre la lutte contre les inégalités au cœur de la relance

La crise du coronavirus ne sera probablement pas la dernière. La crise climatique à venir va obliger les pays en développement et les pays développés à revoir leur modèle pour assurer des filets de sécurité plus résilients pour les personnes les plus vulnérables. Pour cela, il faut mettre la lutte contre les inégalités au cœur de la réponse à la crise.

D’abord, il faut s’attaquer aux inégalités à la racine, en renforçant les investissements dans les secteurs essentiels. Assurer un accès universel et gratuit à la santé et à l’éducation est un moyen efficace de réduire les inégalités. Sur les 158 pays analysés par Oxfam dans son Indice de réduction des inégalités 2020, seuls 26 dédiaient au moins 15 % de leur budget à la santé, la part minimale recommandée par la Déclaration d’Abuja pour les pays du continent africain. D’autres ont fait le choix d’un investissement sur le long terme : le Costa Rica a ainsi mis en place une couverture santé universelle là où, il y a moins de dix ans, seulement 25 % de sa population était couverte.

Ensuite, il convient de créer des filets de sécurité plus robustes. À la veille de la crise, un travailleur sur deux était en situation de pauvreté dans les pays en développement selon le BIT. Des centaines de millions d’autres vivaient juste au-dessus du seuil de pauvreté. Pour répondre à cette situation, il faudrait non seulement introduire un salaire minimal au plus proche du salaire décent, mais aussi s’assurer qu’il couvre l’ensemble des secteurs économiques.

Au Rwanda, le salaire minimal représente seulement 2 % du salaire décent, un salaire permettant de couvrir les besoins essentiels comme l’eau, la nourriture, le logement, les besoins de santé, l’éducation, le transport et l’habillement. Dans d’autres pays, un salaire minimal existe mais le poids du secteur informel empêche son application dans de larges pans de l’économie.

Au-delà de la rémunération, c’est bien les filets de protections sociales comme les droits au chômage ou aux congés maladie qui doivent être renforcés pour permettre aux travailleurs de ne pas être sous la menace de la pauvreté au moindre imprévu de la vie. Pendant la crise, des pays comme la Namibie et le Togo ont versé des aides aux travailleurs du secteur informel pour leur garantir un filet de sécurité.

 

Face aux inégalités, la fiscalité progressive, un instrument clé

Enfin, mettre la lutte contre les inégalités au cœur de la réponse à la crise signifie qu’il faut financer ces mesures par une réforme fiscale progressive. Renforcer l’investissement dans les services essentiels, les minima sociaux et les filets de protections sociales aura un coût. Il est dès lors essentiel de repenser la fiscalité pour mettre un terme aux exonérations sans effet sur l’investissement durable, tout en s’assurant de faire reposer l’effort sur ceux qui ont le plus de moyens.

L’analyse dans 105 pays de l’évolution des recettes fiscales au cours des dix dernières années montre que la part des recettes d’impôts sur les sociétés dans le PIB a reculé de près de 10 points et la part des recettes d’impôts sur la fortune de 1,5 point. Pour compenser ce manque à gagner, de nombreux pays ont augmenté les impôts sur le travail. Leur part augmente ainsi de 13 points.

Le constat est le même pour la part des cotisations sociales qui reposent sur les salariés. Il est fondamental de renforcer la participation des plus aisés à l’effort commun en mettant en place des impôts sur la fortune. Des pays comme l’Argentine et la Bolivie ont déjà mis en place des impôts exceptionnels sur la fortune afin de payer la facture du coronavirus de manière plus équitable. L’Espagne, le Royaume-Uni et le Canada pourraient bientôt suivre.

Mais dans de nombreux pays, il faudra aller plus loin face à l’ampleur actuelle des inégalités. Il sera nécessaire de réformer la fiscalité des grands groupes afin qu’ils soient taxés là où ils ont une activité économique réelle, sans pouvoir délocaliser artificiellement leurs bénéfices dans des paradis fiscaux.

Pour sortir au plus vite de cette crise et être prêt à affronter la crise climatique à venir, il convient d’accepter de repenser collectivement notre modèle économique pour qu’il ne protège pas uniquement les intérêts d’une minorité, mais prenne réellement en compte les plus vulnérables. Pour cela il faut mettre la lutte contre les inégalités au cœur de la relance. Si la réponse à la crise permet de réduire les inégalités, la Banque mondiale estime que nous pourrions revenir au niveau de pauvreté prépandémique en trois ans.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda