Pour le sinologue Jean-Pierre Cabestan, l’épidémie du coronavirus met à l’épreuve le système de Xi Jinping, alors que la colère monte dans la population face au manque de transparence d’une partie des autorités depuis le début de la crise.

À Wuhan, épicentre de l’épidémie, dans un centre d’exposition converti en hôpital, le 17 février 2020 : un groupe de malades atteints par le virus COVID-19 lors d’une séance d’exercice dirigée par un membre de l’équipe médicale. STR / AFP

Quels sont les risques politiques liés à cette crise sanitaire ?

Le régime a sous-estimé l’importance de la crise, à la fois à l’échelon local et au plus haut niveau. Les autorités sanitaires auraient pu prendre les mesures de confinement appropriées dès début janvier à Wuhan, épicentre de l’épidémie. Mais cela n’a pas été fait. Pis, plusieurs millions de personnes potentiellement porteuses du virus ont pu quitter le chef-lieu de la province du Hubei. C’est une erreur politique. Xi Jinping l’a d’ailleurs reconnu à demi-mot lors d’une récente réunion du Parti communiste chinois.

 

Ces défaillances ont-elles eu des répercussions politiques au plus haut niveau ?

Xi Jinping tente de reprendre les choses en main en plaçant ses protégés à des postes clés, dont Ying Yong, membre de la « clique du Zhejiang » et ancien numéro deux de Shanghai. Le président l’a non seulement promu à la tête du Hubei, mais il a également limogé le secrétaire du Parti de Wuhan pour le remplacer par l’ancien maire de la ville de Jinan au Shandong (province de l’est de la Chine). En revanche, le maire de Wuhan, Zhou Xianwang, n’a pas été limogé en dépit des propos qu’il a tenus en public [il a affirmé qu’il avait eu des informations sur le coronavirus dès la fin décembre, que Pékin lui aurait interdit de rendre public, Ndlr]. C’est la preuve qu’il est soutenu par une frange influente du Parti.

 

Ces mesures sont-elles suffisantes et appropriées face à la colère populaire qui s’exprime, malgré la forte censure, notamment sur les réseaux sociaux ?

La mort de Li Wenliang, médecin et lanceur d’alerte, le 6 février dernier, a été un choc et le principal révélateur de cette grogne populaire. Ce dernier avait très tôt donné l’alerte sur le coronavirus, avant d’être accusé par le régime de propager de fausses rumeurs. Il est devenu l’un des symboles de cette crise sanitaire et, plus globalement, de la liberté d’expression en Chine. Depuis son décès, beaucoup de critiques ont été relayées sur les réseaux sociaux. Une pétition a été signée par plus de 300 universitaires et personnalités. Un certain nombre de prises de position ont également circulé, dont celle de Xu Zhangrun, de l’université pékinoise Tsinghua, critiquant ouvertement la gestion de la crise par le régime. L’activiste Xu Zhiyong a, quant à lui, réclamé la démission de Xi Jinping. Enfin, plusieurs journalistes ont diffusé des vidéos alarmantes depuis Wuhan, à l’instar du blogueur Chen Qiushi. Ils ont tous été arrêtés ou assignés à résidence. Dans le même temps, 500 journalistes, représentants de médias officiels, ont été envoyés dans le Hubei. Ils ont pour consigne de produire des reportages positifs sur la solidarité de tout le monde sur place face au virus.

 

Cette épidémie s’ajoute au récent mouvement démocratique de Hong-Kong ainsi qu’au bras de fer commercial entre Pékin et Washington. Peut-elle fragiliser Xi Jinping sur le plan politique ?

Xi Jinping concentre trop de pouvoir pour être réellement inquiété. Ce n’est pas Li Keqiang, son Premier ministre [qui a récemment été envoyé à Wuhan pour une tournée de terrain très médiatisée, Ndlr], qui peut le fragiliser. Ni personne d’autre au sein du bureau politique du Parti communiste chinois. Aucune force n’est actuellement assez soudée pour mettre en difficulté Xi Jinping.

 

Y a-t-il un changement notable dans la gestion politique entre la crise du SRAS en 2003 et celle-ci ?

Les autorités concernées ont, cette fois-ci, été plus réactives. L’Organisation mondiale de la santé a été alertée plus rapidement, conformément aux nouvelles règles adoptées par cette organisation à la suite du SRAS, précisément. Par ailleurs, les scientifiques chinois ont essayé d’identifier le virus dès qu’il s’est répandu, ce qui n’avait pas été le cas en 2003. En revanche, la censure est aussi forte qu’à cette époque. Quant aux mesures de confinement, elles sont plus impressionnantes encore. C’en est même inquiétant, surtout en dehors du Hubei : on se demande pourquoi à Shanghai, à Pékin et à Canton, les gens sont obligés de rester chez eux.

 

Quelles peuvent être les conséquences économiques de cette crise sanitaire, alors que les dernières projections du cabinet Oxford Economics indiquent que le PIB chinois pourrait reculer à 5,6 % cette année, contre 6 % en 2019 ?

La machine industrielle chinoise n’est pas à l’arrêt partout. Certes, à Zhengzhou, dans le Henan, où se trouve notamment le plus grand site du géant Foxconn, un sous-traitant d’Apple, les usines sont à 10 % de leur capacité de production. Mais à Canton, à Dongguan ou à Shenzhen, ce ralentissement est moins marqué. Le secteur des services, lui, est très fortement affecté. De nombreux restaurants ont fermé. Sans oublier les conséquences sur le secteur touristique. L’impact économique réel est toutefois difficile à évaluer à ce stade. À l’époque du SRAS, de nombreux analystes avaient prédit une forte baisse de la croissance chinoise. Or, l’économie du pays avait plutôt bien résisté à la crise.

 

Propos recueillis par Pierre Tiessen

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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