2021 sera une année clé pour la gouvernance de la biodiversité, notamment avec la tenue de la COP15 biodiversité en Chine. Aleksandar Rankovic, chercheur à l’Iddri, dresse le bilan des négociations en cours et des enjeux qui restent à traiter pour l’après-2020.

Vue aérienne de la déforestation illégale qui sévit au parc national naturel de La Macarena en Colombie, en septembre 2020. (Photo by Raul ARBOLEDA / AFP)
Vue aérienne de la déforestation illégale qui sévit au parc national naturel de La Macarena en Colombie, en septembre 2020. (Photo by Raul ARBOLEDA / AFP)

Où en est-on dans le processus de préparation de la COP15 Biodiversité ?

Un nouveau cadre mondial post-2020 doit être adopté lors de cette 15e Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique (COP15 Biodiversité). Initialement prévue en octobre 2020 à Kunming en Chine, cette conférence a été reportée en raison de la pandémie de Covid-19. Le 30 septembre dernier s’est tout de même tenu un sommet de haut niveau aux Nations unies afin de relancer les discussions autour de l’ambition politique de la COP15. Ce Sommet des Nations unies sur la biodiversité a permis de démarrer une nouvelle séquence politique après six mois d’arrêt, et de préparer les futures négociations en permettant aux États d’exprimer leurs positions et de constituer des alliances.

 

Certaines coalitions se sont structurées. Quelles sont-elles ?

En vue du sommet, le travail de construction de coalitions s’est poursuivi. Il en existe aujourd’hui deux du côté des pays ambitieux. Un premier « club » lancé il y a un an par la France et le Costa Rica, la High Ambition Coalition for Nature and People, rassemble une cinquantaine de pays. Ce groupe vise une liste d’engagements assez précis, notamment un objectif de 30 % d’aires protégées (terres et mers) au niveau mondial d’ici 2030.

 

La seconde coalition, le Leaders’ Pledge for Nature, a été annoncée deux jours avant le Sommet des Nations unies sur la biodiversité, et rassemble plus de 70 pays. Elle annonce des engagements à ce stade moins précis que la première mais plus englobants sur différentes dimensions du dossier : parmi eux, la place accordée aux sujets environnementaux dans les plans de reconstruction post-Covid, ou la meilleure prise en compte des liens entre biodiversité et santé. Il faut voir ces deux coalitions de pays moteurs comme des cercles concentriques, l’enjeu étant bien sûr de les élargir d’ici la COP15 et à ce que les engagements se précisent et se renforcent.

 

 

Quelle est l’ambition du texte qui sera adopté à la COP15 ?

Comme pour la COP21 sur le climat, la COP15 Biodiversité doit être un moment de refondation d’un régime international de l’environnement. Le peu de progrès enregistrés dans la mise en œuvre des objectifs d’Aichi montre qu’il faut repenser le mode de fonctionnement de la gouvernance de la biodiversité. Le texte du cadre post-2020 servira par ailleurs de référence internationale au sein des institutions onusiennes et pour les discussions entre États sur la biodiversité pour les dix prochaines années, et certains éléments probablement même pour les trente prochaines années.

Ce cadre commun, qu’on désigne parfois par « framework for all », comporte au moins quatre volets fondamentaux. Le premier a trait à la définition de nouveaux objectifs à horizon 2030 et 2050, accompagnés notamment d’indicateurs précis. Le second concerne la mise en œuvre des engagements qui seront pris durant la COP. Par exemple, faire travailler de concert et concrètement l’ensemble des institutions internationales sur un sujet aussi transversal que la biodiversité est un véritable défi. Pour un même facteur de pression sur la biodiversité, il existe souvent plusieurs arènes de gouvernance concernées, et autant de négociateurs et de dynamiques nationales différentes, par exemple dans les politiques publiques. Renforcer la capacité de travail en commun des différentes institutions du multilatéralisme pour la biodiversité, c’est aussi une manière d’avancer sur ce que l’on appelle communément « le mainstreaming ». Le troisième volet est celui du système de responsabilité et de transparence. Notre système de reddition de comptes actuel est pauvre. Il va falloir le renforcer pour assurer un meilleur suivi de la mise en œuvre, créer plus d’incitation pour les États à agir. Enfin, le dernier volet, qui est aussi le plus transversal, concerne les financements.

