La question de la lutte contre le changement climatique n’est pas assez mise en corrélation avec la réalité économique. Pour Céline Guivarch, économiste au Cired, la lutte contre le changement climatique est liée à celle contre les inégalités.

Quels sont les freins économiques à la baisse des émissions carboniques ?

S’il est si difficile de réduire nos émissions de gaz à effet de serre (GES), et en particulier celles de CO2, c’est parce qu’elles sont à la base de l’ensemble du fonctionnement de nos sociétés et de nos économies. Notre façon de nous déplacer, de nous alimenter, de nous loger, de nous chauffer, de produire les biens que nous consommons, d’organiser nos villes, etc., toutes nos habitudes dépendent de la combustion d’énergies fossiles – charbon, pétrole ou gaz. Il serait donc réducteur de ne convoquer que l’économie pour analyser les freins à la baisse des émissions.

Néanmoins, on peut retenir deux freins économiques puissants. Le premier réside dans les horizons considérés dans les décisions : elles sont bien souvent guidées par un impératif de rentabilité de très court terme. Dès lors, la prise en compte des impacts du changement climatique est impossible. Le second vient des systèmes de prix qui guident (en partie) les choix de consommation, de production et d’investissement, et qui ne reflètent pas les véritables coûts de l’utilisation des énergies fossiles. Ces énergies fossiles sont encore largement subventionnées : les subventions aux énergies fossiles représentent actuellement entre 250 et 500 milliards de dollars par an (selon les méthodologies d’estimation utilisées), soit entre deux et quatre fois plus que l’intégralité des subventions aux énergies renouvelables dans le monde. De plus, les coûts des énergies fossiles pour la société ne sont que très partiellement pris en compte dans les prix, en particulier le coût de la pollution de l’air en termes de santé ou le coût des dommages dus au changement climatique. Ainsi, malgré une évolution positive, seules 20 % des émissions mondiales sont couvertes par une forme de tarification du carbone.

 

 

À l’inverse, quels leviers économiques et financiers permettraient d’accélérer la transition écologique ?

Le premier levier économique consiste logiquement à réaligner les prix sur les véritables coûts des énergies fossiles, reflétant à la fois les coûts de production et les coûts sociaux (en termes d’émissions de GES et de qualité de l’air local). Si des prix du carbone sont nécessaires pour la transition vers des économies et des modes de vie sobres en carbone, ils ne constituent pas une baguette magique qui opérerait seule la transformation. Et ce, pour de multiples raisons : parce qu’il y a des limites à la valeur que l’on peut donner au carbone selon les contextes des différents pays, parce que les marchés ne sont pas parfaits, parce qu’il y a des questions de risques, d’accès au capital, d’asymétrie d’information, d’incitations contradictoires, etc. La transition requerra un ensemble de politiques, incluant des prix du carbone, mais aussi des réglementations, des systèmes de prêts et de garanties pour rendre les investissements « bas carbone » moins risqués, etc.

 

Comment climat et inégalités mondiales sont-ils liés ?

Changement climatique et inégalités sont doublement liés. D’une façon générale, tant au niveau des pays qu’à celui des individus, les moins riches sont les plus vulnérables au changement climatique, tandis que les plus riches sont responsables de la majorité des émissions de GES. Il y a donc une sorte de « double peine » : ceux qui subissent – et subiront – le plus les impacts du changement climatique sont ceux qui contribuent le moins au problème. Même si les effets du changement climatique (vagues de chaleur, sécheresses, montée du niveau de la mer…) touchent également les pays riches.

Les pays dits « riches », ou « développés », sont responsables de près de 70 % de l’accumulation de GES depuis la révolution industrielle. Et les émissions restent aujourd’hui très liées au PIB des pays : rapportées à la population, les émissions des États-Unis atteignent près de 20 tCO2 éq./personne/an, celles de l’Union européenne et de la Chine sont proches de 8 tCO2 éq./personne/an, celles de l’Inde à peine plus de 2 tCO2 éq./personne/an et celles du Sénégal ou du Burkina Faso par exemple se situent entre 1 et 2 tCO2 éq./personne/an.

 

Les inégalités sont-elles aussi visibles dans les pays ?

Tout à fait. Au sein des pays, ces inégalités se retrouvent. Les ménages les plus pauvres sont en général les plus exposés et les plus vulnérables aux impacts du changement climatique. Le niveau de richesse d’un individu n’est pas le seul déterminant de ses émissions de carbone. Mais il reste le premier devant tous les autres déterminants que sont sa localisation urbaine/rurale, son âge, etc.

Ainsi, aujourd’hui, à l’échelle mondiale, les 10 % les plus riches sont responsables d’environ 50 % des émissions de GES tandis que les 50 % les plus pauvres ne représentent que 10 % des émissions.

