Chimère Diaw, expert sénégalais en poste au Cameroun et directeur général du Réseau africain de forêts modèles (RAFM), analyse les systèmes de gestion des communs en Afrique, en s’appuyant notamment sur l’exemple de la pêche au Sénégal.

To celebrate its 75th anniversary, the AFD organized a conference on “Commons and Development dynamics” (Paris, December 2016, 1-2)

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Quels enseignements tirer des communs fonciers en Afrique, gérés à la fois de manière traditionnelle, selon des règles culturelles et sociales, et en lien avec les systèmes institutionnels légaux et sociaux ? Cette gestion découle d’abord et avant tout d’un mode d’organisation sociale dont dépendent les comportements économiques. Ces derniers, enchâssés dans la société, ne peuvent pas être dictés d’en haut ou de l’extérieur, affirme Chimère Diaw, expert sénégalais en poste au Cameroun, directeur général du Réseau africain de forêts modèles (RAFM)[1].

Quels sont les facteurs de flexibilité, d’adaptabilité et de résilience des communs traditionnels en Afrique ?

Entendons-nous tout d’abord sur le terme de communs, qui peut être entendu comme un système de mise en commun de divers types de ressources. La littérature sur le sujet est dominée par le mythe de la tragédie des communs, propagé par Garrett Hardin (1968), puis sa réfutation par l’école institutionnelle du choix rationnel et Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie en 2009. Pour ma part, je me suis surtout intéressé aux communs comme systèmes d’altérité et de mise en commun des ressources, portés par une éthique, une philosophie.

Le métayage[2] ou le système de parts dans les pêches par exemple montrent que la ressource en tant que telle n’est qu’un élément du système plus large de mise en commun. Les communaux sont une clé mais non l’ensemble du système. Ils représentent un pool de ressources communes gérées de telle manière que lorsqu’on s’en approprie un élément (gibier, poisson, ferme agricole), seul celui-ci devient une possession privée ; la ressource, elle, reste commune.

Dans la pêche côtière, l’appropriation ne peut se faire que par la capture, car la ressource est fluide et mouvante. C’est donc entre les membres d’équipage et au moment de la vente du poisson que se fait la mise en commun de la ressource. La rémunération à la part montre que les équipages et les propriétaires ne se contentent pas de se partager les coûts et les résultats de l’activité ; ils sont solidaires des pertes et se partagent le profit, qui ne rémunère donc plus seulement le capital. Au Sénégal, on donne du poisson ou de l’argent aux anciens pêcheurs (le teeraan), ou l’on fait des dons de travail collectif (laawi njaaylu – la totalité du résultat de la pêche est offerte à un membre d’équipage ou à la communauté à des fins d’entraide).

Quelle serait la leçon à tirer de la gestion des communs en Afrique ?

Les institutions ont évolué avec la société, avec par exemple le crédit rotatif dans les tontines et la mutualisation communautaire du financement de certains groupes migrants.

L’économie chez les Wolofs au Sénégal n’est pas individualiste ou égoïste comme dans l’économie du bien-être. Elle se démarque de l’opportunisme ou égoïsme stratégique de l’économiste américain Oliver Williamson, avec sa théorie des coûts de transaction.

Pour les cultures sénégalaises, la vraie rationalité c’est de savoir intégrer l’autre dans ses façons de faire. Lorsque quelqu’un refuse le partage au Sénégal, on lui fait savoir en wolof : « Da nga näkk xel », « Tu n’as pas de raison, pas d’esprit ». Autrement dit, on n’est humain qu’à partir du moment où l’on est capable de penser aux autres.

Ces modèles sont-ils résilients face à la modernité industrielle ?

Oui, on a vu subsister dans les pêches africaines une petite production marchande très résiliente, capable de mettre en faillite des pêcheries de type industriel. Il y a une quarantaine d’année, les artisans ghanéens et sénégalais avaient réussi le tour de force de détourner à leur profit les sennes tournantes coulissantes développées pour la pêche semi-industrielle par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en innovant dans des dispositifs de capture (pirogues et filets) de plus de vingt tonnes de capacité.

Par ailleurs, les formes de propriété enchâssées dans les communs innovent en Afrique de l’Ouest depuis la fin du XIXe siècle, dans une profusion de droits délégués, de contrats métayers, d’hypothèques et d’engagements locatifs divers. L’adaptation des communs premiers au capitalisme s’est ainsi faite tout au long du XXe siècle.

Cela suffira-t-il à affronter les défis du XXIsiècle et une croissance démographique qui n’ira pas sans bouleversements majeurs pour l’économie africaine ? Nous pouvons encore en douter, notamment parce que les nouveaux réseaux de gouvernance latérale et d’économie collaborative qui émergent sur Internet sont pour l’instant portés par les populations jeunes et riches du Nord, plutôt que par les populations plus pauvres du Sud, traditionnellement porteuses des communs et de leurs valeurs.

 

L’économie des communs suppose-t-elle de rompre avec la science économique classique ?

Oui. Lorsque j’explique le partage chez les pêcheurs au Sénégal, je ne suis pas en train de transformer un phénomène que je ne comprends pas pour le faire coller à ma formule, comme le font si souvent les économistes. La culture, la manière dont les systèmes économiques sont enchâssés dans une rationalité beaucoup plus large comptent plus que le système économique pur en soi.

Si l’on examine ces pêcheurs sénégalais à l’aune de la science économique qui prévaut depuis la Seconde Guerre mondiale, nous allons les déclarer irrationnels, alors que leurs choix préfigurent la rationalité de demain. Les nouveaux communs restaurent la notion de partage dans l’économie d’aujourd’hui.

Les communs remettent-ils en question la propriété privée ?

Non, ils ne font que restaurer un élément d’économie collective qui était déjà présent, mais se trouvait submergé par la propriété privée. L’Occident est trop focalisé sur la propriété, ce qui l’empêche de penser en termes d’accès à la ressource. Les moyens de production resteront contrôlés, car une machine très puissante fait que 1800 milliardaires sont plus riches ensemble que 152 pays réunis, et que 62 de ces milliardaires possèdent autant que la moitié de la population terrestre.

A mon avis, on ne peut pas, à partir de l’analyse de l’économie collaborative, sauter par-dessus la propriété privée. Plaider pour l’économie circulaire ne suffira pas. Une grande transformation doit s’opérer à l’échelle mondiale sur un mode évolutif, faute de quoi nous aurons des chutes très brutales comme dans les années 1920. L’économiste hongrois Karl Polanyi (1886-1964), auteur de La Grande transformation, est souvent oublié alors qu’il donne des clés importantes de compréhension de l’enchâssement de l’économie dans la société.

Aujourd’hui, nous sommes arrivés au résultat inverse : c’est la société qui se trouve enchâssée dans l’économie, d’où les formes radicales de rationalité actuelle, qui voudraient que tout soit réglé par l’économie.

[1] Cette ONG basée au Cameroun vise à mettre en valeur et protéger la forêt en regroupant tous les acteurs d’un territoire donné autour d’une vision consensuelle de leurs intérêts, afin de dépasser les conflits fonciers et de mettre la ressource en commun sur un mode pratique et concret.
[2] Le métayage est un type de bail rural dans lequel un propriétaire confie à un métayer le soin de cultiver une terre en échange d’une partie de la récolte.

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