Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains (IFA), revient sur le rôle que peut jouer la prospective en Afrique. Si elle est parfois instrumentalisée à des fins politiques, elle permet de penser de nouveaux modèles de développement.

Les études prospectives se multiplient sur le continent africain, dans l’opique notamment de mettre en place des plans « d’émergence » à l’horizon 2025 ou 2035. Une pratique à double tranchant : si ces études peuvent être salvatrices pour le continent, qui a notamment besoin de mieux anticiper les effets de la transition démographique en cours, elles restent des outils fragiles pouvant être instrumentalisés à des fins politiques. C’est ce qu’explique l’expert sénégalais Alioune Sall, directeur de l’Institut des futurs africains (IFA) à Johannesburg, un bureau d’études qui assiste nombre de gouvernements et d’institutions dans l’élaboration de leurs études prospectives.

Est-ce possible de faire de la prospective en Afrique ?

Une réflexion de ce type n’est jamais gagnée d’avance, nulle part dans le monde, et surtout pas en Afrique. Dans certains pays où l’Institut des Futurs Africains a été sollicité pour réaliser des études prospectives, il a fallu arrêter les travaux en cours, comme au Zimbabwe et en Mauritanie, en raison de changements intervenus dans le contexte politique interne. Ailleurs, nous sommes allés jusqu’au bout, sans qu’un vrai débat démocratique sur les visions possibles de l’avenir n’ait lieu en fin de parcours.

Avez-vous vu venir de graves crises sans être écouté ?

Le sort fait à l’étude prospective commandée à la fin des années 1990 par les autorités de Côte d’Ivoire paraît emblématique, de ce point de vue ! Le coup d’État de décembre 1999 du général Robert Gueï avait été largement anticipé et quasiment décrit en 1995 dans un scénario intitulé « Le suicide du scorpion ». Ce scénario faisait l’inventaire, dans le détail, des conditions qui mèneraient à une irruption de l’armée sur la scène politique.

Mais le débat sur ces circonstances et sur les moyens de les conjurer, là encore, n’a pas eu lieu. Les autorités ivoiriennes pensaient à l’époque que les prospectivistes n’étaient que des Cassandre – des prophètes de malheur qui risquaient de donner de mauvaises idées à des opposants qualifiés « d’ennemis de la nation ». Le pouvoir, appliquant la fameuse politique de l’autruche, a ignoré ce scénario et a même voulu empêcher son insertion dans le rapport. En revanche, il s’est empressé de prendre à son compte le scénario le plus optimiste, intitulé « L’éléphant en marche », pour en faire son programme de campagne.

Au Mali, la crise de l’Etat et son incapacité à créer une Nation était déjà évidente dès les années 2000. Des scenarii élaborés dès la fin des années 1990 dans le cadre de « Mali 2025 » avaient vu la possible propagation d’une idéologie séparatiste, qui irait jusqu’à voir le nord du pays prendre ses distances – voire son indépendance. Ces alertes n’ont pas été assez écoutées.

A quoi sert la prospective, si elle est instrumentalisée par des pouvoirs contestés ?

La récupération est un risque, ce qui ne justifie pas que l’on ne fasse rien… Encourager les pays, les institutions régionales et continentales à entreprendre des études prospectives revient à inviter un enfant à se brosser les dents. Ce geste ne vous immunise pas contre les caries, mais ne pas le faire vous expose à des risques certains, dont l’un des plus graves est précisément d’être victime de caries ! En d’autres termes, la prospective est un bon exercice d’hygiène sociale…


 

Quels sont les documents qui comptent, au sujet de l’avenir du continent ?

Un « agenda 2050 » a été élaboré par un petit groupe dirigé par Horst Köhler, ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) de 2000 à 2004 et ex-président de l’Allemagne (2004-2010), avec Benjamin Mpaka, ancien président de la Tanzanie (1995-2005). Ce document a été écrit, pour l’essentiel, par d’anciens fonctionnaires du FMI qui se font une fois de plus les apologues du secteur privé et du capitalisme africain – comme l’Agenda Afrique 2063 de l’Union africaine (UA). En gros, la plupart de ces travaux partent de l’idée que la globalisation est incontournable et que l’Afrique peut mieux en tirer parti.

Partagez vous cette idée ?

Non, une globalisation alternative peut se produire, comme le pense le Forum du Tiers-Monde animé par Samir Amin ou le réseau de l’Institut des Futurs Africains.

