Très exposée au début de la crise du Covid-19, la Corée du Sud a mis en place des mesures fortes – dont des campagnes XXL de dépistage – qui ont fait leurs preuves. Décryptage par l’épidémiologiste australienne Mary-Louise Mc Laws de la réponse sud-coréenne.

Personnel médical guidant un conducteur présentant des symptômes présumés du COVID-19, dans une installation "drive-through" à Goyang, au nord de Séoul, le 29 février 2020 (Photo by Jung Yeon-je / AFP)
Personnel médical guidant un conducteur présentant des symptômes présumés du COVID-19, dans une installation "drive-through" à Goyang, au nord de Séoul, le 29 février 2020 (Photo by Jung Yeon-je / AFP)

Les images ont fait le tour du monde. Ici diffusées par le quotidien hongkongais South China Morning Post, elles montrent des équipes d’analystes vêtus de combinaisons hermétiques effectuant des dépistages express du Covid-19 directement sur des passagers à bord de leurs véhicules. C’est le principe du « drive-through » – ou stations de dépistage – qui a permis à la Corée du Sud de tester, en seulement quelques semaines, plusieurs centaines de milliers de personnes. D’identifier plus efficacement les cas positifs, avant de les isoler, et ainsi de présenter un bilan extrêmement positif : moins de 10 600 cas confirmés et 225 décès (au 15 avril 2020).

Contrairement à la Chine qui a choisi de confiner une partie de sa population, « Séoul a adopté une stratégie mêlant information du public, participation de la population et une campagne massive de dépistage », résume le magazine Sciences et Avenir. Des mesures renforcées par l’installation, dans certains endroits, des thermomètres thermiques et l’utilisation d’applications mobiles, demandant l’état de santé quotidien de chacun. « Tester, endiguer, isoler », telle est la formule sud-coréenne – résumée par Le Point – pour endiguer la pandémie. Une formule qui, en outre, n’a pas complètement figé l’économie de ce « dragon » d’Asie. « Le gouvernement [sud-coréen] est jusqu’à présent parvenu à contenir l’épidémie sans confinement ni fermeture de ses frontières », rappelle ainsi une étude de l’Institut Montaigne.

Cette stratégie, d’autres pays — telle l’Irlande — tentent de l’appliquer. Difficilement. Car la Corée du Sud, contrairement à de nombreux pays occidentaux a l’expérience de ce genre de crise. « Elle a déjà eu à affronter des épidémies sérieuses », relève l’épidémiologiste australienne Mary-Louise McLaws, professeur à l’université de Nouvelle-Galles du Sud (UNWS). Membre du groupe consultatif d’experts du programme d’urgence sanitaire de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), celle-ci répond aux questions d’ID4D.


La Corée du Sud – pays le plus touché, après la Chine, au début la crise – semble arriver aujourd’hui à contenir l’épidémie de Covid-19. Comment l’expliquez-vous ?

Le gouvernement sud-coréen a réalisé très vite que sa capacité de diagnostic était l’une des clés pour surmonter la crise actuelle. Il a donc mis en place des tests rapides à grande échelle, ce que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise pour lutter efficacement contre le virus. En 45 jours, les autorités sanitaires ont ainsi réussi à tester plus de 300 000 personnes qui présentent des symptômes de la maladie. C’est un effort remarquable qui a permis à la Corée du Sud d’aplanir rapidement sa courbe de propagation du virus.

Il faut toutefois rester extrêmement vigilant. Le pays enregistre en effet une centaine de nouveaux cas chaque jour et compte encore plus de 10 000 personnes contaminées. C’est une phase très délicate et extrêmement critique. Séoul doit poursuivre son effort, au risque de « laisse filer » la propagation du virus. Sur place, les écoles restent fermées mais la population n’est pas confinée. En revanche, tout le monde sur place a pour obligation de porter un masque ; une nécessité, selon les autorités, compte tenu de la densité de population très élevée. C’est une question que tout le monde doit se poser. Je pense notamment à New-York, très sévèrement touchée par l’épidémie, où le port du masque généralisé est à mon sens absolument indispensable.

 

Comment le gouvernement sud-coréen a-t-il pu développer aussi rapidement ces tests à grande échelle, ce que n’arrivent pas à mettre en place ni les Etats-Unis ni aucun pays d’Europe ?

La Corée du Sud est un pays qui a déjà eu à affronter des épidémies sérieuses, dont le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003 et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV) en 2015.

Séoul a, par ailleurs, suivi de très près l’évolution du Covid-19 à Wuhan et sur l’ensemble du territoire de de la Chine. Dans cette pandémie, la Chine est pour ainsi dire « l’enfant aîné » quand la Corée du Sud est « le second » [après la Chine, le pays a été très vite exposé au virus, NDLR) ; une place qui lui a permis de mieux comprendre ce nouveau coronavirus et d’être plus réactif. Et puis, Séoul a dû gérer en urgence, fin février, le cas de la « patiente 31 » [une femme de 61 ans, membre de l’église Shincheonji, qui aurait contaminé des centaines d’autres personnes lors de plusieurs rassemblements, NDLR]. Cela a été un déclic. C’est d’ailleurs à ce moment précis que les autorités sanitaires ont décidé de recourir à des dépistages massifs.

 

Chaque Sud-Coréen testé positif est soumis à un traçage précis de sa vie (contact tracing) et doit se soumettre à un contrôle strict de ses déplacements. De telles mesures intrusives sont-elles possibles dans nos démocraties occidentales ?

Il est normal que l’on s’interroge sur les limites de telles mesures qui empiètent sur nos vies privées, possiblement pour longtemps. Nous savons que les autorités n’aiment généralement pas revenir en arrière. Il est donc compréhensible qu’en France, aux États-Unis ou ici en Australie, certains se questionnent sur la mise en place de tous ces contrôles. Mais en tant qu’épidémiologiste et après avoir vu de près combien ce coronavirus peut être destructeur, je pense aussi qu’il est nécessaire de dépasser ce débat. Si nous voulons récupérer notre « vie d’avant », en particulier notre liberté de circulation [dans les pays soumis au confinement], il y a sans doute un prix à payer à court terme. Cela peut prendre, par exemple, la forme d’une application mobile qui nous donnerait – si nous ne sommes pas contaminés – le feu vert pour nous déplacer.

 

La lutte contre le Covid-19 est aussi un combat individuel, si l’on vous suit bien…

Effectivement, il faut bien comprendre que, dans la situation actuelle, chaque action individuelle peut permettre ou non de gagner le combat que nous menons contre le Covid-19. Cette crise sanitaire exceptionnelle nous met donc chacun face à nos responsabilités. Pour la surmonter, il s’agit non seulement de nous protéger individuellement mais de protéger le plus grand nombre. Nous devons penser à l’intérêt général avant tout.

Cela suppose d’avoir confiance envers nos gouvernants. Si vous demandez à des Sud-coréens, des Singapouriens ou des Suédois, comment ils se sentent, la plupart vous diront qu’ils font confiance à leur gouvernement. Ils sont prêts à faire des sacrifices importants pour surmonter cette crise. Dans les pays occidentaux, les pouvoirs publics doivent « convaincre » leurs concitoyens de l’efficacité des mesures décidées et faire preuve de pédagogie.

 

Propos recueillis par Pierre Tiessen

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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