La Chine est le premier partenaire économique du continent africain. Mais à l’instar de l’économiste et politologue William Gumede, de plus en plus d’Africains critiquent la relation Chine-Afrique, qu’ils jugent très favorable aux intérêts chinois.

De plus en plus, des critiques s’expriment à travers l’Afrique sur la relation commerciale avec la Chine, devenue le premier partenaire économique du continent en 2009, et qui a porté sur 220 milliards de dollars d’échanges en 2014. Le politologue sud-africain William Gumede, qui a travaillé sur ce sujet, notamment en tant qu’ancien conseiller économique de la Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA) revient sur cette relation qu’il estime très favorable aux intérêts chinois.

 

Comment caractériser la relation de la Chine avec l’Afrique ?

On l’oublie souvent, mais l’intérêt de la Chine pour l’Afrique a d’abord été politique et remonte aux Indépendances. Après la brouille entre Nikita Krouchtchev et Mao Tsé Toung, en 1960, Pékin a cherché des alliés pour défendre la « voie chinoise vers le socialisme ». Des leaders de gauche comme Julius Nyerere en Tanzanie, Sékou Touré en Guinée et Kwame Nkrumah au Ghana ont reçu son soutien. Il a été d’ordre financier avec la construction d’une voie ferrée en Tanzanie, mais surtout idéologique. Les cadres des mouvements de libération les plus marxistes-léninistes, tels que le Congrès panafricain (PAC) en Afrique du Sud, l’Union nationale africaine du Zimbabwe (Zanu) ou encore le Front de libération du Mozambique (Frelimo) ont reçu des entraînements militaires en Chine.

La dimension commerciale de la relation Chine-Afrique n’a vraiment commencé qu’avec la croissance chinoise, dans les années 1990. En tant qu’ancien pays pauvre ayant appartenu à ce qu’il était convenu d’appeler le « Tiers monde », la Chine n’a aucun complexe vis-à-vis du continent africain. Elle se positionne en partenaire amical et non agressif, ayant pour principe de ne pas se mêler de politique intérieure – même si elle vend des armes à certains régimes comme le Soudan ou troque des crédits contre des ressources minérales. Ce qui fait toute la différence avec les anciennes puissances coloniales en Europe et les États-Unis, bien que la Chine se comporte à bien des égards comme une puissance néocoloniale.

 


Pourquoi formulez-vous cette critique ?

Pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la préférence chinoise va aux États africains forts et autocratiques comme le Soudan, l’Angola et le Zimbabwe, perçus comme stables, où les interlocuteurs ne changent pas constamment. Les émissaires de Pékin en Afrique usent de la même méthode partout, en République démocratique du Congo (RDC), au Zimbabwe ou encore en Angola : ils identifient les personnes clés, en général le président de la République et le secrétaire général du parti au pouvoir, pour tenter de les acheter.

Ensuite, des contrats de construction sont négociés par la Chine en échange de concessions minières en Afrique, comme en Zambie ou au Zimbabwe, ou des crédits octroyés en échange d’une part de la production nationale de pétrole, comme en Angola. Les entreprises chinoises font ensuite venir leur main-d’œuvre et leurs matériaux. L’Afrique n’a absolument rien à y gagner, pas le moindre transfert de technologie ou de compétences… Des stades ou de grands théâtres sont érigés pour faire plaisir à des chefs d’Etat et combler des penchants populistes, sans vision des réels besoins à long terme.

Troisième point : l’achat de terres pour nourrir la Chine, sans considération pour la sécurité alimentaire des habitants des pays concernés, comme l’Ethiopie, ou Madagascar notamment, représente un autre signal de la recolonisation du continent africain. La Chine n’est pas seule en cause : l’Inde, la Corée du Sud et les Etats-Unis font de même.

 


Ne voyez-vous donc aucun avantage à la présence chinoise en Afrique ?

En principe, la présence chinoise pourrait permettre aux Africains de mieux négocier les contrats avec leurs partenaires en faisant jouer la concurrence. Nos États pourraient parfaitement exiger de la Chine qu’elle ouvre son marché à nos produits manufacturés, et non à nos seules matières premières.

Autre exemple : la Standard Bank, l’une des plus grandes banques d’Afrique du Sud, a été rachetée fin 2007 à hauteur de 20 % par une banque chinoise pour 5,5 milliards de dollars. C’est le plus gros investissement chinois jamais réalisé à l’étranger. La Standard Bank n’en a tiré aucun bénéfice, mais la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC), elle, est désormais présente partout en Afrique, par le biais de sa filiale.  C’est typique du caractère unilatéral des échanges entre l’Afrique et la Chine : malgré la présence de deux poids lourds de la finance chinoise au conseil d’administration de Standard Bank, force est de constater que les Sud-Africains n’ont remporté aucun nouveau marché en Chine.


