Akinwumi Adesina, nouveau président de la Banque africaine de développement (BAD), fait le point sur les enjeux du changement climatique pour l’agriculture et les paysans africains.

© Bread for the World
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 Une version plus courte de l’interview a été publiée en avant-première sur

RFI

Comment le changement climatique affecte-t-il les paysans africains ?

L’Afrique est la région du monde qui en subit le plus les effets, notamment dans le Sahel et les zones désertiques d’Afrique australe, avec la dégradation des sols, la sécheresse et la malnutrition. Madagascar doit faire face à des inondations massives, tout comme le Mozambique, de manière récurrente depuis la crue du fleuve Limpopo en 2000. L’assèchement du lac Tchad, qui a perdu 10 fois sa taille ces trente dernières années, s’avère dramatique. Dans les zones rurales, la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

L’Afrique ne doit pas détenir ce type de record. Il faut changer cette situation, qui pousse à l’émigration et fait le lit de groupes terroristes. On ne peut pas abandonner les paysans africains. Ils sont fondamentaux pour la sécurité nationale de nos pays, ainsi que la sécurité globale.

 

Les 100 milliards de dollars par an de financements promis en 2009 par les pays du Nord pour aider les pays du Sud à faire face au dérèglement climatique, jusqu’en 2020, sont-ils suffisants ?

L’Afrique, déjà frappée par les dérèglements climatiques, ne doit pas l’être encore plus par le manque de financements. Sur les 100 milliards de dollars qui doivent être mobilisés, environ 14 % seront dédiés à l’adaptation. Il faut donc accentuer l’effort.

La BAD va les tripler de son côté, pour faire passer ses financements climatiques à 5 milliards de dollars en 2020, soit 40 % de tous ses investissements. Nous voulons des effets concrets contre la déforestation. Pour mémoire, 700 millions des 1,1 milliard d’Africains n’ont pas accès à de l’énergie propre pour faire la cuisine. Chaque année, 600 000 personnes, des femmes et des enfants, meurent à cause de la pollution causée par le charbon et le kérosène. Ce n’est pas acceptable ! Nous avons six ans pour renverser cette situation. Il en va de même pour l’accès à l’électricité. Nous avons lancé une initiative d’envergure en septembre, le nouveau Pacte d’énergie pour l’Afrique, afin d’allumer le courant en Afrique.

 

N’est-ce pas redondant avec le plan « Power Africa » lancé en 2013 par le président Barack Obama et celui qu’a annoncé cette année la nouvelle fondation de Jean-Louis Borloo ?

Non, car nous voulons donner l’accès universel à l’électricité en Afrique d’ici 2025, en incluant le développement des énergies renouvelables. L’Afrique subsaharienne présente un potentiel hydroélectrique non développé de 300 gigawatts, c’est-à-dire de quoi quadrupler la capacité installée actuelle du continent (80 GW). La BAD est déjà partenaire du plan « Power Africa », lancé en 2013. Elle va rassembler tous les efforts lancés ici et là, et travailler avec les gouvernements de tous les pays africains pour augmenter les investissements dans l’énergie. Les réformes à engager dans le secteur de l’énergie devraient s’inspirer de celle engagées dans le secteur de la téléphonie mobile, pour résoudre la question des tarifications, des subventions et du rôle du secteur public.

 

Y aura-t-il des guerres de l’eau en Afrique ?

D’une certaine manière, elles existent déjà. Les éleveurs nomades manquent d’eau, d’où des tensions récurrentes à travers le continent avec les cultivateurs sédentaires. Nous avons deux défis à relever : puiser de l’eau et avoir une gestion efficace de  cette ressource.

 

L’objectif de la COP21 est de limiter à 2 degrés Celsius la hausse de la température mondiale d’ici 2100, au lieu de plus de 4 degrés si rien n’est fait selon les experts. Pour l’Afrique, 2 degrés, n’est-ce pas déjà trop ?

S’il y a trop de chaleur dans les zones rurales, les populations iront vers les villes et la crise migratoire risque de s’aggraver. Il faut arriver à la COP 21 à la décision ferme que la température n’augmente pas plus.

Les gens développés qui polluent le plus doivent réduire très significativement les émissions de gaz à effet de serre. La BAD va aider à faire l’adaptation de l’Afrique au changement climatique, mais sans travail, sans possibilité de créer de l’emploi dans les zones rurales, sans accès universel à l’électricité, l’émigration va se poursuivre. C’est inévitable : même les insectes vont des zones d’ombre vers la lumière !

 

Par quoi faut-il commencer ?

Le continent africain détient assez de terres arables pour nourrir la planète, soit 9 milliards de personnes en 2050. Seul problème : on ne peut pas manger des potentiels. Ils existent, mais restent à développer. L’Afrique produit 73 % du cacao dans le monde, mais ne le transforme pas sur place… Le continent ne perçoit que 1 % des 110 milliards de dollars que représente le marché mondial du chocolat. Il en va de même pour le coton. Nous allons devoir augmenter la productivité pour éviter l’agriculture extensive et la déforestation, mais aussi investir dans l’agro-industrie, la base de tout développement.


 

Encouragez-vous l’intervention de l’Etat pour limiter les importations de certains produits et développer des filières locales, comme l’oignon au Sénégal ou le riz paddy au Nigeria ?

Il faut en effet débloquer les potentiels africains. J’étais ministre de l’Agriculture au Nigeria, quand mon pays et passé en trois ans et demi de 45 % à 90 % d’autosuffisance en production de riz paddy. Nous avons fait attention à importer les bonnes semences et augmenté la production avec deux récoltes par an. Il faut prendre garde, avant de supprimer les importations, d’avoir une production locale déjà massive.

 

Quelles sont les technologies à privilégier pour l’agriculture africaine ?

La priorité porte sur la mécanisation. La houe et la machette, des outils du Moyen-Age, fatiguent les paysans et surtout les femmes, qui travaillent aux champs.

Deuxième urgence : l’irrigation. Seulement 3 % de toutes les terres arables en Afrique sont irriguées.

Enfin, la technologie du téléphone mobile peut nous aider. Elle accélère l’accès à l’information, en donnant aux cultivateurs les prix sur les marchés, mais aussi l’accès au crédit avec les systèmes de paiement par téléphone. Au Nigeria, le mobile nous a permis de stopper en 90 jours une corruption vieille de 40 ans dans l’approvisionnement en engrais. Nous avons vérifié avec les paysans que les sacs d’engrais étaient effectivement livrés, et avons supprimés des niveaux superflus d’intermédiaires. Quand on veut, on peut !

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

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