Si nos décideurs politiques veulent véritablement nous faire basculer dans un monde d’après plus sensible à l’enjeu du climat, l’heure n’est plus à l’incitation mais à l’exclusion des entreprises ne respectant par l’Accord de Paris, plaide Alexandre Poidatz (Oxfam).

Les manifestants tiennent une bannière alors qu'ils assistent à une manifestation le 6 décembre 2019 à Vienne, en Autriche. (Photo de JOE KLAMAR / AFP)
Les manifestants tiennent une bannière alors qu'ils assistent à une manifestation le 6 décembre 2019 à Vienne, en Autriche. (Photo de JOE KLAMAR / AFP)

Entreprises, décideurs politiques, citoyens… : nombre d’acteurs ont appelé récemment à une accélération de la transformation écologique de notre économie. Mais pour que le monde d’après soit véritablement vert, il ne faut pas se tromper : une décision de rupture avec le monde d’avant est nécessaire.

Ce qui vaut pour l’économie vaut également pour le monde de la finance qui n’a cessé de se montrer sous un angle flatteur depuis l’Accord de Paris en 2015. Pour les institutions financières, faire preuve de rupture consisterait à exclure de leur portefeuille toute entreprise appartenant au « monde d’avant », c’est-à-dire un monde qui fait la part belle aux énergies fossiles.

C’est en tout cas le signal positif qu’a envoyé le Fonds souverain de Norvège le 13 mai dernier, en élargissant sa liste noire d’entreprises polluantes. Mais cela ne semble pas avoir convaincu les instances de gouvernance de certaines de nos banques françaises, figées sur leurs postures traditionnelles.

 

Pour une liste noire des pollueurs plutôt qu’un engagement de neutralité carbone

Depuis la COP21, les engagements des institutions financières – publiques et privées – pour s’aligner avec l’Accord de Paris se multiplient. Alors que les coalitions d’acteurs financiers s’engageant à la neutralité carbone prennent de l’ampleur, beaucoup d’initiatives s’avèrent malheureusement être du greenwashing. Un exemple : les banques françaises membres de ces coalitions ont injecté près de 200 milliards d’euros dans les énergies fossiles depuis la COP21. L’heure n’est plus de jurer la main sur le cœur que l’on verdira son portefeuille, mais bien que les acteurs financiers demandent des comptes aux entreprises qu’elles financent.

S’il n’existe pas de définition unique de ce que signifie « s’aligner avec l’Accord de Paris », il est néanmoins possible de dresser la liste des entreprises les plus néfastes pour le climat. Dans le cas du charbon, c’est ce travail qu’a mené l’ONG allemande Urgewald dès 2017 : une liste noire de 746 entreprises qui s’inscrivent sur une trajectoire de réchauffement planétaire bien au-delà des 1,5 °C conseillés par le GIEC.

 

 

Suite à une décision prise par le Parlement norvégien en 2019, le Fonds souverain de Norvège a officiellement inscrit, le 13 mai dernier, sur sa liste noire les entreprises très actives dans le secteur du charbon telles que définies par la liste d’Urgewald. À titre d’exemple, l’énergéticien allemand RWE, premier pollueur européen du secteur privé, est désormais exclu de ce fonds public. Même si on peut regretter que cette politique ne s’applique pas aux entreprises projetant la construction de nouvelles centrales à charbon, cette décision n’est pas une anecdote : le plus grand fonds souverain mondial, avec plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs, apparaît souvent comme une boussole pour nombre d’investisseurs.

 

Climat : la balle dans le camp des investisseurs privés

De plus, cette décision n’est pas isolée parmi les institutions financières publiques. Certaines vont même plus loin en s’attaquant à l’ensemble des projets d’énergies fossiles : la Banque européenne d’investissement avait ouvert la voie, en décembre 2019, en déclarant cesser de financer de nouveaux projets liés aux énergies fossiles à partir de 2022. Une décision historique pour la première banque multilatérale mondiale. L’Agence française de développement s’apprête elle aussi à s’engager sur cette voie dans le cadre de la révision de sa stratégie climat, dont des avancées positives sont attendues sur le développement des exclusions à des projets d’énergie fossile via des intermédiaires financiers.

Les institutions financières publiques ont la capacité de créer un effet d’entraînement chez l’ensemble des investisseurs en développant des critères d’investissements plus restrictifs. La balle est donc dans le camp des acteurs financiers privés. En France, ce sont les banques qui sont au cœur de l’économie : les quatre plus grosses possèdent des actifs équivalant à trois fois le PIB de la France.