Le fait que l’Afrique du Sud appartienne au groupe des BRICS ne lui a-t-il pas ouvert des portes en Chine ?

Les groupes sud-africains ont beaucoup de mal à pénétrer le marché chinois. Il leur faut suivre un véritable parcours du combattant jalonné d’innombrables restrictions, de barrières et tracasseries administratives. Ceux qui réussissent à franchir les obstacles, comme Sasol (chimie), Sappi (papier) ou les Brasseries sud-africaines (SAB-Miller), qui sont implantées en Chine depuis longtemps, ne sont pas tirés d’affaires pour autant. Ils doivent nécessairement prendre des associés chinois, avec lesquels il est parfois difficile d’instaurer une relation de confiance. Sasol, par exemple, qui a mis au point, du temps de l’apartheid, un procédé unique au monde pour transformer le charbon en carburant, craint pour la sécurité de ses secrets de fabrication.


Les responsables chinois accompagnent-ils leur offensive commerciale d’un discours politique particulier ?

Certains dirigeants africains ont la naïveté de croire les Chinois lorsqu’ils affirment qu’ils sont moins hypocrites que les Européens et qu’ils veulent les aider. Les flux d’échanges commerciaux racontent une toute autre histoire. Combien de produits africains sont-ils écoulés sur le marché chinois ? Quelles infrastructures utiles ont été construites en Afrique avec le soutien de la Chine ?

Ces dernières années, des discours de plus en plus critiques apparaissent parmi les chefs d’Etat en Afrique au sujet de la Chine et de ses investissements. Afin de corriger le tir et d’apporter des réponses, le président chinois Xi Jinping a fait une visite officielle au Zimbabwe et en Afrique du Sud en décembre 2015, suivi par le président de l’Assemblée nationale chinoise en mars 2016, qui s’est rendu en Zambie, au Rwanda et au Kenya. Ces pays, avec l’Ouganda, l’Ethiopie et le Ghana, étaient les plus ardents défenseurs de la présence chinoise, mais sont devenus plus critiques. En Zambie, la relation avec la Chine est devenue un tel enjeu de politique intérieure que l’opposant Michael Sata a remporté l’élection de 2011, en raison du ressentiment généré par la présence chinoise dans les mines de cuivre du pays, avec de violents conflits sociaux.


Cette critique monte-t-elle également en Afrique du Sud ?

L’opinion sud-africaine a déjà dépassé le point de non-retour dans la critique de la Chine : les syndicats noirs, depuis le début de cette relation, consolidée au début des années 2000 durant la présidence de Thabo Mbeki, tiennent en effet ce partenaire pour responsable de pertes massives d’emplois dans les industries du pays, textiles notamment. En outre, la Chine est aussi perçue comme un soutien à Jacob Zuma, ce qui ne la rend guère populaire, tant l’actuel président est contesté.

Il n’y a plus que dans un cercle très restreint de partisans du Congrès national africain (ANC, au pouvoir) que l’on trouve des gens encore assez dogmatiques sur l’Occident et le colonialisme pour défendre une alliance avec la Chine. Certains se sont inquiétés de voir Jacob Zuma utiliser de l’argent public via les retraites gérées par la Public Investment Company (PIC) pour permettre à un consortium mené par la société sud-africaine Sekunjalo, détenue par un de ses proches, de racheter en 2013 les intérêts sud-africains du groupe Independent Press – parmi lesquels les journaux régionaux The Star, The Cape Argus et The Cape Times -, détenu par le magnat irlandais Tony O’Reilly. Dans ce deal qui vise à étendre l’influence du gouvernement sur les médias, la Chine aurait participé, pour acquérir des parts minoritaires de moins de 10 %. Je n’ai guère d’inquiétude sur l’influence politique que pourrait prendre la Chine en Afrique du Sud, une démocratie dont les contre-pouvoirs (presse, justice, syndicats, lobbies) restent vigilants sur tout ce qui a trait à leur indépendance.


Quelle est la part de responsabilité des Africains dans la relation déséquilibrée qu’ils ont noué avec la Chine ?

Elle est importante, car les responsables africains attendent tout de l’aide extérieure. Nous devrions demander aux Chinois d’investir dans tel ou tel secteur qui nous semble primordial au lieu de les laisser établir leurs propres priorités.

La responsabilité africaine est également lourde dans la manière dont sont utilisées les recettes tirées du commerce avec la Chine. Très peu de pays se sont servis de ces ressources supplémentaires pour diversifier leur économie. L’essentiel des retombées finit dans les poches d’une petite élite. Et la stratégie chinoise qui consiste à entretenir des amitiés avec les dirigeants des partis au pouvoir ne fait qu’encourager cette tendance. Au final, c’est un facteur d’aggravation de la corruption.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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