 

Quel est le principal point de clivage des négociations ?

La question des ressources financières est justement un enjeu qui a de nouveau été souligné très clairement pendant et autour du sommet. Cela n’est pas étonnant, car il s’agit d’un point qui a toujours été structurant dans les discussions, et souvent un point de clivage entre les pays développés et les pays en développement. Un travail important pour l’année à venir consistera à faire baisser le niveau d’antagonisme entre les blocs sur ces enjeux de solidarité, en évitant autant que possible les jeux de postures et de blocages. Il reste encore, bien sûr, une quantité importante de travail pour construire du consensus sur les autres volets mentionnés précédemment.

 

Selon vous, quelle est la priorité en matière de lutte contre la perte de biodiversité ?

Au-delà du diagnostic sur l’état des besoins en financement de chaque pays, il est urgent de repenser notre système d’allocation des ressources dans son ensemble. Nous dépensons actuellement bien plus d’argent public pour des activités qui détruisent la biodiversité que pour des activités qui seraient plus compatibles avec la préservation du vivant. L’OCDE, dans ses estimations basses, évalue à 500 milliards de dollars annuels les subventions potentiellement néfastes à la biodiversité dont une bonne part sont des subventions aux énergies fossiles et à l’agriculture industrielle.

En face, les estimations optimistes évaluent les dépenses publiques et privées pour la biodiversité à environ 80 milliards. Autrement dit, les sommes dépensées pour soutenir des activités destructrices de la biodiversité sont gigantesques, et l’on dépense de nouveau derrière pour tenter de réparer quelque peu les dégâts causés. L’enjeu n’est donc pas tant de trouver davantage de ressources, même si c’en est aussi, mais plutôt d’abord de réorienter les investissements vers des activités non néfastes. Les objectifs d’Aichi de 2010 prévoyaient déjà la suppression des subventions néfastes d’ici 2020, mais trop peu de progrès ont été faits sur ce volet.

 

Quelles sont les étapes avant la COP15 ?

Sur le plan des négociations techniques, il faut espérer un déblocage des discussions via un format en ligne, ce qui permettrait d’aboutir à une nouvelle version du texte à négocier vers la fin du printemps prochain. Sur le plan politique, les ambitions doivent mûrir et se concrétiser en des engagements plus précis, notamment sur les dispositions qui concernent le secteur agroalimentaire. Le prochain grand rendez-vous politique sera le One Planet Summit, initié par le président Emmanuel Macron, qui se tiendra à Marseille en janvier. Quant à la COP15 Biodiversité, il est probable qu’elle se tienne finalement à l’automne prochain.

D’ici là, il va être primordial de créer plus de débat autour des aspects fondamentaux des négociations en intensifiant l’attention collective, médiatique et politique. Il y a aujourd’hui trop peu de pression sur les chefs d’État pour prendre des engagements pour la biodiversité. Or, il y a besoin de cette mobilisation, car quelles que soient les décisions adoptées à la COP15, nous allons devoir affronter des géants d’inerties en matière de modèles d’affaires et de politiques publiques, qui sont encore profondément enracinés dans des anciennes manières de faire et d’organiser les priorités, qui sont maintenant décalées avec les impératifs de durabilité auxquels nous faisons face.

Le succès futur des engagements internationaux de la COP15 sera fortement conditionné par leur appropriation par les acteurs de la biodiversité et par l’opinion publique. Pour que ces décisions aient plus d’influence sur la réalité, on a aussi besoin de cette mobilisation pour que la Convention sur la diversité biologique devienne une référence dans les luttes stratégiques en faveur du changement pour la biodiversité.

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D)

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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