L’Afrique, qui  subit le plus durement les effets du changement climatique, ne représenterait que 4,5 % des émissions globales de gaz à effet de serre. À l’occasion de la COP21, Tosi Mpanu-Mpanu décrypte les préoccupations du continent.

Geothermal power / Kenya - © Jon Fisher
Geothermal power / Kenya - © Jon Fisher

Le climat, l’environnement, des enjeux prioritaires pour l’Afrique ?

La priorité de l’Afrique n’est pas de sauver la planète, mais de réduire sa propre pauvreté par le biais d’une croissance inclusive. Son essor et son industrialisation peuvent se faire en respectant l’environnement. L’économie verte coûte plus cher et donne des résultats plus lents, mais sur la durée, les énergies renouvelables réduisent la dépendance des pays à l’égard des importations de pétrole. Autant de devises que l’on pourrait consacrer à d’autres priorités…

Nos pays font face à trois types de scénario, vert, brun ou gris. Il leur appartient de savoir lequel choisir.

Cependant, réduire les émissions de carbone à l’échelle planétaire est un impératif pour l’Afrique. Il faut savoir que la limitation du réchauffement global à 2 degrés Celsius dont il est question à l’horizon 2100 se traduira par un ressenti de 3 degrés pour le paysan sahélien… Le stress hydrique auquel notre agriculture est soumise sera encore plus fort.

 

 

Quelle est la position de l’Afrique dans les négociations internationales sur le climat ?

Le continent n’a pas créé le problème du dérèglement climatique, mais il veut bien faire partie de la solution. L’Afrique est le paradis des énergies renouvelables, avec le soleil, le vent, la géothermie et l’hydro-électricité. Son énorme réserve de terres arables peut être gérée de manière plus durable, avec un impact fortement positif sur l’environnement.

Nos pays, qui représentent un quart des parties à la convention cadre signée lors du Sommet de Rio en 1992, ont fait preuve de leadership. Nous avons été les premiers à parler d’un objectif global pour l’adaptation au changement climatique lié à un objectif global d’atténuation. En effet, pour nous l’adaptation demeure une priorité car notre potentiel d’atténuation reste faible en raison de notre croissance économique et démographique.

 

Par quoi passe cette adaptation ?

Par des mécanismes d’alerte précoce pour les fermiers en cas de baisse de la pluviométrie et la mise en œuvre d’une agriculture qui soit plus résiliente au changement climatique. Des digues peuvent être érigées pour empêcher l’érosion du littoral et protéger des habitats. Des programmes de prévention doivent être prévus là où des maladies telles que le paludisme font leur apparition sur les hauts plateaux, à cause de la hausse des températures.

Mais aussi par un saut qualitatif vers un développement moins carboné. D’où notre besoin d’être accompagnés avec des financements et des transferts de technologie. Notre essor doit être compatible avec une réduction proportionnelle à notre croissance des émissions de gaz à effet de serre. Nous n’avons pas la responsabilité historique de la pollution actuelle, cumulée depuis la révolution industrielle. Des pays se sont enrichis en polluant et marquent aujourd’hui un meilleur niveau de vie, une plus grande prospérité. Qu’ils mettent la main à la poche !

 

 

N’est-ce pas là que le bât blesse justement ? Sur les 100 milliards de dollars par an de financements « climatiques » promis aux pays en développement lors du sommet de Copenhague, tout n’a pas été mobilisé…

Les 100 milliards annoncés jusqu’à 2020 viennent de différentes sources… Il faut rappeler que ce chiffre provient d’une déclaration politique, et ne repose pas sur une évaluation ou une étude quelconque. Il s’agit d’un plancher et non d’un plafond. Tout ce qui suivra après devra atteindre au moins 100 milliards par an.

Selon un rapport de l’OCDE, 61,8 milliards de dollars ont été mobilisés en 2014 par les pays du Nord pour des projets de lutte contre le dérèglement climatique dans les pays du Sud. Or, un peu n’importe quoi figure dans ces montants, calculés en fonction d’une méthodologie qui nous échappe. On y trouve des crédits à l’exportation, des prêts, des projets de banques multilatérales de développement. Tout ne porte pas forcément sur du financement climatique, une notion qui ne fait d’ailleurs pas consensus et pour laquelle nous n’avons pas de définition commune entre pays développés et pays en développement.

Le Fonds vert pour le climat lancé après le sommet de Copenhague dispose d’une capitalisation de 10,10 milliards de dollars, un montant jamais égalé auparavant. Ces ressources sont à affecter de manière judicieuse. La logique qui pourrait prévaloir est celle-ci : pour chaque dollar investi par le Fonds vert pour le climat dans tel pays, l’Agence française de développement (AFD) ou la Banque africaine de développement (BAD) devraient mettre 1,5 dollars de mieux. Le Fonds vert pourrait ainsi être un véritable catalyseur de l’action climatique afin de créer un changement de paradigme.

Si nous restons dans une vision idéologique, selon laquelle les pays développés doivent mettre de l’argent sur la table, nous n’aurons pas les résultats escomptés. On s’aperçoit en effet que ces pays ne respectent pas leur parole. Après Copenhague, un financement précoce ou « fast-start » de 30 milliards de dollars était prévu sur la période 2010-12, en plus de l’aide publique au développement (APD). Or, des analyses indépendantes ont relevé que seulement 3 à 7 milliards de dollars ont été mobilisés sur des fonds nouveaux et 1 milliard sur des fonds additionnels, en supplément à l’APD. En d’autres termes, l’argent qui sert à protéger la forêt en RDC pourrait provenir de fonds qui servaient auparavant à financer des hôpitaux au Kenya ou l’éducation de jeune fille au Ghana. Les pays développés ont la certitude d’avoir versé 30 milliards et les pays en développement sont certains de ne pas les avoir reçus. Les différences de perceptions et d’analyses sur les financements minent la confiance.

 

 

Est-ce ce manque de confiance qui rend les négociations si difficiles ?

En effet. Les pays développés estiment qu’en vingt ans, le monde a changé, et que d’autres pays doivent aussi financer les efforts de réduction d’émissions de carbone, même s’ils n’ont pas la même de responsabilité historique dans la pollution. Les pays riches poussent pour un rétrécissement de la base des récipiendaires, d’où le tumulte incroyable dans les négociations. Cela revient à changer en cours de match les règles du jeu, posées en 1992 lors du sommet de Rio.

On est passé d’objectifs chiffrés en termes de réduction d’émissions pour les pays développés, tels qu’ils ont pu être fixés en 1997 par le protocole de Kyoto – que les Etats-Unis n’ont jamais ratifié – à une approche ascendante ou chacun voudrait pouvoir mettre en fonction de ses moyens. Pour comprendre, faisons une analogie. On nous dit que pour produire 10 000 MW, il faudra un barrage haut de 50 mètres. Ensuite, on demande à chaque partenaire du projet à quelle hauteur il peut contribuer, en espérant avoir au final les 50 mètres ! Bien sûr, ce ne sera pas le cas. Le bassin va déborder et la ville sera inondée.

Voilà ce qui se passe avec le climat. Nous avons 196 pays prêts à contribuer, mais il n’y a plus d’ambition. En toile de fonds, les négociations sont devenues une lutte d’influence géopolitique, économique et même un problème moral et religieux, puisque le Pape a fait une encyclique en juin sur le climat. La CIA américaine estime que le climat est un multiplicateur de conflits. C’est malheureusement vrai : la pauvre mère de famille en Afrique va devoir aller chercher de l’eau de plus en plus loin à cause du stress hydrique. Là où elle se rendra, elle ne sera pas accueillie à bras ouverts !

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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