Dans l’ouvrage intitulé « Afrique 2025 » (Karthala, Paris, 2003), nous avions proposé quatre scénarios susceptibles d’aboutir soit à une aggravation de la crise économique, accompagnée ou non de la multiplication des chefs de guerre, soit à une perte des valeurs ancestrales pour accompagner la mondialisation, soit à une croissance « africaine » sans avoir à renier son histoire et ses spécificités. Ce dernier scénario est celui d’une Afrique qui, tout en tirant parti de ses ressources naturelles, de sa position géographique et du marché, endosserait le « bleu de chauffe » de l’industrialisation tout en veillant « à préserver son âme », comme le disait si justement l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane – avec ses propres systèmes d’épargne, de solidarité ou de redistribution des richesses par exemple. Nous avons, dans cet ouvrage, anticipé sur une réflexion plus approfondie, aujourd’hui en cours avec notamment l’essai de l’économiste Felwine Sarr Afrotopia (Philippe Rey/Jimsaan, Paris et Dakar, 2016), autour d’un modèle de développement qui ne serait pas une pâle copie de l’Occident.


 

Quel modèle de développement préconisez-vous pour l’Afrique ?

Pour l’instant, un modèle original de développement taillé sur mesure par les Africains pour leur propre continent n’existe nulle part. Il ne deviendra réalité que si des alliances se nouent entre des forces africaines et des forces progressistes au Nord, avec une vision qui ne soit pas seulement consumériste et libérale. Dans le contexte de crise économique, sociale, politique et environnementale que connaît le monde, ceux qui souhaitent résister au rouleau compresseur néo-libéral seront sans doute à chercher du côté des mouvements écologistes, de la société civile et de tous ceux qui se posent des questions sur le modèle actuel.

N’y a-t-il pas des modèles qui émergent sur le continent ?

À mon sens, un seul modèle de développement est toujours difficile à trouver, que ce soit sur le continent ou ailleurs dans le monde. Certains pays sont érigés en exemples, au prix d’une simplification de la réalité. On peut choisir de privilégier certains aspects, quitte à passer sur d’autres. Le Botswana, Maurice ou le Rwanda passent pour de bons élèves car ils présentent des aspects originaux sur le plan de la planification et de la gestion du développement, dans un contexte de mondialisation.

Le Rwanda se positionne ainsi comme un hub des nouvelles technologies en Afrique de l’Est. Ce pays a connu une croissance qui s’est traduite par des retombées concrètes : le revenu par habitant a triplé entre 2003 et 2012, de même que la scolarisation au niveau du primaire. Aussi attachantes qu’elles puissent être, ces expériences ne sont ni exemptes de faiblesses, ni dénuées de risques.

Ainsi, nombre d’agences présentent le Botswana comme un modèle de bonne gouvernance, parce que les élections s’y tiennent à la date prévue, avec un Parlement qui fonctionne, une justice indépendante et une presse libre. En réalité, les modes de dévolution du pouvoir ont permis une concentration de ce dernier entre les mains du président Ian Khama, fils du premier président et fondateur de la République du Botswana, Seretse Khama. Ian Khama est lieutenant-général, il a été commandant des forces armées, vice-président puis président depuis 2008 et, de surcroît, chef du parti au pouvoir.

Au Rwanda, un leader charismatique, Paul Kagamé, a imposé une certaine discipline, permettant des victoires incontestables sur certains fronts : l’accès des femmes aux fonctions électives, l’assainissement urbain et la lutte contre la corruption. Mais combien de temps le modèle va-t-il durer ? On peut se demander si le Rwanda ne reste pas fragile, parce qu’il repose sur un régime autoritaire qui risque d’être contesté, un jour ou l’autre.

Qu’attendez-vous des bailleurs de fonds ?


 

Un grand nombre d’initiatives sont prises au niveau des communautés de base, mais restent confinées à ces niveaux. Il serait bon que les décideurs nationaux et les agences de coopération délaissent leurs lunettes de macroéconomistes pour observer ce qui se pratique sur le terrain.

Par exemple, le Gogo Project (« Projet Grand-mère ») en Afrique du Sud a été un précurseur en matière de prise en charge communautaire des orphelins du VIH/sida. Ce projet n’a été soutenu que dans un deuxième temps par les partenaires extérieurs, parce qu’ils n’y croyaient pas à ses débuts. De même, un projet de soins communautaires au Botswana a vu la compagnie pharmaceutique Bristol-Myers Squibb décider d’accompagner un mouvement qui avait pris naissance dans les villages, où le taux de prévalence du VIH/sida était particulièrement élevé. C’est bien souvent à des ONG que l’on doit de repérer ou d’accompagner les innovations, les germes de changement qui vont transformer les sociétés.

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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