 

Sortie du charbon : les bons et les mauvais élèves parmi les banques françaises

En novembre 2018, Oxfam a montré que les banques françaises orientaient encore 70 % de leurs financements énergétiques vers les fossiles, contre 20 % seulement vers les énergies renouvelables. Les banques ont depuis mis à jour leurs politiques d’énergie, qui restent toujours insuffisantes face à l’urgence climatique.

Du côté des bons élèves, on trouve Crédit agricole, la Banque postale AM et Natixis (filiale de Banque populaire Caisse d’épargne), qui se sont distinguées entre juin 2019 et mai 2020 en présentant une tolérance zéro vis-à-vis du charbon. Même si ces banques n’ont pas exclu l’ensemble des entreprises de la liste noire d’Urgewald, elles sont sur la bonne voie. La démarche la plus aboutie et honorable revient au Crédit mutuel qui s’est engagé à couper toute relation avec les 746 entreprises de la liste noire d’Urgewald et exige que les autres entreprises avec laquelle il travaille publient un plan de sortie du charbon d’ici 2030.

Société générale et BNP Paribas n’ont malheureusement pas jugé bon de s’inspirer de leurs quatre homologues, en gardant dans leurs portefeuilles des entreprises exclues par leurs concurrentes. Par exemple, les soutiens des deux banques à RWE ont généré 5,6 millions de tonnes équivalent CO2 en 2018, soit l’équivalent des émissions de 3,5 millions de voitures essence en une année. Bien que BNP Paribas ait annoncé une révision de sa politique charbon la même semaine que le Fonds souverain de la Norvège, elle n’en a pas moins gardé l’entreprise allemande dans son portefeuille.

 

Pétrole et gaz : les engagements volontaires de la finance sont trop lents

Si les engagements sur le charbon sont notables, ils sont trop lents et inégaux pour permettre d’enclencher la transition énergétique. Le 2 juillet 2019, le gouvernement français appelait les acteurs financiers à rendre publiques d’ici mi-2020 des stratégies de sortie du charbon. Cet appel s’avère insuffisant pour répondre à l’urgence climatique puisqu’il fait l’impasse sur les secteurs du pétrole et du gaz, pour lesquels la fin de l’expansion et la sortie doivent être engagées dès ce jour.

Ainsi, une étude de mai 2020 des Amis de la Terre démontre que les quatre plus grandes banques françaises ont accordé 22 milliards d’euros au secteur du pétrole et du gaz de schiste américain depuis la COP21, une industrie particulièrement nocive pour les populations, l’environnement et le climat. De plus, l’État ne prévoit aucune mesure de sanction ou de régulation si les acteurs financiers ne vont pas assez loin.

Les soutiens massifs et continus des banques aux énergies fossiles expliquent la colossale empreinte carbone des banques françaises, mise en évidence par Oxfam et les Amis de la Terre : en 2018, les activités financées par les quatre plus grandes banques françaises ont atteint plus de 2 milliards de tonnes équivalent CO2, soit 4,5 fois les émissions de la France cette même année.

 

L’heure des actes

Si nos décideurs politiques veulent véritablement nous faire basculer dans le monde d’après, l’heure n’est plus à l’incitation mais à l’exclusion. Le temps est venu d’intégrer la liste noire des entreprises charbonnières dans la régulation publique, et de l’étendre aux secteurs du pétrole et du gaz de schiste. De plus, l’impératif climatique exige d’avoir un horizon de long terme. Le gouvernement doit obtenir des acteurs financiers des plans d’alignement sur une trajectoire de réchauffement de 1,5 °C, incluant une politique de sortie des énergies fossiles d’ici 2040 dans les pays développés et 2050 dans le reste du monde.

Enfin, dans le cadre du plan d’actions pour financer la croissance soutenable de la Commission européenne, la Directive sur le reporting non financier (NFRD), qui oblige notamment les entreprises à être transparentes sur leur stratégie climatique, va être révisée d’ici la fin de l’année 2020. L’occasion idéale de transposer ces exigences au niveau européen, en particulier l’obligation pour les acteurs privés de publier une trajectoire d’émissions de 1,5 °C. Pour en faire un véritable plan d’actions pour une finance verte, une telle trajectoire respectueuse de l’Accord de Paris ne sera possible qu’en adoptant une liste noire commune des entreprises polluantes.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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