De plus, les capacités d’adaptation des pays moins développés sont moindres et le changement climatique vient aggraver tensions et difficultés préexistantes.

La répartition des dommages relie ainsi fortement le changement climatique aux questions d’inégalités, très prégnantes aujourd’hui.

 

 

Ces inégalités sont-elles prises en compte dans l’analyse ?

Bien souvent les outils de calcul économique utilisés prennent mal en compte ces questions de distribution. Imaginons deux projets de même coût qui réduisent les dommages du changement climatique pour un quartier, deux projets d’investissement dans une infrastructure de protection par exemple. L’un éviterait 100 000 euros de dommages pour des ménages de classe moyenne, l’autre éviterait 50 000 euros de dommages pour des ménages plus pauvres. Si on a de quoi financer un seul de ces projets, lequel choisir ? Les outils d’analyse « coût-bénéfice » les plus simples privilégieraient le premier parce qu’il apporte plus de bénéfices. Mais il existe aussi des outils issus de l’économie du bien-être ou de l’économie du choix social qui permettent de prendre en compte l’effet des dommages sur le bien-être et pourraient privilégier le second. Ces outils existent, encore faut-il les mettre en œuvre dans les cas pratiques.

Une autre implication importante des inégalités de répartition des dommages concerne les modèles utilisés pour calculer la valeur de l’atténuation, c’est-à-dire la valeur de projets réduisant les émissions de GES. Cette valeur correspond à la valeur des dommages évités. Selon la façon dont sont représentées les inégalités, elle peut varier de 1 à 10. C’est important car cette valeur est utilisée dans les choix d’investissements publics et entre en ligne de compte pour dimensionner les politiques climatiques comme la fiscalité carbone.

Le changement climatique est ainsi un multiplicateur des inégalités, alors qu’elles atteignent déjà aujourd’hui des niveaux intolérables. Sans une action rapide de réduction des émissions de GES, le changement climatique aura un effet amplificateur des inégalités entre les pays et au sein de pays.

Pour autant, les actions pour réduire les émissions de GES ne doivent pas négliger leur propre effet sur les inégalités et sur la pauvreté et la précarité. En effet, il faut prêter attention à ce que les politiques de réduction des émissions n’aggravent pas des situations de précarité énergétique ou n’empêchent pas l’accès à l’énergie. Une fiscalité carbone est à ce titre intéressante puisqu’une partie des revenus qu’elle génère peut être utilisée pour lutter contre la précarité énergétique.

« Le changement climatique est ainsi un multiplicateur des inégalités, alors qu’elles atteignent déjà aujourd’hui des niveaux intolérables. »
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La croissance économique et l’amélioration des niveaux de vie peuvent-elles être conciliées avec la maîtrise du réchauffement climatique, notamment dans les pays en développement ?

Sans action pour limiter le changement climatique, ses impacts pourraient compromettre le développement et l’éradication de la pauvreté. La maîtrise du réchauffement climatique est donc une condition pour une amélioration durable des niveaux de vie. Par ailleurs, les études montrent que la sortie de l’extrême pauvreté comme l’accès universel à l’énergie peuvent être atteints sans entraîner de hausse importante des émissions des GES. De plus, nombre de cobénéfices sont liés à des actions de réduction de ces émissions. Par exemple, l’utilisation de fourneaux efficaces les réduit mais surtout améliore la qualité de l’air, et donc la santé. De même, réduire les émissions de CO2 dues aux véhicules motorisés dans les villes réduit aussi les émissions de particules fines et d’autres polluants, qui asphyxient les grandes villes.

Pour autant, il serait naïf de penser qu’il n’y a que des cobénéfices et des synergies entre atténuation du changement climatique et développement. Il y a également des antagonismes qu’il faudra gérer, des perdants de la transition qu’il faudra protéger et accompagner. Par exemple, certaines solutions d’atténuation qui recourent plus aux bioénergies sont susceptibles d’aggraver les tensions d’usage des sols et de l’eau, et de pousser à la hausse le prix des denrées alimentaires, fragilisant les ménages les plus pauvres.

Enfin, les émissions étant tellement faibles dans les pays les moins avancés, il est illusoire de penser qu’ils pourront se développer sans augmenter leurs émissions. Cela veut dire qu’une action très forte de réduction des émissions dans les pays développés est nécessaire. Dans nos pays, la toute-puissance de l’indicateur « croissance du PIB » doit donc être remise en cause.

 

Comment l’aide au développement peut-elle participer à la transition vers des économies sobres en carbone ?

Il me semble que l’enjeu est avant tout de mobiliser les cobénéfices que je mentionnais. Ils permettront d’éviter aux pays de s’enfermer dans des trajectoires intensives en carbone et de jouer un effet de levier pour rediriger les investissements vers des systèmes sobres en carbone.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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