Dans son livre L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain (Flammarion, 2020), l’historien de l’environnement Guillaume Blanc analyse les ressorts et les conséquences d’une vision idéalisée de la nature africaine héritée de la période coloniale.

Un groupe de touristes observe un lion dans un parc naturel en Afrique du Sud. Photo de Adrega / Pixabay
Un groupe de touristes observe un lion dans un parc naturel en Afrique du Sud. Photo de Adrega / Pixabay

Quel est ce mythe de l’Éden africain inventé par les Occidentaux dont vous parlez ?

L’Éden africain, c’est le mythe d’une Afrique vierge, sauvage et naturelle qui est créé à l’époque coloniale. Durant les années 1860-1870, les colons européens qui partent tenter l’aventure en Afrique laissent derrière eux un continent dont les paysages sont en train d’être radicalement transformés sous les coups de l’urbanisation et de l’industrialisation. Sur le continent africain, ils sont alors persuadés de retrouver la nature qu’ils sont en train de perdre chez eux.

Puis, à partir de la fin du xixe siècle, la grande presse s’empare de ce récit et le popularise : ce sont des récits comme ceux de Stanley et Livingstone, des chasses de Roosevelt et de Churchill, et ce sont aussi des romans comme Les Neiges du Kilimandjaro d’Ernest Hemingway ou Out of Africa de Karen Blixen. Ces produits culturels décrivent une Afrique vierge de toute présence humaine, où la nature et les animaux sont rois. Mais cette Afrique n’existe pas, elle n’a jamais existé. Comme l’Europe, l’Afrique est habitée et cultivée. L’idée d’une Afrique naturelle est aussi absurde que celle selon laquelle l’homme africain ne serait pas assez entré dans l’Histoire. Mais ce mythe est si profondément ancré dans les consciences qu’il perdure encore aujourd’hui.

 

Du point de vue scientifique, cette nature africaine des origines n’a jamais existé…

Un autre mythe qui a la peau dure est celui des forêts primaires. À la fin du xixe siècle et au début du xxe, des botanistes, notamment français, étudient le couvert forestier d’Afrique de l’Ouest. Ils remarquent que la plupart des villages sont entourés d’une ceinture forestière, et qu’entre le village et la forêt se trouve de la savane. Influencés par la théorie du climax, ils se persuadent qu’avant l’installation des hommes, l’Afrique était couverte d’une vaste forêt tropicale, vierge et primaire. La savane serait alors le résultat des destructions causées par les populations locales. Mais ces scientifiques ont lu l’histoire des écosystèmes à l’envers ! Dans la plupart des écologies semi-arides, c’est la présence des hommes qui a permis celle des arbres par la fertilisation progressive des sols. Or, le mythe des forêts primaires est tenace. Aujourd’hui encore, la croyance l’emporte parfois sur les faits. Des experts des Nations unies affirment par exemple qu’en Sierra Leone et en Guinée, 90 % des forêts primaires ont disparu, alors qu’en réalité, le couvert forestier y augmente depuis deux siècles.

 

Mais les écosystèmes, et notamment certaines espèces, n’ont-ils jamais été menacés de disparaître ?

Bien sûr, et il est indispensable de mener des politiques de conservation. L’époque coloniale est synonyme de dégradations particulièrement fortes des écosystèmes. La colonisation intensifie la chasse, notamment pour le commerce de l’ivoire. À la fin du xixe siècle, ce sont environ 65 000 éléphants qui sont tués chaque année sur le continent. La forêt subit aussi des dégâts pour la mise en culture des terres. Entre 1850 et 1920, en Afrique et en Asie, ce sont 95 millions d’hectares de forêts qui sont défrichés, quatre fois plus que durant les 150 années précédentes. Mais les colons ne réalisent pas que ces destructions écologiques auxquelles ils assistent sont en réalité de leur fait. Ils blâment les populations colonisées et décident de créer des réserves de chasse où les habitants sont sinon expropriés, au moins contrôlés. Ce sont d’ailleurs ces mêmes réserves de chasse qui sont reconverties en parcs nationaux dans les années 1930.

 

 

Vous affirmez que les parcs naturels d’Afrique perpétuent une tradition de « colonialisme vert ». Qu’en est-il ?

Dans les années 1950, les associations et institutions impériales de protection de la nature changent de nom. Par exemple, en même temps qu’ils créent les réserves de chasse puis les parcs, des administrateurs et des chasseurs coloniaux fondent en 1928 l’Office international de documentation et de corrélation pour la protection de la nature. En 1934, cette organisation devient l’Office international pour la protection de la nature (OIPN), puis en 1948 l’Union internationale pour la protection de la nature et, en 1956, l’Union internationale pour la conservation de la nature – l’UICN que l’on connaît aujourd’hui. En fait, de nombreuses institutions et ONG de la conservation sont nées à l’époque coloniale.

En 1960, à l’occasion de sa septième conférence organisée à Varsovie, l’UICN, avec le concours de la FAO et de l’UNESCO, lance le « Projet spécial pour l’Afrique ». Une conférence est alors organisée en 1961 à Arusha, en Tanzanie, avec une vingtaine de chefs d’État africains nouvellement indépendants au cours de laquelle les organisateurs expliquent qu’il faut poursuivre le travail accompli dans les parcs, notamment en faisant face à « l’africanisation des programmes sur la nature ». C’est à cette occasion qu’ils créent le Fonds mondial pour la nature (WWF), lequel va financer le déploiement d’experts occidentaux de la conservation sur tout le continent africain. Or, ces experts sont pour la plupart des administrateurs coloniaux reconvertis et partout, ils perpétuent l’idée d’une nature qui, pour être protégée, doit être vidée de ses habitants.

Voilà pourquoi je parle d’« invention du colonialisme au vert ». Il ne s’agit pas de néocolonialisme mais bien de postcolonialisme, car les chefs d’État y ont trouvé leur compte. Ils se sont formés au moule international de la patrimonialisation et ont instrumentalisé les normes internationales dans le sens de leurs intérêts. C’est l’alliance entre l’expert occidental et le dirigeant africain qui est responsable de la perpétuation de cette tradition coloniale.

 

Quelles sont les conséquences de ce processus de « naturalisation » pour les populations locales en Afrique ?

L’entreprise de naturalisation des parcs d’Afrique passe par leur « déshumanisation », souvent par la force. Aujourd’hui, on ne parle plus d’expulsions, mais de « départs volontaires ». Mais lorsque ces déplacements de populations se déroulent dans un État autoritaire comme celui d’Éthiopie, ces départs ne sont pas volontaires mais forcés. Les organisations internationales le savent mais préfèrent adopter une cécité de convenance. Quand les populations des parcs ne sont pas expulsées, elles sont criminalisées. Des millions d’agriculteurs et de bergers sont punis d’amendes pour avoir cultivé la terre ou fait pâturer leurs troupeaux en altitude, ou subissent des peines de prison pour le braconnage de petit gibier. Il arrive parfois que les populations soient violentées par des écogardes équipés d’armes et de matériel technologique, financés par des institutions internationales ou des ONG. On assiste depuis trente ans à une militarisation des parcs en Afrique encouragée par la communauté internationale, avec des conséquences parfois tragiques.

 

L’histoire de la conception des parcs naturels en Europe est différente. Pourquoi ?

Les parcs naturels n’y ont pas été créés de la même manière qu’en Afrique. Si les populations ont rapidement été intégrées au sein des parcs européens, c’est parce que les États-nations s’y sont bâtis autour d’une idée du patrimoine dont la paysannerie faisait généralement partie intégrante. En France par exemple, les parcs créés dans les années 1960 sont un moyen de préserver la paysannerie dite « traditionnelle ». Cela ne s’est pas toujours fait sans violences : la création des parcs a aussi servi à la républicanisation à marche forcée des villages de montagnes. Mais la différence est qu’en Afrique, non seulement les violences liées aux parcs ont été beaucoup plus intenses, mais elles n’ont jamais cessé.

Une comparaison entre deux parcs est éloquente. En 2011, l’UNESCO a classé les Cévennes au patrimoine mondial de l’humanité en invoquant le paysage culturel de l’agropastoralisme qui existe depuis 3 000 ans et façonne le paysage. En 2016, dans le parc du Simien en Éthiopie, les populations ont été expulsées parce que l’UNESCO estimait que l’agropastoralisme menaçait la valeur naturelle du bien. Autrement dit, là où l’Européen façonne son environnement, l’Africain le dégraderait…

 

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D)

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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